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5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 17:00

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N7Dans La corde à linge, Alice Popescu sait trouver les mots, à la fois les plus denses et les plus coupants, pour dire le cercle solidaire de la fidélité au passé ; elle nous fait ressentir comme nulle autre son cimetière intérieur, où les souvenirs sont ensevelis dans une seule et même tombe fraternelle. Longtemps tue, l'enfance revient en réminiscence, les douleurs passées ont laissé des traces, les choses non dites ont poussé comme des kystes. Arrivés à maturité, ces kystes doivent être percés et dits, et Alice Popescu choisit de les transformer en poèmes. Entre résistance et résilience (au sens de force morale), entre conte et récit, sa poésie est un baume (“une poudre”) que la poétesse dépose sur son corps, sur les traces de son passé (familial et politique), comme un fil à linge sur lequel elle accroche ses souvenirs. La poésie d'Alice Popescu vient du tréfonds, elle est une affirmation de soi, de la souffrance, de l'espoir aussi. C’est un perpétuel mouvement intérieur, avec des tensions, des déchirements. Comme une rafale de l’âme avec toutes les contradictions qu’elle peut contenir. Une lutte continuelle, réelle et onirique à la fois, car la poésie tient son mystère de se vivre à la fois évidente et invisible, insensible et concrète, sans que l'une de ces conditions prenne le pas sur l'autre. (F.C.)

 

Extraits du recueil La corde à linge d'Alice Popescu (publié en 2013, aux éditions Trei, Bucarest):

 

Vertèbres

 

 

    une fois toutes les deux semaines

    maman vient à Bucarest pour se faire réparer une vertèbre

   parmi d'autres.

    Alain m'a demandé combien de vertèbres avait maman.

    je lui ai répondu que dans mon pays les parents ont plus de vertèbres

    que leurs propres enfants,

   tellement

    qu'ils ont dû mal à les porter. ils se traînent comme des petits trains

   le long de leur vie

    et les enfants viennent après,

    toujours.

    eux ils bougent à peine,

    ils mettent juste les obstacles de côté sur le chemin et s'étendent sur les rails,

    attendant fébrilement.

 

 

 Catwalk

   

    j'ai fait ce que je devais faire.

    vingt ans

    j'ai nourri le silence pour le faire plus grand,

    encore plus grand que moi et le monde,

    pareil à un enfant difforme.

    je pense que mon silence avait atteint

    la taille d'un gros ballon de peaux fines flottant dans l'infini.

   vingt ans, 

    de mes seins n'a jailli que mouna,

   et soudain, un beau jour,

    le lait blanc de l'univers. 

    c'était l'automne. la mode des extensions d'ongles était passée, seule mon ombre se voyait

    allongée comme un chat paressant sur le monde, écorchant

    quelque chose.

    c'était le seul chemin, je me dis,

   et moi la seule personne sur lui. 

 

alice-popescu.JPG  

Memento

 

 

    en ce temps-là mes mots étaient jeunes

    et le monde se couchait à leurs pieds.

    les bons livres entretenaient la beauté physique

    (les mots étaient intelligents, ils paraissaient bien et savaient s'habiller.

    ils avaient les fesses aussi fermes que les ressorts du canapé,

    des hanches en chocolat noir

    et les cuisses fines des cigarettes mentholées,

    ils étaient aérodynamiques).

    Tous, mais absolument tous

    flirtaient avec des hommes remarquables.

    chacun de mes mots était amoureux d’un poète, ou au moins d’un grand artiste.

   lorsque certains d’entre eux sont morts, les mots les ont suivis

   et jamais ne sont revenus. 

   Il n'est resté de l'amour nul écrit, la mémoire s'est retournée sur elle-même

    comme l’œil de l'escargot.

 

 

 La confiture de cerises aigres

 

 

   tu es mon chocolat au rhum,

    la confiture de cerises aigres des chaudes soirées d’été,

    le sirop doux sur le menton et les mains

    avec lequel ma vie humaine

    s’est écrite…

    tu m’as faite, tu me marches sur les pieds.

    entre nous, il n’y a plus d’illusion, d’orgueil 

    ou de doute.

   dis-moi où aller pour t’oublier,

   toi, ma mère, pieuvre larmoyante,

   qui me tutoie avec beaucoup de donc et beaucoup de qui,

    cupide, vulgaire comme une femme de la rue, toi,

    qui ne m’as jamais connue…

    un jour ton sang a été le mien, mais tes veines sèches

    ne se déversent plus nulle part, tes rides ne mènent plus nulle part ailleurs.

    les nervures de ta main dessinent en absence une feuille

    sur une carte imaginaire,

    mon pays vieux et hilare.

 

 

 

 

  Conte

 

 

    je me suis retournée trois fois

   sur le tapis roulant de l’aéroport,

    en même temps que lui,

    attendant que quelqu’un me reconnaisse, m'enlève

    de la poignée sur laquelle est écrit en lettres minuscules alice

    et mon adresse,

    qu’il me tire – de force si besoin – sur la surface destinée

    aux roulettes.

 

 

   je suis un trolley

 

    alice c'est moi.

            

  

 

Le magasin de crêpes

 

            A La Crêperie du Marais

           le temps se retourne d’un côté puis de l’autre, très rapidement,

            mais moi je ne me presse pas, je regarde mes souvenirs les uns après les autres, religieusement.

            comme l'on regarde des objets rares puis je les remets à leur place, en escalier,

            dans l’ordre naturel des choses

           que j’ai perdues.

            Ici un jour mon ombre s’évadera ,

            pour ses enfants insaisissables

            comme un bien qui aurait poussé du mal absolu.

            Une ombre au milieu de milliards d’ombres

                passera inaperçue.

            Combien as-tu enduré, à combien de choses t’ont-ils soumise,

            éviscérée, inutile, inconsolable,

            car qui peut caresser une chose aussi fine ?

            Qui peut étendre ses limites comme l'on étend ses bras ?

            Même ainsi, je t’emmènerai plus loin, je te porterai

            sur mon dos jusqu’à ce que nous nous effondrions,

            et que tes veines joliment colorées

            se déversent dans les miennes

            pour que nous nous éparpillions

            dans les veinules célestes. Derrière nous l’odeur des crêpes

            se collera au ciel.

            à La Crêperie du Marais c’est l’hiver. Le froid tombe par couches et fond

            sur le pavé.

            Nous nous asseyons, nous rapprochons les chaises

            de l’air tiède,

            comme de quelque chose de familier.  

 

 

 

      

L'ombre aux veines violettes

 

 

       et Elle aussi est venue,

       mes os ont fondu

       et sont devenus une belle ombre

      aux veines violettes que je n'avais encore jamais vue.

       Quelque chose en moi était plus lourd que le reste :

       qu'importe ce qu'il pouvait arriver maintenant

       si je m'étais mordue,

       je n'aurais rien senti,

       pas même un goût.

 

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 10:06

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Le raki et le fiel donnent la force de franchir les journées, de marcher dans la rue ou de parler. Mais pour ne pas me ruer sur ceux qui croisent ma route, qui me crient que la souffrance anoblit, que la maladie est juste une épreuve destinée à nous racheter, afin de ne pas les bousculer, de ne pas les secouer, ces bonnes poires, j’ai besoin de toute la patience du monde ou peut-être juste de la peur d’être enfermée quelque part, là ou mes charmes ne pourraient plus me défendre. 

 ◊

Je ne veux pas être un bâtisseur obèse. Je ne veux pas m’adapter au rythme des grandes villes, ni grimper sur des gratte-ciels ni, sans doute, être la femme du jour en clichés instantanés. Je ne sais pas encore très bien ce que je veux, probablement. Parfois seulement, quand je retiens mon souffle pour entendre le tien, il me semble que tout est limpide et aussi frais que le linge qui sèche sur la corde, dehors, dans le froid.

 

Je regarde hypnotisée la grosse femme, enrobée dans son contentement et dans la fumée des cigarettes. Une flaque heureuse qu’aucun sursaut ne vient troubler. Un animal domestique. Je voudrais tellement lui ressembler, au moins de temps en temps.

 

Je me suis frotté la peau avec des aiguilles de sapin, avec de l’écorce d’arbre et de la sciure de bois, avec de la poussière et du sable. Je me suis frotté la peau jusqu’au sang, pour me défaire de tout ce que j’ai appris jusqu’à présent. C’est ainsi que je pourrai savoir ce que je désire vraiment, car cette pelote de chair ensanglantée ne peut mentir. Le hurlement sous la pluie acide non plus.

 

Je voudrais de plus en plus être une boule de bowling, d’un châtain brillant. Une bille de bowling n’a pas besoin de paradis artificiels, elle n’a pas de douleurs d’estomac ni de maux de tête. Elle roule et s’en va, encore et encore.

 

On me dit sans cesse d’arrêter de me fatiguer, d’arrêter de me tourmenter, de ne pas me débattre et en tout cas de ne pas être hystérique, de toute façon cela ne changera pas le cours du monde. Seule ma peau gonflera et j’aurai l’air d’un homard bouilli et dément. Mais moi, je suis une femme très têtue.

 

J’ai un collier de petits cailloux. Je les ai ramassés dans les gares, sur les routes goudronnées au ballast, dans les carrières abandonnées, dans mes chaussures, dans les fontaines des nouvelles terrasses, dans les sacs des amis. Tard dans la nuit, je me mets le collier autour du cou et je me faufile dans les rues. Pliée sous son poids, presque coupée en deux, je résonne sans arrêt, appâtant les renards dans les vitrines des magasins.

 

Hôtel blanc, avec des vases flottant sur les nappes. Des gens que le sel même du lac Techirghiol ne saurait porter. L’ongle pénètre profondément dans la nuque, tandis qu’une vieille frisée aux lèvres fardées susurre en me versant du vin rouge : c’est la vie, ma fille. Et je me demande ce que cela me ferait d’être sa fille. Je cueillerais peut-être toutes les roses de la ville pour les répandre sur elle. Rien ne saurait peut-être me sauver, ni les bienheureux peints sur les murs d’innombrables églises, ni les cœurs sains de ceux qui courent dans les parcs baroques à quatre heures du matin, ni même mon pantalon noir et son pli impeccable, rangé militairement sous l’écran de la télé. Et la serveuse ressemble de plus en plus à ma mère.

 

J’ai mal sans arrêt à l’épaule, à l’épaule gauche. Et véritablement, jour après jour, elle s’affaisse un peu plus, sans raison bien précise. Simple promesse faite à une femme mûre, avant de plonger dans un corps parfaitement étranger. Je te donnerai Vienne à emporter, samovar au brouillard, mercredi reinette chassant la nausée. Je t’apporterai des jours ensoleillés, des nuits de ferveur et la mer en chant.

 

Ma chair se languit. Touche-moi comme si tu ne me connaissais pas, comme si tes doigts ne savaient pas encore dessiner le contour de mes cuisses! Touche-moi comme si tu n’avais pas appris à me défaire en rêve, comme si le soleil ne devait plus jamais se lever! Touche-moi avec ton souffle et dissipe mon sommeil!

