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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 20:13

Lien vers la traductrice

Nous publions ci-dessous un extrait de l’étude consacrée par l’essayiste, poétesse et romancière Marta Petreu à la culture roumaine. Le dernier chapitre de cet ouvrage particulièrement riche en informations et en analyses ( De la Junimea à Noica - Études sur la culture roumaine, éditions Polirom, 2011, 517 pages) intitulé « Noica et l'utopie de la reconnaissance » offre une parfaite introduction à l’œuvre de ce penseur. Il permet aussi de mettre en perspective l’ouvrage Priez pour le frère Alexandre dont nous publions dans notre dossier un chapitre entier à lire à la suite de ce texte.N6

 

Au moment où il fut arrêté et impliqué dans le procès «Noica-Pillat», Constantin Noica avait terminé depuis peu de temps  Anti-Goethe et Povestiri din Hegel. Ces deux livres avaient circulé, selon la volonté de leur auteur, autant dans les milieux éditoriaux ‒ les manuscrits avaient été confiés aux éditions ESPLA, aux bons soins de Mihai Sora, qui les avait passés à d'autres personnes ‒ que parmi les connaissances et les proches de l'auteur. Espérant que Eliade et Cioran, ses amis et camarades de génération s’efforceraient de les faire publier en Occident, Noica les y avait aussi envoyés, à la fois par courrier et par l’intermédiaire de messagers directs.

Dans son livre de commentaires sur Hegel, Noica présente de manière limpide et accessible, en choisissant la posture de conteur, un concept-clé de la pensée hégélienne: le mouvement de la reconnaissance. C'est un concept qui a fasciné également une autre personnalité venue de l'Est, Alexandre Kojève. (…)

Noica fut arrêté en décembre 1958. Il allait être l'objet d'une mise en scène judiciaire de grande ampleur au cours de laquelle furent interrogées et condamnées de très nombreuses personnes, toutes innocentes. Le prétexte fut culturel et idéologique: à savoir la lecture de livres de Cioran et d'Eliade (Eliade, La forêt interditeCioran, La tentation d'exister, 1956, qui contient des textes anti-roumains et Lettre à un ami lointain, essai publié dans la NRF en 1957), puis de la lettre ouverte que Noica adressa à Cioran, Réponse à un ami lointain ainsi que d'autres textes de Noica, Anti-Goethe et Povestiri din Hegel.

Durant l’un des interrogatoires, Noica remit tout son agenda lorsqu’on lui demanda la liste des personnes ayant été en contact avec ces écrits. Par conséquent, la Securitate interrogea une foule de gens, presque tous ceux qui avaient d'une manière ou d'une autre été en rapport avec ces textes. Aujourd'hui, un tel chef d'inculpation semble invraisemblable, mais à la fin des années 1950, tout prétexte, aussi dérisoire fût-il, prenait suffisamment de poids pour envoyer des gens derrière les barreaux.

Faisant «l'anatomie» de cette énorme mise en scène dont toutes les  personnes impliquées étaient en réalité innocentes, l’auteur Stelian Tănase a compulsé de très nombreux documents et témoignages. Comme il le montre dans son ouvrage, les sentences prononcées à l’issue du procès Noica-Pillat cumulent plus de 268 ans d'emprisonnement et 183 ans de dégradation civique. Noica eut droit à la peine maximale de 25 ans. Tous les condamnés furent libérés avant terme, dans le cadre de la libéralisation du milieu des années 1960. Noica sortit lui aussi de prison pendant l'été 1964, sans avoir effectué toute sa peine. 

                                           *

On peut remarquer au  passage qu'Emil Cioran,  qui jugea son ami avec une frivolité dérangeante, semble ne jamais avoir compris par quoi il était passé. Il se reprocha d'avoir écrit la fatale missive de 1957, c'est-à-dire la Lettre à un ami lointain:

 Quel tort j'ai eu de répondre aux lettres de Dinu ( diminutif de Constantin NDLR) ! Je lui ai écrit ‒ par pitié pour sa solitude, et aussi par devoir d'amitié. Sans le vouloir, j'ai fourni des armes contre lui et contribué à sa ruine. [in Cahiers, Gallimard, 1997, p. 81]

