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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

 

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PROBLEMES JOYEUX : pourCadre numero 2
l’EDUCATION CLASSIQUE

- I - 

PROBLEMES JOYEUX : pour
l’EDUCATION CLASSIQUE
- II -
 

 

 

 

En France, on discute à nouveau le bien-fondé de l’enseignement des « humanités » : cette halte permettant aux futurs intellectuels de faire leur stage véritable, à la mamelle de la culture grecque et latine. Les disciplines classiques ont été remises en cause et leur suppression réclamée au profit des langues vivantes (une langue vivante, comme chacun sait, est celle dont la patrie entretient des rapports de commerce et de guerre). Or le latin est une langue morte. Toutefois, lors de la discussion, la Chambre française entière a assuré Homère de son amour.
Le problème est insoluble. On le débattra à l’avenir comme on l’a débattu par le passé. De Condorcet à nos jours, des Parlements français ont d’innombrables fois autorisé l’expression des arguments pro et contra. Mais insensiblement, presque sans qu’on l’ait décidé, l’importance de la culture classique faiblit dans l’enseignement : elle se décolore. Franklin compare l’habitude qu’on en a gardée à ce comportement des nobles : aller chapeau sous le bras dès qu’on s’est mis à porter perruque. Le chapeau n’était-il donc plus nécessaire ? La culture classique avait-elle perdu son utilité ? Franklin aurait été d’avis, sans état d’âme, de laisser les deux à la maison.

*

Il n’y avait autrefois d’éducation que classique. On enseignait la rhétorique, la théologie, la physique, la philosophie en latin. La physique logeait toute entière dans l’œuvre poétique de Lucrèce, de même que l’intégralité de la science sociale se trouvait dans Aristote. Aujourd’hui un professeur est un quidam résumant un rabâchage d’histoire des anciens et des nouveaux dans une langue vulgaire, l’esprit neutre, quand le disciple classique lisait l’Histoire dans les textes de Thucydide, Tite-Live, Plutarque. Jusqu’à une date récente, le latin aussi était une langue vivante. N’a-t-il pas été la langue du Moyen-Âge ? Celle de Scott Eurigène au XIème siècle, de Jean de Salisbury au XIIème, de Raymond Lulle au XIIIème ; celle de Boccace, de Machiavel, de Linné, de Bacon de Verulam* ? Aussi longtemps que le latin fut la langue des poètes, de l’Église et des métaphysiciens, il resta vivant. L’enseignement devait le respecter. Il l’a respecté.
Sur les usages de cette langue unique, conservée vivante par une aristocratie, il est inutile d’insister. La langue latine n’a pas seulement servi de blason pour les orgueils. Elle
ne s’est pas contentée d’être le signe distinctif séparant l’intelligentsia de la canaille. En Europe, elle a constitué de fait les premières routes de fer, les premiers moyens de communication. Aujourd’hui une découverte doit attendre la consécration des savants locaux si elle veut trouver, après bien des années, un interprète médiocre, lequel à son tour
la signalera au savant incapable de mémoriser plus de
trois-quatre langues. Un livre d’aujourd’hui écrit dans le jargon de sa patrie d’origine, s’impose mille fois plus difficilement (malgré l’imprimerie et la librairie) qu’un livre jadis écrit en latin. Le télégraphe et le téléphone ne peuvent remédier au mal.
La chose est si vraie que la culture roumaine elle-même
n’a pu pénétrer en Europe qu’en fonction de l’universalité de la langue latine.
C’est par ses livres en latin (et non grâce aux innombrables langues qu’il maîtrisait) que Dimitrie Cantemir s’est honoré du titre de membre de l’Académie de Berlin**. C’est grâce à sa connaissance de l’écriture en latin que le Porte-Epée Milescu***, l’autre polyglotte de notre culture, a pu longtemps avant notre naissance prendre part à une discussion de Port-Royal et publier en faveur de l’Église catholique, aux côtés de Pierre Nicole et d’Antoine Arnauld, l’étude : Enchiridon, sive Stella orientalis occidentali spledoris, in
est Sensus ecclesias orientalis scilicet grecae de transubstantione corporis Domini aliisque controversis…