 

Ces derniers temps tout le monde me demande ce que j’ai fait de nouveau, ce que j’ai l’intention de faire, et je ne sais pas quoi répondre. J’invente quelque chose en vitesse, je fais semblant d’avoir des projets, des petits et des grands, même si je sais pertinemment que mes efforts sont vains. Que la tristesse est la seule à avoir survécu. C’est elle qui ballotte mon corps ici et là, qui me verse de temps à autre un verre de gin, m’habille et me pousse dans le monde. Ma tristesse dévergondée, qui me vend et me rachète en me frôlant à peine. Ma tristesse, millefeuille raté. La tristesse qui fait naître mes jours.

 

Je me sens reconnaissante pour ce jour de printemps passé ici au creux des montagnes, loin de la foule déchaînée. Journée ensoleillé, sans goût de laque et sans princesses fabriquées en une nuit. L’odeur de terre humide descend de Tîmpa[1], entre dans les poumons puis se répand dans le corps, si bien que demain je serai un jardin fleuri ou tout au moins un carré de tomates.

 

Finalement tout me trahit, ma peau, ma mémoire et mon pull turquoise déjà fatigué. Je vis dans l’ombre du mur, de la gouttière, sans journal, sans projets, sans destination précise. Je vis avec les jours qui défilent.

 

Mais que peux-tu bien faire dans ce bas monde, demoiselle, où seules comptent les blondes au goût poivré, les hommes aux coiffures d’acier hérissé, les poupées gonflables et les enfants précoces ? Pourquoi te promènes-tu dans les rues poussiéreuses comme un moineau sans plumes ? Tu ne vas pas me dire que tu crois aux promesses d’avant la naissance ?

 

J’ai gardé la chaleur de ton corps et maintenant encore, après l’étreinte, lorsque tu t’es retiré comme une vague, il fait soleil au fond de moi, un soleil qui pulse au rythme doux d’un blues. Songs of birds bourdonne dans mes oreilles. Ni haine, ni peur, ni pitié, ni désir. Juste une plage baignée de lumière.

 

J’entre sous la douche, sans faire couler l’eau. Je regarde perplexe les trous d’écoulement. La nuit remonte des profondeurs de l’installation et s’avance vers la plante de mes pieds.

 

Dans le noir, m’a dit Maia, garde les yeux fermés. Tu vas penser que c’est bête, peut-être. Mais le noir sous les paupières n’est jamais aussi sombre et froid que le noir du dehors. C’est pour ça qu’on ferme toujours les yeux des morts.

 

Ma mère connaît des histoires formidables. Elle les raconte à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Sans vergogne ni peur, comme un chien ou un chat pourraient le faire. Au sujet de Marioara, sa petite sœur, elle m’a dit qu’on l’avait emmenée au-delà du monastère Cernica[2], chez les fous. Les puces l’avaient dévorée : ses jambes étaient couvertes de blessures sous les chaussettes crasseuses. Personne n’aime les fous, ni les puces, ni les femmes de ménage, ni les infirmières, ni les médecins. Je me suis cachée sous la couverture et j’ai bien couvert mes jambes. Mais je n’arrêtais pas de la voir, arpentant le chemin du cimetière, embrassant les croix et implorant les morts de l'emmener auprès d’eux. Et je lui ai crié, de sous ma couverture, de mieux prier pour ne pas redevenir folle. Prie pour ne pas redevenir folle, Marioara !

 

J’ai pleuré ma haine comme un mort, un mort cher. La haine pour ceux qui donnent leurs enfants aux cochons, la haine pour les poupées Barbie, pour les hyènes médiocres. La haine aveuglante, aux parfums forts, la haine d’une beauté sans trucage.

 

Haïr, c’est se sentir concerné, avoir le poids idéal, ne pas être trop léger, ne pas être un beignet rempli d’air, de ceux qu’on appelle pets de nonne.

 

Et maintenant que faire ? Maintenant que j’ai commencé à comprendre ou bien que j’ai tout simplement vieilli, que je suis fatiguée et que la haine est partie ? Que faire de cette pitié qui me reste, de ce fardeau pitoyable ?

 

Fais un enfant, tu trouveras la paix. Ta mère dansera de joie et tout l’univers s’ouvrira pour toi. Fais un enfant et c’en est fait de toutes tes misères, les maladies t’éviteront et le temps cessera de filer en toi. Fais un enfant et le monde deviendra transparent.

 

Et si je refuse ? Qui dit que je cherche la paix ? Et si je veux porter mes maladies et ma névrose comme des taches de rousseur ou des bracelets ?

 

Certains ont la fumée de cigarette qui les habite comme une maison. D’autres boivent ou bien cultivent des aspidistras. Il y a aussi ceux qui inventent toutes sortes d'associations, qui partent en Amérique ou en Afghanistan. Tout pour ne plus sentir les points dont ils sont faits et les coutures qui craquent.

 

Moi, j’ai décidé de faire collection de mes cils. Je vais les déposer dans une boîte en bois blanc que j’ouvrirai dans les moments difficiles. Et si cela reste sans effet, je finirai bien par trouver autre chose.

 

Et me voilà en train d’attendre la fin de l’été et le début de l’automne, et en automne j’attends l’hiver et ainsi de suite, comme si les choses pouvaient changer d’une saison à l’autre. Et au lieu d'affûter ma scie mentale, il paraît que c’est ainsi qu’on dit maintenant, je pends comme une chauve-souris au plafond.

 

 

 


[1] Montagne autour de laquelle se trouve la ville de Braşov en Roumanie.

Monastère du XVIe siècle situé non loin de Bucarest, près d’un lac entouré de forêts séculaires.

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 14:28

cadre numero 3-copie-1Qualifiés de "poésie bacovienne" par la critique, les poèmes de Blues pour chevaux verts constituent autant d’interrogations sur les identités parallèles des êtres, la signifiance des gestes, la place des Autres dans l’imaginaire du Moi et le sens de l’écriture.

Le sujet de Blues pour chevaux verts est la perte ou l'absence des êtres aimés, mais c'est aussi un drame personnel, le miroir d'une conscience qui se protège du désespoir par une ironie désabusée mais non désenchantée. Nous en publions quelques poèmes.

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              quelle métaphore

 

trouver pour mes larmes d’enfant

pour les larmes de la mort de mon père

pour mes larmes d’alors

que l’on discerne 

seulement après un certain effort

 

je devrais peut-être parler

de rivières, de fleuves, de mers, de champagne

 

mais alors l’enfant

rirait-il

papa rirait-il

mon poème serait-il réel

comme cette douleur qui me déchire

à chaque instant?

 

               la chambre

 

où tu t’es éteint, papa,

porte encore dans le pli de ses murs

un battement de coeur rouillé

tu regardais peut-être

mon portrait au crayon noir

tes yeux se sont peut-être posés

sur l’île moisie qui s’étale

au plafond depuis quelques annés

je ne sais quels ont été tes derniers mots

pas sûr que tu aies dit „mat”

en balayant les pions de ta main

peut-être m’as-tu appelée

„où es-tu, soldate?”

le soldat est loin, papa

et les lettres n’arrivent plus

et il n’y a pas d’eau et il y a la maladie

et partout la mort

dans mon sac à dos j’ai ta montre pobeda

ta carte de bibliothèque non expirée

une radio dont

la liberté nous donnait des frissons

qu’as-tu pu dire, papa,

où pouvais-je être

dans des trains de nuit

dans des lits étrangers les matins couleur de deuil

la chambre où tu t’es allongé

est désormais ma chambre

je ne vois rien par la fenêtre

encore embuée de ta respiration

où l’insomnie s'ébroue avec tendresse

je t’ai trouvé étendu sur le tapis

le fard pour les cernes que j’ai appliqué

n’a pas chassé l’inertie de ton visage

retourne-toi ecoute-moi regarde-moi

j’ai grandi

les gens parlent de moi écrivent

„tu as des problèmes” me dis-tu

je frappe mon poing sur la table

pour que ton nom sorte

lignes et poèmes se sont accumulés pour toi

le visage couvert le deuil est toujours là

avec la première poignée de terre sur le cerceuil

j’ai aussi jeté mon rire

tu es là sur une colline

à un croisement

où je ne sais choisir aucun chemin

 

ne reste que le bruit éteint du sang

après toutes les pertes

 

               le même paysage

 

voyant le même paysage

tu finis par ne plus le voir

 

voyant les mêmes gens

tu finis par ne plus les connaître

 

vivant la même vie

tu finis par ne plus vivre

 

je proclame cela devant le même paysage

parmi les gens que je connais

depuis toujours

trébuchant

dans la seule vie que je connais

 

               toujours 

 

me consumant cherchant

quelque chose

qui n'est même pas ici

je me suis abandonnée

sur le quai de la nuit solitaire

dans l'attente d'une lettre

qui est peut-être arrivée

des mots que l'on m'a dit

tant de fois sans que je ne les entende

 

aucune voix aucun mot

ne vient percer le coeur de la nuit

me lever

parmi les objets

les photographies jaunies

les revues les livres d'amis

devenus désormais simples livres

me lever

les yeux braqués

sur l'étoile polaire

seule avec mon errance

les genoux écorchés

de nouveau me lever

partir

quoi qui saura apaiser

la soif immuable de mon âme

 

 

               les matins d'été

 

différentes tristesses doucement soupesées

 

le fou du quartier te demandant l'heure

le visage de la femme qui chantait sur le quai

et toi sans argent

pour racheter sa douleur

(le jeune écrasé contre le pavé

avait les yeux ouverts

ils l'ont laissé en jeans et maillot

même aujourd'hui les garçons n'ont pas trouver

d'autre joueur de batterie)

 

et que te dit-il,

lui, l'enfant, le frère d'armes,

comment chasse t-il

la mort qui parle dans tes yeux

alors que tu prononces des mots tendres?