En même temps, avec la superficialité de l'homme libre dans un pays libre, Cioran crut que même la détention n'avait pas changé Noica. Et en premier lieu, il doutait que les souvenirs de prison de Noica puissent présenter quelque intérêt:

D. veut me faire parvenir un manuscrit où il est question des horreurs qu'il a connues dans les prisons de là-bas. Mais ses souffrances n'intéressent ici personne: comment le lui dire? C'est là-bas qu'elles auraient une signification et un écho, et une valeur littéraire; en Occident, elles n'ont même pas une portée anecdotique. ‒ Les gens de mon pays ont le chic pour souffrir inutilement et mal à propos. [Cahiers, p 365]

note Cioran, en mai 1966, avec sa désinvolture bien connue. Au cours de l'automne de la même année, respectueux des clichés implacables de l'exil, il juge Noica de manière très dure parce qu'il a collaboré à Glasul patriei [la Voix de la Patrie], geste par lequel, pense Cioran, «il a détruit sa légende et a effacé six ans de souffrance». Quelques années plus tard, au contraire, il reproche à son ami de ne pas avoir témoigné sur le calvaire qu'il a subi:

J'ai vu pas mal de mes compatriotes qui ont fait des années et des années de prison. Ils n'en gardaient un souvenir ni bon ni mauvais. A la vérité, cette épreuve n'en fut pas une pour eux, puisqu'elle ne les avait pas marqués profondément. Aucune œuvre n'en est surgie. C.N., philosophe, n'en parle jamais dans ce qu'il écrit, n'y fait aucune allusion. Six ans au bagne ne l'ont pas transformé intérieurement. On dirait qu'allant de prison en prison, il a fait du tourisme involontaire. Comment expliquer ce phénomène? S'agit-il d'insensibilité? d'une psyché débile ou simplement de cette passivité qui résulte d'un esclavage séculaire? Je crois plutôt qu'il faut incriminer le frivole scepticisme national, qui se refuse à approfondir, à intérioriser la sensation. [Cahiers, p. 863] (…)

*                                             

Si l'on tient compte du fait que Noica a systématiquement refoulé l'(auto)-biographique, sa dernière volonté étant que

Si quelqu'un s'intéresse un jour à mon activité savante, je le prie de ne pas prendre en considération […] ma biographie, qui n'a pas de contenu, en grande partie par ma propre volonté,

la publication en 1990 de son volume de mémoires Priez pour le frère Alexandru a été une très grande surprise. Depuis, la curiosité suscitée par sa biographie a été comblée par d'autres livres, d'autres auteurs, par des mémoires, journaux et correspondances, ou par la publication de documents qui nous permettent de nous faire une idée approximative du personnage et du mystère Noica: l’ouvrage de Stelian Tănase, Anatomie d'une mystification, 1944 -1989; le formidable livre  Sous le signe de l'éloignement: Correspondance entre Constantin Noica et  Sanda Stolojan; l'imposant opus Noica et la Securitate, I,II, et le séduisant volume de Nicolae St. Nicolae, La lignée des Noica.

Paru en 1990, (beaucoup trop tôt, je pense, mais il semble que pour certains écrits et vérités inconfortables le moment ne soit jamais opportun), le livre Priez pour le frère Alexandru a contrarié ses lecteurs jusqu'à la colère en leur proposant de prier pour les «vainqueurs», pour les «gagnants», pour les «plus forts», y compris pour les communistes et leurs tortionnaires.

Car immédiatement après la chute du régime communiste, ces lecteurs attendaient un autre genre de révélations sur les prisons communistes et leurs tortionnaires, plus concrètes, plus «gothiques», débordant de scènes de tortures (à l'instar de Gherla de Paul Goma), pleines de cruautés qui auraient justifié la haine et l'impossibilité du pardon, mais en tous cas pas une prière pour les anciens vainqueurs et maîtres.