*

La Révolution de ’89 a introduit l’erreur démocratique, c’est-à-dire la croyance erronée en l’égalité des hommes, et la guillotine dressée sur la place de Grève a fonctionné pour la culture classique aussi. Avec une nouvelle ignorance, la nouvelle clientèle politique apportait la peur des vieilles idoles. Face à la culture classique, la Révolution créait un sentiment nouveau : introduisant le mot culture, elle remplaçait la nécessité par le respect. En réalité, en peu de temps, un petit nombre de nobles surtout a transformé l’éducation en sorte d’obligation naturelle imposée à tous les citoyens de France et d’ailleurs.
Les nobles n’attendaient pas de l’école qu’elle les qualifie pour une profession. Mais après ‘89, l’école a pour principale occupation de préparer aux corps de métier. Les nobles avaient fait de la culture un but en soi, sans autre utilité que l’accomplissement des talents, une nécessité placée au-dessus des autres. La démocratie allait faire de l’école un moyen. Condorcet, l’auteur du Plan d’enseignement imposé par la Révolution, constate que l’égalité est une rêverie : « Les inégalités ont des causes naturelles nécessaires qu’il serait absurde et dangereux de vouloir détruire ; nous ne pourrions pas essayer d’éliminer entièrement leurs effets sans ouvrir des sources d’inégalité plus grandes, sans porter aux droits des hommes des coups plus directs et plus funestes ». Mené par ces idées, qui ne sont pas étrangères à Voltaire, à quelles conclusions parvient Condorcet ? Il faut donner à tous les citoyens le minimum d’instruction nécessaire à leur indépendance ; il faut donner à tous les citoyens une instruction technique spéciale les préparant à la profession pour laquelle ils ont des aptitudes.
Par conséquent, l’enseignement en vue d’une profession !
A partir de cette exigence, au lieu de culture, nous pouvons analyser le mot enseignement. La culture est une vocation ; suivre un enseignement est un moyen de vivre, de parvenir ; la bourgeoisie nomme aussi l’école : préparation d’une carrière. Nous avons donc à la place d’une école de dilettantes destinée aux nobles, une école utilitaire destinée aux démocrates.
Cette école est née avec le début du monstre énorme à mille têtes : la science. Son siècle a fait naître la physique,
la biologie, la géographie, l’ethnographie, la sociologie : la plupart des sciences exactes. Chaque jour, le génie humain découvrait de nouvelles Amériques, hier insoupçonnées.
Les connaissances contenues dans quelques volumes des Grecs à nos jours se sont soudain développées comme si on leur communiquait cette maladie de la croissance gigantesque des espèces animales nommée par les biologistes : gigantanasie. Les notions devenaient si nombreuses que la mémoire d’un seul homme ne pouvait les abriter toutes. D’où la naissance des deux formes hybrides de la culture : la spécialisation (nous verrons désormais, écrit Schopenhauer, des intellectuels se comporter comme de véritables ânes hors leur branche spécialisée) et la culture générale.
Nous ne protesterons pas contre la spécialisation, quoique de fait on ne proteste que contre elle. Comme la profession, la spécialité s’accommode d’intelligences limitées ; un esprit aux besoins plus nombreux briserait le mur. Ne protestons pas contre elle, car l’enseignement ne peut pas la détruire ; de même, il ne peut pas la servir. Peut-être naîtra-t-il une race d’hommes acceptant avec joie d’être ouvriers.
Le danger commence avec la culture générale. Telle qu’elle a été conçue, elle est susceptible de nuire à l’intelligence.
La culture générale réclame une race d’hommes frais en petit nombre : résistant aux notions avec acharnement, ils finiront quand même par les assimiler. Des autres, la culture générale fait une classe d’hommes n’assimilant que l’apparence de la culture - ils constituent de ce fait un péril pour elle - et une classe d’hommes qui, incapables d’assimiler, sont incapables de refuser. Ils seront rendus à la société infirmes, sans nulle possibilité de retour aux bonnes vieilles professions.
Mais en sommes-nous restés à la sélection naturelle, à l’utopie de la réussite du plus apte ? L’individu obéit à d’autres lois qu’à celles de l’espèce et l’individu social à d’autres lois qu’à celles de l’individu abstrait de Rousseau. De l’individu à l’espèce, il est possible d’accélérer la généralisation. De l’espèce à l’individu, il est absurde de généraliser. D’ailleurs, les lois de l’intelligence sont autres que les lois du corps. Nietzsche dirait que l’esprit le plus apte peut succomber dans une chair infirme. Les intelligences qui reçoivent à l’école la culture générale et qui meurent rapidement (on a observé la décroissance de l’intelligence de l’enfant à l’adulte) n’étaient peut-être pas les plus faibles. Si on les avait laissées choisir seules à temps, en fonction de leur aptitude, leur objet et sa quantité, peut-être auraient-elles vaincu. L’école d’aujourd’hui voit l’intelligence comme une quantité ; c’est seulement ainsi qu’on s’explique comment tous les enfants du même âge, indifféremment du climat et des situations sociales, reçoivent indifféremment de leur état de santé, les mêmes objets, dans le même dosage. J’ai l’impression que la démocratie en Europe a été rendue plus pénible à partir de l’invention de la culture générale. La formidable accumulation de notions toujours en augmentation doit avoir profondément appauvri l’intelligence de l’homme normal. L’Espagne ne s’est-elle pas appauvrie quand une grande quantité d’or lui est soudain arrivée d’Amérique ?

                                                                Sburatorul literar,
                                        
le 13 octobre 1922, pp. 308-311.


* Sic dans le texte. Francis Bacon était baron de Verulam. (N.d.T.)
** Le prince moldave D. Cantemir (1673-1723), encyclopédiste, écrivain et compositeur, maîtrisait onze langues. (N.d.T.)
*** Spatar, en roumain. (N.d.T.)

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Published by Seine & Danube - dans DES ESSAIS
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• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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