Le cauchemar est éveillé

et au bout les ruines d'une ville

les ruines d'une autre ville

depuis longtemps

tu as invité l'ennemi à ta table

 

 

               poème sans titre

 

des jours où même la respiration devient une corvée

de laquelle je m'acquitte avec peine

je suis à mi-chemin

ni à l'arrière ni à l'avant maintenant

dans l'église trois quart des cierges

sont pour les morts 

un téléphone auquel personne ne répond plus

même l'ami n'a pas existé

la nuit la sirène de l'ambulance la sirène de la police

j’appelle le froid pour qu'il vienne me parcourir

avancer dans les allées obscures de mon sang

alors que je m'entraîne au sourire à la parole tendre au baiser

comme si quelque chose pouvait encore suivre

rien ni personne jamais

partout de plus en plus souvent de plus en plus profondément

on meurt on meurt on ne fait que mourir

le pas de celui qui me traque

s'approche de plus en plus

posant doucement ses pas sur la toile de brouillard

„mais arrête maintenant plante ton couteau” lui dis-je

il s'éloigne je suis une proie insignifiante

un trophée boîteux

de plus en plus étrangère à moi même

je ne comprends plus tout simplement

entre espoir et désespoir aucune voix

mais que quelqu'un m'explique s'il vous plaît je ne comprends plus

ma vie ou un hurlement de chien

adressé à la lune la nuit du nouvel an

dans une bouteille bon marché

tu entasses à la va-vite

les souvenirs les visages les mots

que pourrait-il encore y avoir à dire à écrire à vivre

la bouteille flotte à contre-coeur

sur l'autre rive

où la mort avide vient étancher sa soif

 

 

               je me repose

 

dans l'odeur d'herbe fauchée

tout est à sa place ce matin

les morts ont trouvé le repos

les vivants ne leur crient plus dessus aux croisements des chemins

aujourd'hui le monde ne laisse plus ses traces violacées sur ma peau

l'odeur de l'herbe fauchée m'enveloppe

comme une cloche de verre

rien ne peut arriver ici

la flèche ne rencontre pas la chair

la pierre n'atteint pas sa cible

même la larme ne veut plus couler

comme si je venais de sculpter la pierre angulaire 

et je commence à installer les premières briques

avec l'odeur de l'herbe le visage de grand-père 

le visage de papa désormais paisible reviennent

dehors l'essence l'ordure

les sueurs et les odeurs fétides recyclées font le monde

tandis que les fleurs et les parfums artificiels

décorent l'une des deux charognes

mais ce matin

quelqu'un a fauché l'herbe pour moi

et rangé les choses à leur place

dans les tiroirs compliqués de la mémoire

 

quelqu'un a fauché l'herbe du parc

un effort immense

sur le temps du travail

pour 2 euros

 

 

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 14:28

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cadre numero 3-copie-1                                      

Le roi du matin

 

Je suis là, moi, un petit roi du matin

Un empereur aux yeux de brouillard

 

Là, c’est moi qui commande. Je n’en fais qu’à ma tête :

Je peux me lever du lit. Me laver

Le visage, les dents. Ou bien non.

 

Là, un animal dégingandé,démesuré

N’obéit qu’à mes ordres. Je n’en fais qu’à ma tête :

Je peux fermer les yeux, le laisser partir. Ou bien non.

 

Je suis là. Un roi transparent du matin.

Un empereur aux yeux de brouillard.

 

 

 

 

 

 

 

                               Ce n’est pas le paradis

 

Et tu as découvert que, même si tu as perdu ton innocence,

Il te reste l’hésitation. Les jours

Ont le goût de la graine du paradis, les gens

S’habillent en verre et en émail, et les objets

Chantent tout bas.

 

Ce n’est pas le Paradis. C’est le monde

Où tu es de retour. Après si longtemps :

Chambres pourries, noirs putois, cartes de jeu

Déchirées, odeur du sexe, du plastique surchauffé et du fer,

Du pus et de la craie verdâtre, angoisse et goinfrerie,

Le hachoir rouge plein

De plumes et de sang.

 

Ce n’est pas le Paradis. C’est le monde

De celui qui est beau et sage. C’est lui

Que les dieux défendent et cachent.

 

 

 

 

 

 

 

                            Un dimanche tranquille

 

Elle coupait mon cerveau en tranches fines, très fines.

Le couteau était bien affûté, elle portait des gants transparents

En plastique. C’est une bonne ménagère. Jamais

Son travail n’est bâclé.

 

Je gisais sous la cuvette, la tête à moitié

Dans le seau d’ordures ménagères. Par la fenêtre

Entrait de l’air frais, les oiseaux gazouillaient.

Elle était vêtue de sa robe couleur cerise,

Avec un décolleté plus que généreux.

 

Ele a rangé les tranches sur une assiette de Limoges

Les a couvertes de papier d’argent

Et les a foutues dans le congélateur. S’est pris les pieds

Dans mon corps. M’a donné un coup dans le foie

Et puis s’est lavé soigneusement les mains.

 

C’était un dimanche lumineux de printemps, les cloches de l’église                                                                                                   d’en face

Se mirent à sonner, puis on a entendu un alléluia.

Elle a sorti méticuleusement ses gants, puis elle les a jetées dans le                                                                                                        seau

Je les sentais comme une caresse légère sur la nuque,

Et elle est partie se promener.

 

J’étais d’une certaine manière soulagé. Je me sentais bien.

Je pense qu’elle n’était pas fâchée contre moi. Je crois qu’elle m’aime.

Ses gants gardaient encore un peu de son parfum.

 

 

 

 

 

 

                                      Le matin

 

Les gens ne comprennent pas le matin :

Une grosse tache d’huile transparente,

Où ils peuvent se refléter.

 

Les gens ne comprennent pas le matin :

Une respiration tellllement lente,

Une caresse différée.

 

Les gens ne comprennent pas le matin :

Un reste de tendresse

Dont nous ne jouirons plus jamais.

 

 

Traduit du roumain par Dumitru Tsepeneag

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

Orphelinat en hiverCadre numero 2


Je compte nos nuits - celles définitivement perdues
La neige avance le long de notre sang
sage perfusion létale
comme jadis
quelle fraîcheur seul mon semblable pouvait me saisir
(oh ! douce douane écorchée
était notre chair)

La neige avance le long de notre sang
étrangère et sage
Une sagesse étrange osseuse
touche notre volupté
Rance et salé
le jus de ton corps jeune un samedi sans amour
Sage perfusion létale - la bête osseuse
Mon amour - un orphelinat en hiver


La descente des anges


L’amour n’existe plus. Grâce à toi : il n’existe plus. Il existe
seulement cette bouche souillée la mienne qui prononce
des mots : joie tendresse amour matin
sens lumière herbe plaisir

Mais seule la cruauté existe dans le monde

et cette pluie de sang
cette hémorragie obscure la tienne

oh ! à quoi bon cette pluie de sang : on s’en fout désormais

à quoi bon les signes que tu nous fais
L’amour n’existe plus Seigneur
Nous sommes entièrement dans tes mains

Nous sommes dans tes mains et marchons dans la couche noire de sang
comme dans l’herbe givrée de l’automne

Nous sommes dans tes mains Seigneur. Tes chiens
pareils à des flocons de neige qui aboient
tombent du ciel. Il neige des roquets
Des gueules affamées hurlent aux étoiles
Oui. Nous sommes à toi Père. Nous vilipendons en ton nom :
Que ta volonté de bourreau soit faite

Je suis Marta. Je me mets à genoux. Je tends mon cou. Amen


J’accepte


Depuis longtemps j’accepte de mourir
J’accepte aussi que tu vas mourir

Les éléments de nos cadavres vont se dissiper dans la pluie et la poussière
des deux continents aléatoires

Nous sommes séparés par un océan dont j’ignore la couleur
tu regardes une lumière que mes pupilles ne capteront jamais

Bien sûr : j’ai oublié le goût de ta salive
je ne connais plus
le sel de tes larmes le sel de ton sang
En vain je me souviens de ton visage de la lumière d’hier
en vain je te porte dans mon cerveau comme dans un abri atomique
vifs ou morts les éléments chimiques de nos corps
ne se mélangeront plus

Chacun de nous mourra dans un autre lieu


Quelque chose de nous


Quelque chose de nous survivra
après notre mort
quelque chose survivra
me passe par la tête
en même temps un désespoir un désespoir
noir comme l’encre noir de ma lettre
je t’écris des lettres de plus en plus courtes et rares
le désespoir me saisit et me tire vers le bas
vers les lattes du plancher vers les caves humides
vers les cavernes qui sont les miennes
Je suis mortelle

et si je suis ici et maintenant une mortelle comme une autre
qui
de quel droit
corrompt la pureté de ma nature
et me met dans la tête
cette pensée comme une mouche sans vergogne :
quelque chose de moi quelque chose de toi mon amour mon homme
stupide et silencieux
quelque chose de nous ne mourra pas ne mourra pas ne mourra pas



Les poèmes sont extraits du volume Falanga (La phalange), Editura Dacia,
Cluj, 2001.

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

Les mots
Cadre numero 2

J’ai aimé moi aussi une femme
- la seule femme que j’ai jamais aimée -
et puisque je me sentais coupable du fait que les arbres avaient des
      nœuds
comme si leur existence n’était due
qu’à mes sanglots répétés : elle a tiré le verrou
et s’est changée, elle aussi, en arbre. J’écris son nom
sur la crinière de zinc de chaque nuit. C’est une chose bien connue :
les mots attirent le réel. Au-dedans de chaque nom
est aussi présent celui qui le porte. Je ne pourrais
être un arbre que jusqu’à l’automne, de même que je ne souffrirais pas
de savoir que plus jamais je ne serai un enfant (je pleurerais, bien sûr,
aux éclats !). J’écris son nom
sur la crinière de zinc de chaque nuit et cela me suffit
pour l’instant et me suffira pleinement
tant que la seule raison qu’ont les enfants,
dans leur belle innocence, d’attendre l’âge adulte,
est de connaître le nom de toutes les choses.
« Qu’est-ce que c’est ? » demande un enfant. On lui répond :
« un arrosoir ». Et lui, il répète, heureux : un arrosoir.



Des icônes


Les ombres des fleurs : plus belles que les fleurs.
Le trot des chevaux : plus authentique que les chevaux.
Femme, viens de tes chambres défendues,
toi qui es faite d’amers frémissements de saule,
de neige et fumée. Ne le devines-tu pas, ne le vois-tu pas,
ne le sens-tu pas encore ? J’ai besoin de toi
tout comme certains oiseaux d’eau ont besoin de leur patte cachée.
Viens de tes chambres défendues et des montagnes que tu portes en toi.
Des icônes et de toutes les fontaines
dont pourraient aussi s’élever nos sourires.
C’est à cause de toi que la patience dégouline autour de mes gouttières.
C’est à cause de toi que je suis vague et nocturne : tu ne sens pas,
tu ne me vois pas encore nager vers ton lit comme un serpent !
Toi : beaucoup plus belle que ton ombre
et que n’importe quel mot
parmi les mots qui n’ont pas de pluriel - m’entends-tu ? -
et de ce fait tellement beaux - m’entends-tu ?
chanvre, miel, obscurité - m’entends-tu ?
chanvre, miel, obscurité - m’entends-tu ?



Les interstices d’entre les arbres


Et pourtant, dans une forêt, tu te sens autre :
un flâneur dont la solitude n’est qu’un sac bleu
rempli d’anges. Tu remets un peu tes nerfs au point
et le moral, dont tous les vis
et les écrous sont desserrés. La forêt-église : où l’on doit
marquer le chemin pour le retour. La forêt-femme :
chaque femme est moitié réelle, moitié imaginaire.
Quelles racines ! Quelle biographie ! À l’instant où remue la branche
d’où s’est envolé un oiseau aux ailes bariolées, tu sens
aussi remuer ton nom, en haut, en bas,
plusieurs fois et de plus en plus doucement, tout comme le bruit
d’un cor de chasse. À chaque homme, sa forêt, tant que
chacun d’entre nous est aussi un cerf qui ne peut plus
franchir les portes à cause de ses ramures.
Quelles racines ! Quelle biographie ! Et les interstices d’entre les arbres
dans un jeu de reflets provocateurs : ni plénitude,
ni vide. Une splendeur obscure.
Une frénésie dont il semble que nous n’ayons pas la clé.