Le témoignage de Noica a été mal reçu et, dans la fièvre de cette époque, on n'a même pas remarqué qu'il s'agissait d'une parabole et non d'une remémoration, qu'il s'agissait d'un livre philosophique et pédagogique, non pas un simple récit des avatars de l’ancien détenu Constantin Noica. Même si, bien évidemment, ces aspects s'y trouvent aussi. Mais plus nombreuses encore sont les paraboles pédagogiques frôlant la pédanterie, (sur le rire, la démographie, la «stupide première moitié du XXème siècle », sur le totalitarisme comme vide et acte faustien, sur les totalitarismes qui survivent, sur la «victoire du frère MOI», sur l'individu et l'individualisme versus le «collectivisme véritable», sur l'impasse à laquelle est confronté le monde par l'exactitude sans vérité, etc., tout cela comme dans Ainsi parlait Zarathoustra, mais à une moindre échelle), s'inscrivant dans la grande allégorie de prions pour tout vainqueur, prédestiné ‒ comme le résume Ion Ianoşi ‒ à être un jour vaincu à son tour.

Le livre est daté par l'auteur de 1965 et la note consignée par  Cioran dans les Cahiers en 1966, celle relative à «Dinu» qui voudrait lui envoyer un manuscrit sur les prisons roumaines qu'il a connues, le confirme indirectement. Si l’on se réfère à une «synthèse» émanant de Pătrulescu, commandant de la Securitate, sur  «le cas Noica», le philosophe travaillait à ses Souvenirs de détention pendant l'été 1973 et il envoyait chapitre après chapitre à son ex-femme, en Angleterre: et pourtant cela ne lui parvint jamais, car la Securitate confisquait méticuleusement le tout, enveloppe après enveloppe. Ainsi, le 13ème chapitre  du livre Priez pour le frère Alexandru n'est jamais parvenu à destination et l'auteur, avec une ironie non dissimulée, l'a remplacé dans le volume final par une version refaite introduite par cette déclaration:

Ce chapitre a été expédié par l'auteur, à l'étranger, à cinq reprises ‒ par la poste, comme tous les autres chapitres ‒, mais il n'est jamais arrivé à destination, et le manuscrit resté dans le pays a également été perdu.

Indépendamment de la date à laquelle il les a écrits ou peut-être réécrits, les mémoires de Noica sont une œuvre de création et non de stricte remémoration, une parabole philosophique, hautement pédagogique, portée par la trame autobiographique; à mettre en rapport immédiat, je pense, avec La barque de Charon [de Lucian Blaga], un livre d'essence pédagogique également et tout aussi mal perçu à sa parution.

Ainsi, le personnage d’Alec n'a pas partagé la cellule de Noica, mais celle d'un autre détenu, Alexandru Botez. Dans le récit, le joueur de volley présenté comme le collègue de cellule de Noica ‒ lequel le nourrit de sentences hautement pédagogiques ‒ lui offre en cadeau d'adieu, au cours d’une scène qui rivalise en délicatesse avec celle du Petit Prince rencontrant le Renard, un mouvement de gymnastique. C'est auprès d’Alexandru Botez que Noica recueil le pathétique récit du jeune sportif et il procède, lors de l’écriture, à une «permutation», fondant en un seul personnage, plus convaincant du point de vue littéraire, les deux destinées, celle du joueur de volleyball et celle d'Alexandru Botez. Les pages de cet aveu lapidaire sont imprégnées des deux derniers livres auxquels Noica avait travaillé avant son arrestation, Anti-Goethe et Povestiri despre Hegel. Les références répétées à Faust ne peuvent échapper au lecteur dont Noica choisit de ne pas satisfaire le secret voyeurisme et le masochisme par procuration : il élude les minutieuses descriptions des tortures et lui parle, en termes goethéens, de la primauté du  «possible vide» sur le réel, ou bien lui explique, sur un ton doctoral et en se servant d’un passage de Faust II, la collectivisation de l'agriculture.

Mais encore plus présent que Goethe (ou Koestler, Cervantès, etc.), voici Hegel: le début tout comme la fin du livre de Noica restent explicitement sous le signe hégélien du mouvement de la reconnaissance, de l'affrontement  entre maître et esclave. Noica renvoie de façon explicite à la Phénoménologie… dont il a toujours partagé la valeur explicative des relations interhumaines. De sorte que les premières pages de son propre livre contiennent la théorie de l'affrontement entre vainqueurs et soumis appliquée à l'instauration du communisme en Roumanie, suivies de l'illustration du «mouvement de reconnaissance» par une séquence en prison: le détenu Noica revient dans sa cellule après avoir été tabassé pendant l'interrogatoire et explique à son codétenu, le sportif Alec,  à plusieurs reprises, la théorie selon laquelle le fait « est sans importance » [Priez pour le frère Alexandru, p. 10-11], que «les autres», ceux qui l’ont interrogé, «ne comptent pas», parce qu'  « ils ne sont pas eux-mêmes », «derrière eux il y a quelque chose ou quelqu'un d'autre»,  qui «les transforme tous en objets»; «je ne pourrais pas dire que tout va bien pour eux », ils seraient même à plaindre : «J'éprouve de la pitié de constater qu’ils ne se trouvent pas dans la condition d'hommes, c'est-à-dire d'êtres qui  accomplissent quelque chose et apprennent quelque chose de la vie» [Ibidem, p.18-19].