Stase


Les vêtements en carton des montagnes - des enfants
de Marie eux aussi ? et la vallée sonore d’une larme
enivrée par sa propre géométrie.
Ne m’envoie plus, ma bien-aimée, tellement d’amour lorsqu’il pleut
et qu’il y a des nuages alchimiques, aux noms exotiques, violets,
ensanglantés, dans le ciel. Je continuerai à marcher, ta beauté passagère
enroulée autour de moi : tout comme un serpent
autour d’un jeune arbre. L’un de ces serpents que l’on a amenés
pour que la mère d’Alexandre le Grand joue avec eux.
L’un des serpents qui étreignaient souvent
les plus belles vierges des temps anciens. Tu me dis
que la musique des serpents n’exprime pas d’états intérieurs.
Tu me dis de me laisser mordre pour apprendre le nom
secret de Dieu. Ma bien-aimée, par-delà les sept montagnes et
leurs vêtements de carton, par-delà les sept miroirs, les sept versants
de la réalité : j’écume, je tourne l’œil, je vole
et claque sans cesse des doigts, tout comme un grand maître des eaux,
enveloppé jusqu’aux épaules dans ta beauté passagère,
jusqu’aux feuilles, jusqu’aux pensées entortillées comme des voies
ferrées. Je crie. Je délire dans une transe continuelle. Je halète.
C’est comme si je courais dans la continuation d’une larme.
C’est comme si nous étions les deux triangles de l’hexagramme
de Salomon.


Mars


Le même tourbillon
qui fait verdir les arbres
m’enveloppe moi aussi :
je sens le bois qui fleurira,
de son bec le pic cogne contre mon cœur,
je tâte mon visage austral et j’y trouve des bourgeons,
une écorce de saule, humble et complexée,
comme un cierge dont la flamme palpite,
je tâte mon autre visage et y trouve
deux ruisseaux de larmes
qui coulent vers le septentrion,
d’un côté vole vers moi le pic,
des violettes bigarrées de pourpre poussent dans mes paumes,
et de l’autre côté vient l’ange pâle
aux longues ailes noires,
accompagné par des agneaux poudrés de farine de blé
et par le dégoulinement extatique des gouttières,
par le bruit des griffes des pigeons sur les toits,
je suis un Janus et plus encore : une femme
au moment de l’accouchement lorsqu’elle a deux têtes,
deux cœurs, deux vies.


Toutes ces choses


Vous direz que les femmes
sont une forêt qui pend au cou
d’un seul oiseau, que la floraison des arbres
- ces nuages d’Hamlet -
aura eu une signification tout à fait différente
de celle qu’elle a - on dirait le déferlement de l’inexistence
de ceux qui se trouvent de l’autre côté, un exercice qu’ils font,
chaque année, en vue de la résurrection. Vous direz
que la femme qui reste agrippée
au même poignet que moi,
au même bord,
à la même possible solitude
ressemble aux grues cendrées qui font beaucoup de bruit
et s’en vont. Le coucou qu’il y a sur le kilim
accrochée au mur - que je tiens de ma mère -,
elle le dressera pour qu’il se jette, tel un hobereau, sur moi,
puis elle partira. Et peut-être que toutes ces choses
seront dites à travers les coups
tellement bien connus des cloches
que l’on attend seulement le dimanche.


À ma place


Des créatures inconnues
portant presque toutes des masques, comme dans un spectacle
      bizarre,
presque toutes muettes comme les ménades
et dont je peux à peine me défendre
grâce au symbole de la lumière -
essayent de me séduire moi aussi
avec les pervers éclats des flûtes
et des hiboux égarés dans leur propre âme,
avec une pomme rouge
tendue à travers la fenêtre, à minuit,
ou bien en me montrant des oiseaux picorant des raisins.
Elles me montrent un ancien miroir fumant
dans lequel j’aperçois, à ma place, un arbre
- celui qui grandira peut-être de moi
et dont je me heurterais, on dirait, tout en le voyant,
dans l’obscurité. L’arbre vert
qui sera, un temps, ma chemise,
l’arbre vert sous l’écorce pensive duquel
je me sentirai comme une vipère
après qu’elle eût changé de peau parmi les pierres
et, surtout, comme la roue d’un potier
lorsqu’elle tournera encore un peu d’elle-même
après que le pot eût été façonné.


De plus en plus souvent


Un canon
qui fait feu dans ma direction, pour l’instant
seulement en murmurant - la mort. Son soleil
brûlant tout comme une jeune femme,
vers le matin, dans le lit blanc,
où l’enfance ne s’est pas encore éteinte pour de bon.
La mort - encore séduisante
comme les rêves où tout
semble possible : même la lévitation,
même l’amour dont le sens
est identique en soi à la raison d’être des poids
accrochés au treuil d’une fontaine.
De mon côté, la réalité
penchera tellement
qu’il y aura des heures et peut-être des jours d’affilée
où je sentirai que les insectes me prennent
pour un insecte,
les cormorans - pour un cormoran
et ainsi de suite : pour un renard de leur lignée,
ces femmes à tête de renard.
Effrayés par des paroles mensongères,
les coqs sauvages de mon sang
ont déjà pris leur envol,
l’un après l’autre. Il fait déjà soir
de plus en plus souvent comme si les aubes
étaient plus rares que les crépuscules
et c’est seulement aujourd’hui que je comprends
que la crèche des bras de ma mère
est depuis longtemps un abîme.


*


Donnez-moi quelques jours de vacances, sombres compagnes
du subconscient. C’est pour la première fois que je ressens le besoin
de me réjouir encore une fois, au plus profond d’une forêt, des hymnes
vertes des sèves. De la manière dont la seconde se casse
en minutes, en heures, et de la dévotion des escargots sortis se promener
parmi les mauvaises herbes encore tendres. Parmi les fougères et les
      gentianes.
Le premier et le si beau désir d’arriver à me coucher, tel un soleil, au loin,
quelque part très loin de moi et de contempler en été
les saints cercles composés d’un arc-en-ciel - ce dragon multicolore -
et d’un navire soudé à son assise aquatique. Quelques jours de vacances,
si possible, sombres compagnes du subconscient,
où quelqu’un tire, d’un puits à treuil, de l’eau profonde -
de plus en plus profonde. Où se montre, toujours, parmi vous -
présences despotiques, rusées et énigmatiques - un ancien ami,
un véritable ami, qui me prie de descendre avec lui parmi les serpents
et les insectes, les lombrics et les vers des pommes,
pendant une semaine ou une heure seulement : tout comme Protée,
dans ses moments de délire. Quelques jours de vacances,
sombres compagnes du subconscient. C’est tout ce que je vous
      demande.
Il y a longtemps que je n’ai plus bu une robe de jeune fille. Il y a
longtemps que je n’ai plus embrassé - sur la bouche et sur les cuisses -
une fleur de tilleul tombée par terre !



*
Tais-toi, mon âme, tais-toi. Il y a tellement longtemps
que le voile d’un ange brûle, nuit après nuit, aux fenêtres,
avec des flammes austères. Il y a tellement longtemps que tu te sens
comme ces femmes enveloppées dans une écorce d’arbre
lorsqu’elles retrouvent leurs amants dans les vergers. Le temps
des doutes et des révoltes : les papillons, les nuages. Peut-être que dans
      l’au-delà
il n’y a plus rien et qu’ils le savent : c’est pour cela
qu’ils sont tristes. Des flammes et des voiles et des maisons
parmi lesquels éclate soudain en pleurs une scie.
Tais-toi. C’est la seule chanson que je te demande. C’est le temps
des corneilles : ces parentes de plus en plus proches
du corbeau de Poe. Le temps des bolets noirs
et des mauvaises herbes qui s’injurient les unes les autres.
Le temps des doutes : que faire ? Le temps des révoltes :
que faire ? Les papillons, les anges et les bœufs - des fichus
noirs au joug - que l’on tire d’un côté
et de l’autre, les nuages. Tais-toi !
Tout en haut d’un acacia fleuri trop tôt
un coucou récite les Saintes Écritures.



Poèmes extraits des recueils
Argent jaune (Editura Albatros, Roumanie, 1988),
Le bouclier de Persée (Editura Vlasie, Roumanie, 1993) et
Une ligne presque noire (AMB, Roumanie, 2000).

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

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Gayk est le seul civil qui porte sur l’épaule droite un support d’arme. Il a la gorge toujours serrée et le moral très élevé. Il ne peut pas rester longtemps hostile envers quelqu’un, cependant, par son regard de travers, par la direction que prend parfois son nez pointu, et du fait qu’il est presque en permanence marqué par la variole et qu’il laisse ses ongles non coupés, il donne l’impression d’être toujours prêt à te sauter dessus pour te picorer.
Bien affilé aux deux bouts et courbé comme un arc, Gayk se tient toujours un peu penché en avant, de sorte qu’il peut facilement dominer les alentours. Il tient à être bien préparé pour toute éventualité, c’est pour cela qu’il dort toujours vêtu en frac et avec des gants blancs, gardant cachées sous l’oreiller une notice diplomatique, une quantité respectable de croûtes de pain et … une mitraillette.
Pendant la journée, Gayk ne peut pas supporter d’autres vêtements que de petits rideaux à brise-bise, l’un devant et l’autre derrière, et qui peuvent très facilement être tirés de côté et donc enlevés, par tout un chacun avec sa permission. Il passe son temps à nager, vingt-trois heures durant, mais seulement dans la direction nord-sud, par peur de sortir de la neutralité. Dans l’heure libre qui lui reste il s’inspire de muses portant des brodequins.
Récemment il a réussi à donner une nouvelle directive à notre politique étrangère en promulguant le premier et avec beaucoup d’autorité un décret selon lequel il nous faut prendre les Transylvaniens sans la Transylvanie ;
il soutient cependant qu’il nous faut à tout prix obtenir, par l’intervention du Vatican, la ville de Nasaud* et trois kilomètres supplémentaires, qui ne soient cependant pas situés en son pourtour, mais alignés l’un à côté de l’autre, dans la longueur, près de la ville et dans la direction du ducat de Luxembourg, en guise de protestation du fait qu’elle ait permis que sa neutralité soit violée par les armées allemandes**.
Gayk n’a pas d’enfant. Pourtant, quand il était encore élève au collège, il a adopté une nièce à lui, au moment où celle-ci cousait au tambour à broder. Il n’a épargné aucun sacrifice pour lui donner une bonne éducation - prenant soin de lui envoyer, chaque jour, à l’institut où
il l’avait inscrite en tant que pensionnaire, un garçon serveur qui lui demandait, de sa part, de se laver les cheveux le samedi ainsi que d’acquérir à tout prix une culture générale.
Très consciencieuse et travailleuse, cette nièce arriva en peu de temps à l’âge adulte et, tandis qu’elle prenait un beau jour tout soudainement conscience qu’elle avait réussi à acquérir une culture générale, elle pria son oncle bien aimé de la libérer du pensionnat et de la renvoyer chez elle à la campagne… Encouragée par le fait d’avoir été si facilement satisfaite, elle n’hésita pas à lui demander plus tard de lui offrir également une voie d’accès à la mer. Alors Gayk, en guise de réponse, sauta brusquement sur elle et la picora maintes fois ; sa nièce, jugeant que le préjudice subi lui fut infligé contre tout us international et sans un avis préalable, se considéra alors en état de guerre, guerre dans laquelle ils restèrent engagés pendant plus de trois ans et sur un front de presque sept cents kilomètres. Tous deux luttèrent, recevant leur nourriture sous forme d’argent, avec beaucoup d’héroïsme, mais finalement Gayk, promu général sur le champ de bataille et ne trouvant sur place aucun passementier militaire pour
lui mettre le galon de son nouveau grade, renonça à
se battre et demanda la paix. Cela d’ailleurs fit parfaitement l’affaire de sa nièce qui, juste à ce moment, souffrait d’un furoncle et qui, ayant vu sa retraite coupée, ne pouvait plus recevoir ni haricots
ni essence de la part des pays neutres.
Ils établirent un premier échange de prisonniers à la caisse*** du Théâtre des Opérations, obtenant pour cela des prix modestes. Ensuite, ils se mirent d’accord pour conclure une paix honteuse. Gayk prit l’engagement de renoncer à tout jamais à picorer quelqu’un, se limitant dorénavant à deux cent cinquante grammes de grains que sa nièce s’astreignait à lui apporter chaque jour sous la garantie et le contrôle des Grands Pouvoirs ; d’autre part, sa nièce obtint enfin un lopin de terre large de deux centimètres jusqu’à la mer, mais sans avoir le droit de se dispenser des caleçons de bain. Tous deux furent néanmoins pleinement satisfaits, finalement, car une clause secrète du traité leur donnait le droit, dans l’avenir, de se remonter chacun le moral au plus haut.

                                              (Punct, 1925, n° 9)

*  Ville au nord-ouest de la Roumanie.
** Allusion à la Première Guerre Mondiale.
*** Jeux de mots intraduisible, « casa » en roumain veut dire
« maison » mais aussi « caisse ».



         Après la tempête


La pluie avait cessé et les derniers restes de nuages s’étaient entièrement dissipés… Les vêtements mouillés et les cheveux en désordre, il errait dans l’obscurité de la nuit, cherchant un endroit pour l’accueillir.
Il arriva, sans le savoir, près de la crypte vieillie et rongée par les siècles d’existence du monastère, crypte que, en s’approchant avec plus d’attention, il sentit et lécha environ cinquante-six fois d’affilée, sans obtenir aucun résultat.
Contrarié, il sortit alors une épée et fit irruption dans la cour du monastère… Mais il fut vite attendri par le regard doux d’une poule qui était venue à sa rencontre et qui, avec un geste timide, mais plein de charité chrétienne, l’invita à attendre quelques instants dans la conciergerie… Calmé petit à petit, puis ému jusqu’aux larmes et envahi par les frissons du repentir, il renonça pour toujours à tout plan de vengeance et, après avoir embrassé la poule sur le front et l’avoir mise en lieu sûr, il commença à balayer toutes les cellules et frotta leurs planchers avec… des gravats.
Ensuite, il compta son argent et grimpa dans un arbre pour attendre l’arrivée du matin. « Quelle splendeur ! Quelle majesté ! » s’exclama-t-il en extase devant la nature, toussant parfois de manière significative et sautant de branche en branche, tandis que, en cachette, il prenait soin de lancer dans l’air des mouches, auxquelles il introduisait sous la queue
de longues bandes de papier vélin…
Son bonheur cependant ne dura pas longtemps… Trois voyageurs, qui au début se montrèrent amis et qui finalement prétextèrent que leur arrivée était due au fait qu’ils étaient envoyés par le fisc, commencèrent à lui donner à subir toutes sortes de misères, en commençant d’abord par contester son droit même de rester perché dans l’arbre…
Afin malgré cela de se montrer bien éduqués, et dans le but de ne pas user directement des rigueurs que la loi mettait à leur disposition, ils essayèrent alors par toutes sortes de moyens obliques de le convaincre de quitter l’arbre… d’abord en promettant de lui faire régulièrement des lavages d’estomac, puis, finalement, en lui offrant des sacs pleins de loyers, d’aphorismes et de sciure de bois.
Il resta pourtant indifférent et froid à toutes ces sollicitations, se contentant de sortir en toute simplicité son certificat d’indigence, qu’il portait ce jour-là par hasard sur lui et qui, entre autres dispenses et avantages, lui conférait le droit de se tenir à croupetons sur la branche d’un arbre, de manière tout à fait gratuite et aussi longtemps qu’il le voulait…
Toutefois, pour leur montrer qu’il ne leur gardait pas rancune et pour leur donner en même temps une fine leçon de tact et d’urbanité, il descendit de l’arbre, sortit son épée et entra de bon gré dans le lac bourbeux et infect d’à côté, où il nagea prudemment comme le lièvre pendant presque une heure ; après quoi la commission fiscale, humiliée et penaude, prit aussitôt la fuite, en répandant partout, dans les villages et les villes, dans les champs et les montagnes, une odeur fiscale pestilentielle.
Lui-même, affligé et déçu suite à tant de lourdes épreuves, compta son argent et grimpa de nouveau dans l’arbre, d’où cette fois il lâcha sa fiente au-dessus de tout le terrain en souriant avec perversité…
Puis, regrettant sincèrement ce qu’il avait fait, pourtant avec beaucoup de profit moral, il descendit, se secoua de la poussière le recouvrant à l’aide d’un… mètre ruban et, entonnant le chant de la liberté, il fourra la poule sous sa redingote, et disparut avec elle dans l’obscurité…
On pense qu’il aurait pris la route de sa ville natale,
où, las du célibat, il aurait décidé avec cette poule de fonder un ménage et de devenir utile à ses semblables en leur apprenant l’art de l’accouchement.

                                (Contimporanul, 1928, n° 84)

Algazy est un vieillard édenté, sympathique, souriant, la barbe clairsemée et soyeuse, joliment étayée sur une grille de cheminée vissée sous le menton et close avec du fil de fer barbelé…

Algazy ne parle aucune langue européenne…
Si, néanmoins, on l’attend à l’aube, et qu’on lui dit : « Bonjour, Algazy ! » en insistant plus fort sur le son z, Algazy sourit, et afin de manifester sa gratitude, met la main dans sa poche et tire sur le bout d’une ficelle, en faisant tressaillir sa barbe de joie pour un quart d’heure…

Dévissée, la grille de cheminée lui sert à résoudre tous les problèmes, jusqu’aux plus difficiles qui soient, liés au nettoyage et à la paix du foyer…

Algazy n’accepte pas de pourboire… Une seule fois il s’est prêté à une telle action, quand il était copiste à la Maison de l’Église ; mais il n’a pas alors pris d’argent, seulement quelques éclats de pots cassés, afin de constituer une dot destinée à ses quelques sœurs, pauvres, qui devaient se marier le lendemain…

Le plus grand plaisir pour Algazy - en dehors de ses préoccupations courantes dans le magasin qu’il gère - est de s’atteler de plein gré à une brouette et, suivi à environ deux mètres par son co-associé Grummer - de courir, à perdre haleine, sous les feux du soleil et dans la poussière, à travers les communes rurales, dans le but unique de ramasser de vieux chiffons, des bidons d’huile troués et surtout des osselets, qu’ils mangent ensuite ensemble, après minuit, dans le silence le plus sinistre…
Grummer possède également un bec* en bois aromatique…

Tempérament fermé et bilieux, il reste toute la journée allongé sous le comptoir, le bec fourré dans un trou, sous le plancher …
Dès que vous entrez dans leur magasin, une odeur délicieuse vous chatouille les narines… Vous êtes accueilli devant le perron par un garçon honnête qui, sur la tête, au lieu de cheveux, possède des fils de coton teints en vert ; ensuite vous êtes salué très affablement par Algazy et vous êtes invité à vous asseoir sur un tabouret.

Grummer vous observe et guette … Perfide, le regard de travers, sortant d’abord seulement le bec, qui dégouline de manière ostentatoire de haut en bas d’un caniveau creusé spécialement dans la carne du comptoir, il apparaît finalement tout entier… Par toute sorte de manœuvres il convainc Algazy de quitter l’endroit, puis, de façon insinuante, il vous attire sans que vous vous en rendiez compte dans toutes sortes de discussions -portant surtout sur le sport et la littérature - jusqu’à ce que, quand cela lui convient, il vous frappe deux fois avec son bec sur le ventre, tellement fort qu’il vous faut courir dehors dans la rue, hurlant de douleur.

Algazy, qui a presque toujours des discussions déplaisantes avec les clients en raison de ce procédé inqualifiable de Grummer, sort en grande vitesse après vous, vous invite de nouveau à l’intérieur, et, afin de vous donner une satisfaction méritée, il vous offre le droit - au cas où vous auriez acheté un objet qui coûte plus de quinze centimes - à … sentir un peu le bec de Grummer et, si vous le voulez, à lui serrer le plus fort possible une cloque grise de caoutchouc qu’il porte vissée dans son dos, juste au-dessus des fesses, ce qui l’oblige à sauter à travers le magasin, sans bouger les genoux, en prononçant des sons inarticulés…

Un jour, Grummer, sans l’annoncer à Algazy, prit la brouette et partit, seul, à la recherche de chiffons et d’osselets, mais sur le chemin de retour, trouvant par chance quelques restes de poèmes, il fit semblant d’être malade et les mangea seul, en cachette, quand il fut sous sa couette… Algazy, soupçonnant quelque chose, entra dans la chambre avec l’intention sincère de ne lui faire que de légères remontrances, mais observa épouvanté que, dans l’estomac de Grummer, tout ce qui était resté de bon dans la littérature avait été consommé et digéré.
Privé ainsi à l’avenir de toute nourriture plus élevée, Algazy, en guise de compensation, mangea toute la cloque de Grummer, pendant que celui-ci dormait…

Le lendemain, désespéré, Grummer - resté seul au monde, sans sa cloque - prit le vieillard par le bec et, après le coucher du soleil, le fit monter furieusement sur le sommet d’une haute montagne…Une lutte titanesque commença entre les deux hommes qui dura toute la nuit, jusqu’à ce que, vers l’aube, Grummer, vaincu, s’offrit à restituer toute la littérature avalée.
Il la vomit dans les mains d’Algazy…

Hélas, le vieillard, dans le ventre duquel les ferments de la cloque engloutie avaient commencé à réveiller les frissons de la littérature future, considéra que tout ce qu’on lui offrait était trop peu et vétuste…

Affamés et incapables de trouver dans l’obscurité la nourriture dont tous deux avaient tellement besoin, ils reprirent alors leur rixe avec des forces redoublées et, sous prétexte qu’ils gouttaient l’un à l’autre seulement pour se compléter et se connaître mieux, ils commencèrent à se mordre avec un emportement toujours plus grand, jusqu’à ce que, en se consommant réciproquement petit à petit, ils en arrivèrent à manger jusqu’au dernier os l’un de l’autre… Algazy termina ce festin le premier…


EPILOGUE

Le lendemain, au pied de la montagne, les passants purent voir dans un fossé, charriés par la pluie, une grille de cheminée entourée de fil de fer barbelé et un bec en bois parfumé… Les autorités furent informées, mais avant qu’elles n’arrivent sur place, l’une des épouses d’Algazy, qui avait la forme d’un balai, apparut à l’improviste, et après quelques coups portés à droite et à gauche, balaya et jeta ainsi à la poubelle tout ce qu’elle trouva…

                           (Bilete de papagal, 1928, n° 16)

* Jeu de mot intraduisible ; « cioc » en roumain veut dire « bec » mais aussi « barbichon ».
(Toutes les notes sont de la Traductrice.)