Cette attitude de Noica pleine de compassion pour les «vainqueurs», les «maîtres» y compris pour les «tortionnaires» et les «communistes» plonge son codétenu dans une colère noire : le jeune homme «se met à bouillir», «la révolte le fait suffoquer», il se lève, très énervé et tourne dans la cellule « tel un lion en cage».[Ibidem, p. 19-21]. Dans une autre cellule, dans un autre contexte, le personnage Noica déclare «Prions pour eux»; ses collègues de détention lui demandent: «Pour les communistes aussi?» Pour l’heure, la scène présente est graduée avec une frappante maîtrise littéraire. Le philosophe remarque judicieusement:

Il dégage un souffle d'animalité. Je mériterais bien qu'il m'écrase. Si au moins il arrivait quelque chose…Pourvu qu'il arrive quelque chose….[Ibidem, p. 21]

Cette tension difficile à supporter retombe grâce à un «miracle» habilement trouvé par l'écrivain Noica, le miracle du travail:

Et le miracle se produit. La porte s'ouvre et le gardien nous présente un seau d'eau sale et deux gros chiffons. «Lavez par terre», ordonne-t-il.

On remarque dans le modèle de Noica (la Phénoménologie de l'esprit de Hegel) aussi bien que dans son propre livre sur Hegel que la solution de la confrontation maître-esclave se trouve, pour l’esclave, dans le travail. Après avoir, dans Priez pour le frère Alexandru et ne serait-ce que par citation, osé invoquer «pitié pour les forts!» et suscité la colère, le «souffle d'animalité» de son collègue, les codétenus qui sont tous les deux esclaves mais n’ont pas la même perception de leur situation pourtant commune, trouvent le salut dans une chose «profondément humaine : le travail d'esclave» du lessivage du sol en ciment de leur cellule. Car, dit Noica, et on y devine les pages de Hegel et celles de son propre livre sur le même thème, «ce travail-là est aussi un travail et il comporte quelque chose de bon, de régénérateur».                                                             

Nous n’avons pas, en principe, le droit de juger la scène tumultueuse (qu’elle soit réelle ou tirée de l’imagination de Noica) qui introduit l’idée du pardon, pour la simple raison que n’étant pas passés par une prison communiste, nous n’en avons pas le droit moral, quelque chose nous échappe. Nous pouvons seulement méditer sur et réagir diversement à la pensée non dissimulée de Noica. Son livre est précédé d’un court récit allégorique : l’histoire du commandant Alexandru qui, après avoir occupé, pendant la guerre, un monastère de femmes, l’a laissé intacte et demande aux moniales de prier pour lui.

Élevé à l’école de la Phénoménologie… de Hegel, livre qu’il a repris sous forme de récit, Noica lui-même nous demande jusqu’à l’obsession de prier pour les vainqueurs qui nous offensent. Pourquoi prier pour eux ? Parce qu’ils « ne sont pas eux-mêmes » dit Noica, ils sont aliénés, ces hommes qui se sont éloignés de leur essence humaine (…), qui ont perdu le sens de la vie (…) ; et surtout, dit le philosophe dans une formule très hégélienne, « Ils ne se rendent pas compte qu’entre hommes, quand on supprime l’autre, on se supprime soi-même ».

Cette idée folle, scandaleuse et philosophique (…) par-dessus le marché est un leitmotiv de l’ouvrage Priez pour le frère Alexandru. C'est-à-dire du témoignage de Noica sur les prisons communistes.