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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

 

 

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  cadre numero 1

 

 

Étrange personnage de la littérature roumaine moderne, Demetru Demetrescu-Buzau, qui a pris comme pseudonyme littéraire le nom fictif d’Urmuz, publia ses premières « Pages bizarres » en 1922, avant de se suicider en 1923. Son existence fut brève, sa carrière littéraire météorique, et son œuvre l’une des plus courtes possibles - quelques petits morceaux de prose et un poème. Néanmoins, grâce au culte que les jeunes écrivains lui dédièrent dès lors, Urmuz exerça une grande influence sur l’avant-garde roumaine des années 1920, 1930 et 1940, qui le considéra comme son ancêtre mythique. Son nom et ses quelques écrits ont été souvent mentionnés dans les pages des revues dadaïstes, constructivistes et surréalistes roumaines, telles que 75HP, Integral, Punct et surtout unu. Une de ces revues s’est tout simplement intitulée urmuz.

Magistrat de profession, et grand connaisseur de musique, Urmuz avait composé ses histoires absurdes bien avant leur publication, c'est-à-dire pendant les premières années de la décennie 1910. 

Il les envoya ensuite à des amis et les dissémina même auprès d’inconnus, dans des cafés et des restaurants. Très prudent quant à la publication de ses brefs écrits, Urmuz hésita longtemps avant de les envoyer à une revue littéraire, où, par hasard, ils  tombèrent entre les mains du grand poète moderniste Tudor Arghezi. Celui-ci comprit vite qu’il s’agissait de petits chefs-d’œuvre et commença à les publier au début des années 1920.

Après la mort de l’auteur, Arghezi, Ion Vinea et d’autres écrivains modernistes continuèrent à promouvoir l’œuvre hors du commun d’Urmuz, qui influença au fil du temps nombre de poètes connus tels que Tristan Tzara, Gherasim Luca, Isidor Isou, voire Paul Celan, et le dramaturge Eugène Ionesco.

Si l’on prend en compte la date de l’élaboration de ses textes en prose, et non pas leur date de publication, on peut considérer Urmuz comme un véritable précurseur du dadaïsme, comme du surréalisme, à l’échelle européenne.

 

Magda Cărneci

 

 

 

 

L'Entonnoir et Stamate

 

 

Un appartement bien aéré et composé de trois pièces principales, d’une terrasse vitrée et d'une sonnette.
Devant, le salon somptueux, dont le mur du fond est occupé par une bibliothèque en chêne massif, enveloppée toujours dans des draps trempés ... Au milieu, une table sans pieds, basée sur des calculs et des probabilités, soutient un vase contenant l’essence éternelle de la "chose en soi", une gousse d'ail, une statuette d’un prêtre (de Transylvanie) tenant un livre de syntaxe et … vingt centimes de pourboire ...
Le reste ne présente aucun intérêt. Il faut noter que cette pièce, toujours engloutie dans l'obscurité, n'a aucune porte et aucune fenêtre ; elle ne communique avec le monde extérieur que par un tuyau qui dégage parfois de la fumée et à travers lequel on peut avoir, pendant la nuit, un aperçu des sept hémisphères de Ptolémée, et pendant la journée, de deux êtres humains en train de descendre du singe ainsi que d'une série finie de gombos secs, à côté de l’Auto-Kosmos infini et inutile…
La deuxième pièce, qui est conçue tel un intérieur turc, est décorée avec beaucoup de faste et contient tout ce que le luxe oriental a de plus rare et de plus fantastique… D’innombrables tapis précieux, des centaines de vieilles armes, encore tachées de sang héroïque couvrent les colonnades de la salle, cependant que les murs immenses sont fardés, selon la coutume orientale, chaque matin, et d’autres fois sont mesurés avec un compas de crainte qu’ils n’aient rétréci pendant la nuit de manière aléatoire.
D’ici, au moyen d'une trappe sur le plancher,
on arrive, du côté gauche, dans une pièce souterraine qui constitue la salle de réception, et du côté droit, à l’aide d’un chariot mû par une manivelle, on pénètre dans un canal frais, dont personne ne sait où débouche l’une de ses extrémités, et dont l'autre, dans la direction opposée, mène à une pièce basse avec un plancher de terre battue et au milieu de laquelle se trouve un pieu auquel toute la famille Stamate est attachée.

II

Cet homme digne et huileux, de forme presque elliptique, en raison de la nervosité excessive due aux activités déployées au conseil municipal, est forcé à mâcher, presque toute la journée, du celluloïd cru, qu'il expulse ensuite, émietté et plein de salive, au-dessus de son enfant unique, gros, blasé et âgé de quatre ans, appelé Bufty... A cause d'un trop fort sens du devoir filial, le petit garçon, en feignant de ne rien observer, traîne un petit brancard, par terre, pendant que sa mère, épouse tondue et légitime de Stamate, participe à la joie commune en composant des madrigaux, signés par l'apposition d’un doigt.
Ces occupations assez épuisantes les divertissent à juste raison, et alors, l’audace les poussant parfois à l'inconscience, tous les trois regardent par des jumelles, à travers une fente dans le canal, au Nirvana (situé dans la même circonscription qu'eux, en commençant près de l'épicerie du coin), et y jettent des boules de miette de pain ou des tiges de maïs. D'autres fois, ils pénètrent dans la salle de réception et ouvrent des robinets expressément installés dans cet endroit, jusqu’à ce que l'eau, débordant, arrive à la hauteur de leurs yeux, sur quoi tous tirent avec joie des coups de pistolet dans l’air.
En ce qui concerne Stamate personnellement, l'activité qui le maintient occupé au degré le plus élevé est de prendre, la nuit, des instantanés photographiques des vieux saints dans les églises, qu'il vend ensuite à prix réduit à son épouse crédule et surtout à l’enfant Bufty, qui a sa propre fortune. Stamate n'aurait pratiqué pour rien au monde ce commerce interdit s’il n’avait été presque entièrement indigent, étant même contraint de rejoindre l'armée à l'âge d’un an dans le seul but d’aider, le plus vite possible, ses deux petits frères nécessiteux, dont les hanches étaient tellement proéminentes qu’ils avaient été licenciés de leur emploi.

III

Un jour, tandis qu’il était occupé par ses investigations philosophiques habituelles, Stamate eut l’impression, pour un instant, d’avoir mis le doigt sur l'autre moitié de la "chose en soi" lorsqu’il fut distrait par une voix féminine, une voix de sirène, qui le toucha directement au cœur  et qui s’entendait de loin, en se perdant comme un écho.
Courant à toute allure au tuyau de communication, Stamate vit, frappé de stupeur,  une sirène qui, avec une voix et des gestes séducteurs, dans l’air chaud et embaumé, étendait son corps lascif sur le sable brûlant de la mer... Luttant avec acharnement avec soi, afin de ne pas être en proie à la tentation, Stamate loua à toute vitesse un bateau et, en s’élançant au large, il boucha avec de la cire ses oreilles ainsi que celles de tous les matelots...
La sirène devenait cependant de plus en plus provocatrice... Elle les poursuivit au long des eaux, avec des chants et des gestes pervers,
le temps pour une douzaine de dryades, de néréides, et de tritons de surgir des largeurs et des profondeurs de la mer et d’apporter sur une superbe coquille de nacre un innocent et décent entonnoir rouillé.
Le projet de séduction du chaste et studieux philosophe pouvait par conséquent être considéré comme étant un succès. Il eut à
peine le temps de se glisser vers le tuyau de communication que les déesses de la mer avaient déjà déposé, avec grâce l'entonnoir près de son domicile, avant de disparaître, légères, espiègles, dans des rires fous et des cris d’allégresse, en glissant sur l'étendue des eaux.
Confus, affolé, désagrégé, Stamate eut à peine
le pouvoir de faire son apparition avec le chariot dans le canal... Sans perdre entièrement son sang froid, il jeta de la terre plusieurs fois sur l'entonnoir, et, après s’être régalé avec une bouillie d'oseille, il se jeta diplomatiquement par terre, gisant ainsi sans connaissance pendant huit jours fériés, le temps nécessaire selon la procédure civile, croyait-il, pour pouvoir ensuite prendre légalement possession  de l'objet.
Après cette période de temps, reprenant ses affaires quotidiennes et la posture verticale, Stamate se sentit totalement renaître. N’ayant jamais auparavant connu les frissons divins de l'amour, il se sentait à présent meilleur, plus tolérant, et l'agitation qu'il éprouvait à la vue de cet entonnoir l’incitait à se réjouir mais également à souffrir et à pleurer comme un enfant…
Il l’épousseta avec un chiffon, et, après lui avoir tamponné les trous principaux à la teinture d’iode, il le prit avec lui et le fixa, au moyen d’attaches de fleurs et de dentelles, en parallèle et à côté du tuyau de communication, et, au même moment et pour la première fois, accablé d’émotion, lui passa à travers comme de la foudre, en lui volant un baiser en chemin.
Pour Stamate l’entonnoir devint dès lors un symbole. C’était le seul être de sexe féminin équipé d'un tuyau de communication qui lui permît de satisfaire en même temps et les besoins de l'amour et les intérêts supérieurs de la science. Oubliant complètement ses devoirs sacrés de père et de mari, Stamate commença à couper avec une paire des ciseaux, chaque nuit, les attaches qui le maintenaient attaché au pieu, et, afin de donner libre cours à son amour illimité, il commença à passer de plus en plus fréquemment à travers l'entonnoir, en s'élançant à l’intérieur de celui-ci depuis un tremplin construit à cette fin, et en descendant ensuite, à une vitesse vertigineuse, en se tenant par les mains à une échelle mobile en bois, au bout de laquelle il résumait les résultats de ses recherches entreprises à l'extérieur.

IV

Les grands bonheurs sont toujours de courte durée... Un soir, venant faire son devoir sentimental usuel, Stamate constata, à sa surprise et déception, que, pour des raisons encore insondables, l'orifice de sortie de l'entonnoir s’était tellement obstrué que toute communication à travers lui était devenue impossible. Perplexe et soupçonneux, il se mit
à guetter, et la nuit suivante, doutant de ses propres yeux, il vit horripilé Bufty, déjà là-haut,  haletant, qu’on avait laissé entrer et passer. Assommé, Stamate eut à peine la force d’aller s'attacher seul au pieu.
Le jour suivant, cependant, il prit une suprême décision.
D’abord il serra son épouse dévouée dans ses bras, et, après l’avoir recouverte à la hâte d’une couche de peinture, il la plaça dans un sac imperméable et l’y cousit, dans le but de préserver intacte, pour plus tard, la tradition culturelle de la famille. Ensuite, au milieu d’une nuit froide et obscure, il prit l'entonnoir et Bufty et, les jetant tous deux dans un tramcar*, qui par hasard était en train de passer par là, il se débarrassa d’eux dédaigneusement dans le Nirvana. Toutefois, plus tard, le sentiment paternel l’emporta et Stamate, grâce à ses calculs et combinaisons chimiques, fit en sorte que Bufty, avec le temps et par le pouvoir de la science, occupât un poste de sous-chef de bureau.
Quant à Stamate, notre héros, jetant un oeil pour la dernière fois à travers le tuyau de communication, il regarda encore une fois le Kosmos avec ironie et indulgence. Se hissant ensuite pour toujours dans le chariot à manivelle, il prit la direction de l'extrémité mystérieuse du canal et, actionnant la manivelle avec une assiduité croissante, il court aujourd’hui encore, fou, diminuant toujours de volume, dans le but de pouvoir un jour pénétrer et disparaître dans l’infiniment petit.

                            (Cugetul românesc, 1922, n° 2)

* C’est un tramway tiré par des chevaux. 

 

 

Ismaïl et Turnavitu

 

Ismaïl se compose d’yeux, de favoris et d’une robe de bal et de nos jours on le trouve  avec difficulté sur le marché.
Autrefois, il avait l'habitude de pousser aussi dans le Jardin Botanique, et plus tard, grâce au progrès de la science moderne, on est parvenu
à en fabriquer un chimiquement, par synthèse. 
Ismaïl ne marche jamais seul. Pourtant on peut le trouver à environ cinq heures et demi du matin, errant en zigzag le long de la rue d'Arionoaia, accompagné d'un blaireau, auquel il est étroitement lié avec le câble d'un bateau et qu’il mange, cru et vivant, pendant la nuit, après lui avoir d'abord cassé les oreilles et pressé un peu de citron dessus… Ismaïl cultive également d'autres blaireaux dans une pépinière située au fond d'un puits dans la Dobroudja*, où il les fait grandir jusqu'à ce qu'ils atteignent l'âge de seize ans et qu’ils acquièrent des formes arrondies ; après quoi, à l’abri de toute responsabilité pénale, il les viole (je mettrais plutôt « déshonore ») l’un après l’autre et sans le moindre remord.
La plupart du temps, on ne sait pas où habite Ismaïl. On croit qu'il est conservé dans un bocal situé au grenier de la maison de son vieux père, un gentil vieil homme au nez aplati par une presse et entouré par une petite haie.  Il est dit que celui-ci, par trop d’amour paternel, le tient ainsi séquestré pour le protéger des piqûres des abeilles et de la corruption de nos mœurs électorales.
Toutefois, Ismaïl réussit à s’échapper de là-bas trois mois par an, pendant l'hiver, quand son plus grand plaisir est de s'habiller d’une robe de gala constituée d'un couvre-pieds décoré de grandes fleurs couleur rouge brique, et puis de s'accrocher aux poutres des diverses bâtisses en construction, le jour où l’on fête leur crépissage, dans le but unique d’être offert par le propriétaire comme récompense et distribué aux ouvriers... De cette manière espère-t-il contribuer sensiblement à la solution de la question de la classe ouvrière...      
Ismaïl accorde également des audiences, mais uniquement sur le sommet de la colline près de sa pépinière de blaireaux. Des centaines de solliciteurs de postes, d’aides financières et de bois de chauffage sont d'abord introduits sous
un abat-jour énorme, où chacun est obligé de couver quatre oeufs. Ensuite ils sont mis dans un wagon du funiculaire à ordure de la mairie et transportés à une vitesse vertigineuse jusqu’à Ismaïl, par un ami à lui - qui lui sert également
de salami - appelé Turnavitu, un personnage étrange, qui, pendant la montée se livre à sa mauvaise habitude de demander aux solliciteurs de lui promettre des billets doux, sinon il les menace de renverser les wagons.
Pendant longtemps Turnavitu n'était qu'un simple ventilateur dans divers cafés grecs sales, situés dans les rues Covaci et Gabroveni** à Bucarest. Ne pouvant plus supporter le relent qu'il était forcé d'aspirer dans ces endroits, Turnavitu fit quelque temps de la politique et réussit ainsi à être nommé ventilateur d’État, dans les cuisines de la caserne de sapeurs-pompiers "Radu Vodã".
C'était pendant une soirée dansante que Turnavitu rencontra Ismaïl. Après lui avoir parlé de l'état misérable dans lequel il se trouvait en raison de toutes sortes de machinations, Ismaïl, cœur charitable, le prit sous sa protection. Il promit de lui offrir cinquante centimes ainsi qu’une ration de nourriture par jour contre la seule obligation pour Turnavitu de servir de chambellan aux blaireaux ; et de le croiser chaque matin dans la rue d'Arionoaia, feindre de ne pas le voir pour se permettre de marcher sur la queue du blaireau qui l’accompagne et ensuite lui présenter des excuses pour son manque d’attention, enfin lui permettre d’encenser***  la robe d’Ismaïl avec un blaireau à barbe plongé dans de l’huile de colza, en lui souhaitant prospérité et bonheur...
Toujours pour plaire à son bon ami et protecteur, une fois par an Turnavitu prend une fois l’an la forme d'un bidon et au cas où il est rempli de pétrole lampant à ras bord, il entreprend un long voyage, d’habitude à Majorque et à Minorque : la plupart de ces voyages se composent de l’aller, de l’accrochage d’un lézard à la poignée de la porte de l’administration portuaire, et puis du retour dans la patrie...
Pendant l'un de ces voyages, Turnavitu attrapa un horrible rhume qu’il passa à son retour à tous les blaireaux, à tel point que leurs fréquents éternuements empêchèrent Ismaïl d’en jouir à discrétion. Turnavitu fut immédiatement congédié.
Extrêmement sensible et ne pouvant pas supporter une telle humiliation, Turnavitu, désespéré, mit alors en application le plan funeste de se suicider, ayant d'abord pris la précaution de retirer ses quatre canines de sa bouche...
Avant de mourir, il se vengea terriblement d’Ismaïl, arrangeant le vol de toutes ses robes, y mettant le feu sur un coin de terrain vague, avec du pétrole lampant qu’il avait extrait de lui-même. Ainsi réduit à l'état pitoyable d’être composé seulement d’yeux et de favoris, Ismaïl eut à peine la force de ramper jusqu'au bord de sa pépinière de blaireaux ; là, il tomba en décrépitude et tel est son état jusqu’au jour d’aujourd’hui...


                           (Cugetul românesc, 1922, n° 3)


* Région au sud-est de la Roumanie, au bord de la
Mer Noire.
** Ces rues existent encore à Bucarest.
*** « a maguli » en roumain signifie à la fois flatter et encenser
 


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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

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(1. la douleur)


Voilà la mort venir en douce ;
se balancer comme une grande bête verdâtre
son cri perçant traverse les pièces glissantes de la maison.

Mon père a bien commencé.
Il avait autant de peaux
qu’un ornithophage.
Sa mémoire était toujours exacte et le soir
appuyé contre un réverbère il regardait un quartier de bovins l’aduler.
Il y en a beaucoup qui ont commencé ainsi. Nos vies étaient ainsi
plus expressives,
nos petites vies grimaçantes comme dans une foire de campagne ;
elles étaient robustes et douloureuses comme un étalon.

Le cœur de mon père, la jeune mariée forcée à se cacher
dans le moulin désaffecté de la grande place.

Je l’ai oublié pendant quelques jours. Son sang ramassé
dans plusieurs petites bouteilles de cristal, séché dans l’un des recoins
de mon ancienne mansarde de Gheorgheni -
ne me disait plus
rien.

Vraiment, je l’ai tellement bien oublié que ce n’est que maintenant
que ma chair molle et bleuâtre reprend de la force.

C’est là que le schisme a commencé ; la naissance du chien boiteux - les interminables remontrances du père.

Là-bas, ses ongles écaillés et noirs
se sont mis à gratter comme un merle au mois de mai la terre houilleuse et tiède ;
avec chaque phalange il était plus proche de moi ; avec chaque paire
de peau enlevée il était plus proche d’Elle.

Je voudrais savoir avec précision à quel moment de cette
journée-là les avions se sont arrêtés dans le ciel et leurs bouches froides
métalliques se sont mises à hurler vers la terre,
à faire des grimaces comme un phoque blessé,
à pouffer comme un chat violet.
Ses mains étaient sur le point de germer dans la terre houilleuse et tiède et vu d’en haut le reste de son corps semblait inutile.

C’est là que j’ai compris le gros ver de terre de Madagascar,
le ver blanc, européen, le ver marron, australien, le ver des vers et les autres vers de terre.
J’ai compris la tristesse de leur promenade solitaire à travers la terre vitreuse et craquelée, la bonté de la bouche grand ouverte par la faim,
le silence du ventre vivant.

Voilà la mort venir en douce ;
mon père a bien commencé,
il avait un costume de réserve et de l’argent mis de côté.
Il connaissait les raccourcis de la ville de Cluj et surtout ses scrupules.
Il se balançait en marchant et regardait fixement devant lui.
On pourrait dire que c’est là
que tout a commencé.

Des pétales de chair parmi les pétales des fleurs.

Le petit cerveau mutant s’infiltre comme une vis
dans la moelle.
Il se couvre d’une fleur de moisissure et suppure.
Il s’enfonce dans la tête comme une perceuse Bosch
c’est là que lui, le cerveau, siège sur un trône.
Il bâtit son empire
en respectant toutes les normes architectoniques et sociales
jusqu’à ce que son sceptre tombe par terre,
que la main s’accroche impuissante à la mâchoire et tire
et tire
jusqu’à ce que la mâchoire s’y décroche et qu’une autre mâchoire
beaucoup plus fidèle prenne sa place.
Jusqu’à ce que la bouche dotée d’une nouvelle mâchoire ne serve plus seulement à manger et que lui, le petit cerveau impertinent, se retire de nouveau dans la moelle et commence une autre construction un peu plus voilée on dirait.
Des pétales de chair parmi les pétales des fleurs.

Je suis tombé comme une mouche rouge,
comme la mouche du vinaigre dans son filet d’argent.
Comme un moustique dans le dé d’or rempli de sang,
comme une guêpe dans le dé de fer rempli de lait.

Le pardon ne vient que rarement et toutes les nuits qui le précédent semblent perdues. Ses chevilles difformes percent l’air comme une balle de revolver ;
le déchire et le fend jusqu’à la racine du clou.
Le pardon ne vient pas n’importe quand et quand il vient, il y en a très peu qui se mettent à genoux pour implorer Son pardon au nom du père.
C’est ce qu’il a fait :
les adidas éreintés par la marche le t-shirt lacoste,
la chair sur les côtes, la côte sur le cœur.
C’est ici que le couteau droit du fiel s’est mis à couper.
C’est là que nous sommes allés
mais nous en sommes partis.

Il n’y a pas de petits dans le nid du coucou. Leur mère est partie à Venise
et derrière elle il ne reste que des plumes et des écailles.
Avec les écailles nous allons faire une fronde, avec les plumes un aéroplane,
et il va voler et la fronde va lancer des pierres.
Parfois nous vomissons avant de mourir.