S’y ajoute, pour que le scandale soit total, « l’épisode marxiste ». (…) Après être resté longtemps seul en cellule, deux ans écrit-il quelque part, plusieurs années écrit-il ailleurs, il eut droit à des livres : ceux de Marx. C’est ainsi qu’il lut « 17 tomes des œuvres complètes de Marx et Engels ». A sa manière « naïve » et honnête, c'est-à-dire sublime, il avoue librement qu’«il y a des pages sublimes dans Marx, qui vous bouleversent », car ce dernier fut, pendant au moins une décennie au XIXème siècle « le chroniqueur et le porte parole enragé » de la conscience européenne. En bon connaisseur de Hegel et en tant qu’auteur d’un livre récent à son sujet, il n’est pas étonnant que Noica fût attiré par la théorie marxiste de l’aliénation, laquelle est déjà inspirée par Hegel, et pas surprenant non plus qu’au cours de sa lecture de Marx lui vienne l’idée qu’ « Il faudrait plaindre les deux, aussi bien l’esclave que le maître, comme le fait Hegel ». Fidèle à sa hauteur morale (…), Noica demande … une prière pour Marx :

Prenez pitié d’un aussi grand penseur qui, dans les parties du monde où il est trop souvent et mal invoqué, est devenu la risée des enfants. Prenez pitié  et voyez comment la victoire se retourne contre lui. Vous qui vous sentez ses victimes, délaissez la moquerie facile (…). Prenez pitié de lui au nom des malédictions qui s’accumuleront un jour sur sa tête, lui le vainqueur malheureux. (…) Pardonnez-lui, il a pâti lui aussi de la folie du Bien. Priez pour l’âme du frère Karl. Priez pour the Big Brother.

A publication, le livre de Noica, comme je le dis plus haut, n’a pas plu. (…)

*

En fait, le problème est sans solution, dans le sens où il existe plusieurs solutions et que toute attitude humaine est possible. Il y a par exemple, la tradition juive du jour du pardon – exposée en termes philosophiques et historiques par Vladimir Jankélévitch – au cours de laquelle le coupable demande pardon à celui qu’il a lésé. Il y a aussi la tradition chrétienne de notre absolution par Dieu que nous prions de nous « pardonner comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » ; on sollicite aussi le pardon pour autrui qui a eu des manquements : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font ». La vie nous apprend qu’il existe le pardon comme processus psychologique difficile, dans lequel l’absolution du coupable coïncide avec la guérison intérieure d’une blessure profonde ou, au contraire, le pardon comme acte de la volonté, consécutif à une délibération. (…)

Dans une civilisation chrétienne, même si elle est aujourd’hui massivement désacralisée, le commandement éthique de la prière de pardon pour les bourreaux ne devrait pas rencontrer, en principe, d’objections insurmontables.

Mais dans l’espace roumain, et peut-être parce que le traumatisme est encore très récent et profond, l’idée n’a pas (encore ?) été totalement acceptée ni même assimilée en tant qu’attitude. Et pourtant, il reste le fait intangible que certains des anciens détenus politiques, Balotă, Steinhardt, Noica et d’autres placent le problème de leur expérience carcérale non pas sur le terrain juridique mais sur le terrain strictement éthique de la moralité personnelle et que, en leur qualité de survivants ils n’éprouvent pas de ressors punitif à l’égard de leurs geôliers, poussant l’interprétation de leur expérience carcérale jusqu’au sublime : mystique ou laïc.

Au fond, après les deux catastrophes universelles provoquées par les deux totalitarismes, c'est-à-dire après le Goulag et l’Holocauste, l’attitude des victimes priant pour leurs bourreaux rencontre celle de Karl Jaspers qui s’exprimait en ce sens dans un célèbre texte de 1946 sur la faute : elle place le débat, comme Jaspers, également sur le terrain de la conscience morale. La base de la discussion est morale et la faute est déterminée moralement – et, dans le cas de Noica, la victime trouve son salut à ses propres yeux parce qu’elle accorde le salut au bourreau pour lequel elle prie. (…)

 

*

Quoique je sois tentée de croire que l'attitude de Noica par rapport aux «vainqueurs» et «maîtres» (y compris Marx) s'explique par son éthique d'essence hégélienne, je ne peux exclure l'hypothèse que le philosophe a prôné le pardon pour en bénéficier à son tour. Cette hypothèse ‒ dont la probabilité est assez mince ‒ pourrait trouver des arguments dans la dimension de la culpabilité de Noica par rapport à ses co-inculpés. Comme on le sait et comme il l'a lui-même reconnu, pendant l’interrogatoire , à la question qui d'autre avait lu les textes incriminés, le philosophe avait répondu de manière complètement naïve ‒ « et plutôt irresponsable » observe l’écrivain Ion Ianoşi- en livrant tous les noms contenus dans son agenda personnel:

J'ai eu alors brusquement l'idée que je pourrais sauver mes amis en noyant les interrogateurs sous un flot de noms. « Ah», dis-je, «vous pensez à ceux-là? Mais il y a des dizaines d'autres personnes auxquelles j'aurais pu prêter le livre ou auxquelles je l'ai bien prêté.» Je me surprends à dire: «Vous avez pris chez moi mon agenda téléphonique. Passez-le moi un instant que je puisse me rappeler les noms». On me passe l'agenda et je leur lis absolument tous les numéros. De temps en temps l'enquêteur m'interrompt et prononce avec satisfaction le prénom de la personne; ou me demande qui c'est. J'observe qu'il aligne méticuleusement nom après nom pendant trois quarts d'heure. (Ils ont l'estomac solide me dis-je, ils supportent de sacrées quantités).

Noica ne se ressaisit qu'au moment où l'enquêteur le récompense. Ce n’est qu’alors qu’il se rend compte qu’il a commis un acte irrémédiable :

A la fin, il me tend une cigarette. A ce moment-là je me suis rendu compte qu’elle idiot j’avais été, quel criminel peut-être, en lui mettant sous les yeux tant de noms, d’où il pouvait choisir qui il voulait. J’ai refusé la cigarette.

(…)

Noica a fait partie d'une génération qui a voulu, à l'instar de celle de Blaga, créer une culture nationale d’une hauteur et d’une qualité la rendant apte à prendre sa place dans le circuit mondial. La politisation de sa génération, attirée par le collectivisme révolutionnaire à la mode alors dans toute l'Europe (…), puis la deuxième guerre mondiale et l'instauration du socialisme d'occupation soviétique ont reporté le projet sine die. Et si ses amis, partis et restés en Occident, ont trouvé, malgré tous les dangers parmi lesquels ils ont navigué, leur salut dans la gloire, Noica, lui, n'a pas eu une chance semblable. Après avoir passé des années en prison, Noica a essayé (…) d'une certaine manière tout seul et dans les conditions les plus adverses, c'est-à-dire dans le socialisme réel roumain, de mettre en application le projet culturel de sa génération: en d'autres termes, il a tâché de créer dans les conditions de l'époque et dans son pays, une grande culture roumaine. Pour Noica, la culture est valeur suprême, ayant la primauté sur la valeur vitale ou sur toute autre valeur ‒ situation que l'on peut constater par un jugement d'existence mais qui ne peut être sanctionnée par un jugement moral. Il rejoint sur ce point Blaga pour qui la création culturelle est aussi la valeur suprême; à cette différence près que Blaga, lorsqu'il a su que les siens, sa fille et son enfant, étaient en danger, a fait passer la valeur vitale avant la valeur culturelle, c'est-à-dire avant sa propre création. (…)

Comme il ne pouvait pas réaliser une vraie culture nationale à lui seul, le philosophe mit à profit sa visite en France en 1972 pour essayer de rallier à son projet ses anciens collègues de génération, et d'abord Eliade. De même, il tenta de convaincre la Securitate ‒ et conformément aux documents publiés, il a cru pendant un temps y être arrivé ‒ qu'il fallait accepter son projet, pour l'intérêt immédiat et à long terme de la culture roumaine. (…) Le philosophe entreprit de bâtir un plan spécial et détaillé de  publication des œuvres d’Eliade, auquel il s'attela le 18 juillet 1972. Si le projet avait été mis en pratique, il aurait conduit à la création d'un institut d'études orientales, à la publication massive d'Eliade en Roumanie et à l'envoi de doctorants roumains auprès de l'historien des religions.

Projet grandiose, dépourvu de tout sens de la réalité et à la mesure de notre philosophe. Bref, un des «exploits de Dinu». Car, même si les deux parties semblaient être attirées par le projet de Noica, aucune n'a véritablement été convaincue par lui.

 

Traduit du roumain par Florica Courriol

 

 

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