Mon père a bougé son doigt droit.
Sa force bouge son sein droit.
Ma force reste intacte.

Mon bouclier, sa sérénité ;
à sa gauche le ciel,
à ma droite, Elle.



(2. le désespoir)


Mon amour, c’est la vie
imbécile, propre.
Mon père ne mourra jamais
ses mains se balancent et attendent.
Nous flottons, nous nous retirons sous les dunes,
dans les veines étroites du voisinage.
J’en prends pour témoins la chaise vide, la salopette bleue,
le pouvoir d’avoir honte de l’oubli.
Mais voilà le ciel s’étendre lentement,
cri-cri, comme un lapin creux,
humilié.
Nous ne rêverons plus jamais de continents,
de héros et de fusées.
La mort est un animal terrestre
qui répand sa force organique sur le ciment mouillé,
sur les canetons et sur l’homme.
Sous la cuirasse, la chair est vivante, intègre,
et ses veines un peu éparpillées se dorlotent et se cassent.
Mon père ne connaît pas l’étonnement,
pour lui tout est une question de temps,
de plaisir.
Il pense à moi.
Je pense à moi.
Ils pensent aux leurs.

C’est normal que cela se passe ainsi, c’est bien,
la peau de la ville sèche couvre les rues, peau après peau,
couche après couche.

Voilà le silence se faufiler comme un léopard dans mes oreilles,
voilà, ce n’est que maintenant que nous allons nous réveiller et boire,
nous allons appeler l’aile droite et le rire. Nous allons boire.

Un champignon a poussé sur ma poitrine,
obèse comme une blatte, il n’arrête pas de pousser
et il sait se taire.
Dans sa tête il y a des animaux affreux qui se donnent des coups de cornes,
il a un regard haineux et parlant.
Je ne sens pas le marteau, je ne sens presque rien.
De temps à autre même mon père me rend visite,
nous faisons la fête et nous oublions, nous faisons semblant,
nous prenons un verre de gnôle et nous pleurons
et nous disons :
voilà, voilà la mort, criss-criss, criss-criss, comme un moineau,
comme le fiel elle inonde le thorax
et s’évanouit
dans ses plis lumineux, loin de nous et de notre nature.
Criss-criss, criss-criss, disons-nous, ça y est
et nos bras se tordent dans un embrassement, dans la peur.

Mais ce n’est pas vraiment de la mort que nous avons peur maintenant,
non, non, mais de vasile, de gheorghe, d’ion,
la peur qu’ils nous inspirent est plus grande
et elle vient doucement après l’âge de trente ans
et nous écrit sur un bout de papier :
voilà la mort…
et au milieu du titubement c’est vrai il y en a un qui meurt,
qui sort sa tête de l’abattoir, des monceaux,
et alors l’étonnement le prend à la nuque et le tire,
le tire vers nous,
vers vasile, gheorghe, ion.
L’obscurité ouate la pièce avant le combat,
nous enlevons nos caleçons et nous nous préparons,
nous attendons.
Elle vient confuse, s’assied sur le lit, fume sa cigarette.
Elle vient, éreintée, s’assied sur le lit, fume sa cigarette.

Voilà la mort venir en douce,
un tunnel de chair grandit sur son passage, s’élargit,
les sabots grincent dans la neige et nous,
nous faisons semblant d’être heureux, virils.

Son silence, c’est la soirée d’hier,
le gros ventre de l’oubli.

Au-dessus de l’aérodrome de cire
l’insecte appelle sa femelle
et avec une antenne mince, attentive,
lui caresse un élytre et le sexe duveteux.

Le cœur de mon père creuse un sentier dans le sang,
parmi les matelots et les dames,
à travers la forêt épineuse de l’autre côté de la colline
et à travers les pâturages,

à travers sa bonté inhabituelle.


(3. la folie)


Voilà la mort venir en douce,
mais elle n’est ni violette ni molle,
elle vient très tard dans la nuit,
appuie sa tête contre la baignoire,
t’immerge un peu dans le fumier de la foule ébahie
et s’en va.

Mais elle n’est pas quelque chose de désirable,
quand elle vient, elle vient silencieuse,
et toi tu es déjà plus loin de toi-même que tous tes gestes.

Tu marches lentement, tu essaies d’ouvrir les paupières
et seul le bruit froid de la voix parvient jusqu’à toi.
Du chocolat, du vin. Une demi-heure de sommeil.

Tu arrives trop tôt à un certain point
et tu ne sais plus comment rebrousser chemin.
Tu t’appuies un peu contre le lavabo
et tu espères qu’il ne va pas se casser lui aussi
que tu ne vas pas entasser tout ton corps dans une flaque.

La honte et la peur.

Tu arrives trop tôt à un certain point.
Tu es seul et chauve, la tête rasée.
Avec tes parents tu parles rarement,
même si tu sais trop bien que l’automne leur poitrine tremble
comme une légère feuille de plastique,
comme un oubli.

La honte et la peur.

Tes projets n’ont plus de consistance, ni de force,
les mains ratissent le pavé,
grattent la peau sèche de quelque voisin,
remuent impuissantes dans la chair.
Tes mains ne sont plus ce qu’elles étaient
et la larve flotte dans l’air dur.

Mon père m’a bien élevé.
Il m’a donné un cerveau et un corps et des vivres.
Il m’a donné la cène promise et des cigarettes.
Aux abords déserts de la ville,
parmi les blattes et le mortier, ça va bien.
Rien ne peut t’arriver,
la mémoire est courte par ici
et toutes ces choses n’existent que pour toi.

Volatiles et sèches, molles, duveteuses, déméritoires.





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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

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L’hymne 31

la mer est lourde
les arbres malades des naissances
Seigneur le suave chaos
nous est encore donné

la terre est transparente
vers le Nord pend le ciel
croît en nous l’amère
famine d’âme

des cloches montent dans les dômes
sous un crépuscule adamique
l’horizon se couche en nous
gronde la douleur

oiseaux bienheureux le son
flétri qu’ils le portent
vers les peupliers de chair
crucifiés en douceur

nous remontons la pluie en volées
pour te connaître l’arche
absorbée par le plafond de ténèbres
remémorantes

tombent des holothuries sur la lune
dorment les pierres souriantes
où je te cherche grince
la bascule de la mort

la vallée est surveillée
l’esprit arrondi des eaux
des troupeaux de montagnes s’y noient
ivres de commencements

la mer est lourde de nuit
les arbres brûlent dans le sang
Seigneur le suave chaos
tu te l’es encore donné



  *
*   *

au-delà de tout
de toute chose en deçà
au-delà  de la mort  en deçà

les hypographes
aux pattes de miel
ont explosé
sous le crépuscule



L’hymne 40


rai de sommeil entre les ruisseaux et les peupliers
aiguilles d’anguilles parmi les heures déterminées
savoir oublié en chemin ajournement profond
de la mort qui va et vient à travers le paysage
de fumée les eaux douces et salées dans le lointain
astral bonne leçon du balancier noir.
oubli remémoration oubliée. perdure sans doute
seule la fragrance de l’eau reclose
et de la brise fendue au passage
les lèvres soudées dans la lymphe du sommeil
le fleuve des pays transfigurés
avec ses rives en arrière se repliant
de glissement en glissement
scindées et mirées dans les bris
gardien des accouplements des traces
nommé et exilé par la parole
et par le regard prématurément retourné
vers les convalescences du chemin de la chair
persévérances et années du manège liturgique
le frisson du retour à la noce
jaillissement et vive palpitation de l’égorgement
la braise du chemin qui porte vers la chemise
tendre et vorace de la déesse



  *
*    *

ta solitude tu la passes
d’orme en orme à celle de la forêt
dynasties d’aveugles patients
l’épiderme des feuilles s’amincit
jusqu’à la claire vue
il suffit d’une poignée de terre
et d’une flamme peut-être
surgie de la tempête de neige
de tes cheveux



  *
*    *

le tourbillon
du trou noir
à l’affût

dérive

l’essaim des éons
simple amalgame
pour nos miroirs ?

être à l’affût   mais   pour apprendre
des entonnoirs renversés dans le vide
les noms de nos fronts
que dans le rite contraire
d’autres comme toi les enferment



l’hymne 75

tu ne viens pas : tu es. loin
est ton chant ici où de près
les cascades ne sont que les cascades
les eaux des cloches qui frappent
le visage que personne ne voit
avec des sons et dans l’air le linceul
l’image que les rétines couchent
sur les feuilles des arbres. tu es.
tu ne viens pas. tu es seulement toi
le lointain de toi en toi : ici
le silence est ton autel et l’autel
est une chute d’eau souvenance
d’une région lissée par l’amour
où des montagnes tardives à peine
si elles lèvent leurs genoux de sous les champs
fertiles comme des tombeaux. tu n’es pas :
tu viens à l’être. tu n’es pas :
tu le sais et je te rassemble de l’étendue
de tout ce qui se déploie pour moi
comme une nappe sur une table
pendant la cène avec du pain
et du vin et la foi tranchée :
face à face assis tu ne goûtes
à rien tu es le goût du puits
d’où je sors les anciens âges
du chant vivant pour rester
vivant en toi et passer :
tu ne mords que dans toi quand tu mords
les eaux serrées qui chutent et battent
dans la région sans étendue du bronze.
nous sommes notre propre cloche : toi
le vide qui se voûte sur le plein
moi le plein qui porte son glas
dans le vide et tu es mon visage toi
visage refusé de celui qui n’est pas et le front
tu me le tends dans la profusion
de nuages de ta chevelure ombre courbée
sur la profondeur du puits : tout n’est pas toi
mais toi tu es tout pour moi et la lumière
ramifiée de ta figure dépose
son marc de feu sur le feuillage frémissant
de la rétine : tout est toi. mais toi  tu n’es pas
tout jamais tu n’es au-dessus de tout
et dans toutes les choses tu te divises
sans diminution toi-même ailleurs
et chez toi dans toutes les choses toi en tout mais
jamais tout : offre-moi la sécheresse
de mon absence en toi maintenant
lorsque tu diffères mon extinction et tu m’exhortes
à me coucher dans la poussière comme dans ton corps
toi face incarnée de celui qui n’est pas :
tu es : moi je suis ton passage
et tu viens : tu n’es pas. tu viens :

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Published by Seine & Danube - dans DE LA POESIE
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Parutions récentes :
•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
•Le recueil de poèmes de Doina Ioanid est enfin en librairie. Boucles d’oreilles, ventres et solitude, dans la traduction de Jan H. Mysjkin est paru en novembre aux éditions du Cheyne.
Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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L'Association des traducteurs de littérature roumaine (loi 1901) a été fondée à Paris en décembre 2006.  Son objet est de favoriser la diffusion de la littérature roumaine en langue française par tout moyen.  Son siège social est situé à  l'Institut Culturel Roumain de Paris.sigle atlr

L'ATLR a organisé en avril 2008 à Paris les Premières rencontres internationales de traducteurs de littérature roumaine. Ces deux journées d'ateliers ont réuni 17 traducteurs littéraires de 18 pays.

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Seine&Danube est le résultat du travail de tous les membres de l'association.

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