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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

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 L’EPILOGUE
du
MATCH CARPENTIER-DEMPSEY

 

 


Il y a deux mois, tout le monde a été bouleversé par le match aujourd’hui célèbre opposant l’Américain Dempsey au Français Carpentier. Le combat de boxe se déroulait aux États-Unis en vue du championnat du monde et l’on sait que dans la personne de Carpentier, c’est l’Europe qui a été mise K.O.
Ce match sollicite notre curiosité moins dans son spectacle que pour la psychologie des spectateurs des deux continents mise à nu pendant son déroulement. L’événement était d’envergure. Par dizaines
de milliers, les gens sont venus de tous les coins du monde, représentant quatre cents journaux, cent câbles télégraphiques reliés par dizaines à l’Europe par-delà l’Océan. D’énormes paris sur une défaite diffusée dans Paris par aéroplanes dix minutes après le match, étaient en jeu. Les journaux parisiens ont évoqué l’émotion de la population locale et le deuil national souffert par la France. Madame Carpentier a été aussitôt interviewée et les femmes - écoutez cette histoire vraie ! - ont pleuré.

Expliquer une telle émotion n’est peut-être pas si difficile. Souvenons-nous de la théorie du « mythe social » de Sorel* ou du « mythe révolutionnaire » construite par J. Richard Bloch**. Le mythe est une antithèse sociale. A de rares occasions, un phénomène de liberté ressenti comme un miracle s’oppose à la monotonie du travail quotidien. En tant que phénomène, le mythe n’a aucune valeur ; son prix réside dans sa répercussion, dans la fécondité de ses représentations, dans sa possibilité d’exercer la sensibilité - mais uniquement la sensibilité collective. Faisant triompher les instincts - car c’est une fête des instincts - décuplant la force vitale humaine, le mythe sera d’autant plus puissant qu’il permettra la démultiplication des instincts. Il est aujourd’hui facile de deviner ce que pouvaient être les mythes des Antiques. Les fêtes dionysiaques importantes pour les Grecs d’Asie, les bacchanales romaines montraient un spectacle totalement ignoré par la vie moderne. Le thyrse à la main, les foules avançaient le corps nu sous des feuilles de pampre. En ce jour d’ivresse et de fornication, le cirque s’ouvrait, les lois morales n’avaient pas plus cours que les lois sociales. Soudain, pour les Romains, la différence entre maître et esclave n’existait plus.

Avec la chute du monde antique, le christianisme a apporté la pompe catholique. Si Attila est tombé face aux évêques en mitre et vêtements sacerdotaux, on ne doit pas considérer qu’il personnifiait la crainte du dieu juif. Attila a été défait par le mythe chrétien. Plus tard, après la Renaissance, une fois le mythe chrétien démoli par Luther et la Réforme (quoique des îlots s’en soient prolongés jusqu’à Lourdes après avoir persisté dans Rome), le Carnaval est né dans plusieurs parties d’Europe. Ce mythe gracieux est aux fêtes de Dionysos, ce qu’est un boudoir de Fragonard face à une Kermesse de Rubens. Puis « le carnaval est mort » à son tour : J. R. Bloch s’en plaint à nous, dans un volume récent***. Le Carnaval est mort. Pour nous épater de sa gloire militaire, Napoléon a inventé le faste des parades modernes. Depuis, le mythe va de mal en pis, il est devenu poitrinaire. Aujourd’hui, au lieu d’être le phénomène canalisant toutes les aspirations d’un peuple, au lieu d’homogénéiser une époque (les classicismes, l’épopée naissent d’habitude lors de telles périodes), le mythe a déchu jusqu’à se réfugier dans les évènements sociaux : meetings, concours d’aviation, scrutins politiques. Proposant un seul but aux forces prolétaires, Georges Sorel a bien compris que la seule puissance capable de mettre en branle leurs activités, de les relier, était le mythe social. Alors, qu’est devenue la fête de Dionysos ? Aujourd’hui, elle n’a plus qu’une signification : la grève générale.

Après un tel détour, sous quel arbre trouver le banc nous offrant le repos et l’ombre ? Serait-ce l’unique explication de l’intérêt des masses pour le match ?
La valeur mythique du match ? Non, l’importance du combat de boxe ne tient pas au seul mythe, ce dernier n’est pas seul à fonder sa signification. La défaite de Carpentier a été vue par les journaux et par le public français comme nationale. Une telle opinion mérite mieux qu’un sourire. Elle représente davantage qu’une imbécillité. Dans la noix supposée creuse, loge le noyau caché d’un sens supérieur.
Modifions un peu les termes du problème. Supposons Dempsey lacédémonien et Carpentier athénien. Carpentier a été battu ? Je considère qu’avec lui, Athènes a été battue. Puisque la honte est nationale, les gymnases fermeront, les citoyens crieront des malédictions sur l’agora tandis que, sous les oliviers, on fera le procès des péripatéticiennes. Pourquoi la même anecdote transposée chez les Européens devient-elle ridicule ? Pourquoi le « deuil de la France » s’avère-t-il une expression absurde ? Parce que les Grecs connaissaient la valeur du muscle, la beauté du corps nu. L’enfant élevé dans l’école de gymnastique s’exerçait à la palestre, lançait le disque, pratiquait la course de compétition, prenait part
au jeu olympique. Mais dans l’Europe chétive et malingre où l’école propose à peine une heure de gymnastique hebdomadaire, le boxeur, l’athlète courageux sont des hypertrophies - l’athlète représentant tout autre chose que le gymnaste, c’est-à-dire la divine proportion de tous les membres.

En Europe, le boxeur est un miracle, une anomalie, un ichtyosaure - son existence n’étant pas une gloire, son absence n’est pas une perte. Chez les Grecs, le gymnaste, le discobole étaient le produit de l’éducation commune, la résultante d’une vie sociale, d’une philosophie sociale. Ici, le vainqueur au jeu olympique est mon collègue de gymnase, mon voisin au disque, mon camarade de quadrige, c’est le représentant (plus complet, plus accompli), le représentant de mes muscles : des muscles d’Athènes.
Voilà pourquoi l’Europe a montré sa bêtise en proclamant sa confiance en Carpentier contre Dempsey, considérant que le plus intelligent allait vaincre. Que le mythe est superficiel ! Sophocle a vaincu aux Jeux Olympiques, c’est vrai - mais non par son génie de la tragédie. Il a gagné à la course, parce qu’il se servait de ses jambes.

La civilisation moderne ne connaît pas le corps nu. Comment se nourrirait-elle d’un spectacle que le corps nu fait naître ? Voilà pourquoi le seul artdépaysé est aujourd’hui la sculpture. La sculpture vit du
nu - semble-t-il - aussi cet art est-il le seul à se lier viscéralement à l’art antique. À une réserve près : le sculpteur antique voué au nu se consacrait pas à une réalité naturelle. L’homme nu circulait autour de cet artiste savant en matière d’ordonnance, d’harmonie des muscles et de ligne, de courbe, d’arc, de plénitude. Un tel sculpteur copiait, agrandissait - mutilait une réalité ou la rétablissait. L’Européen ne voit presque jamais le nu. Le rencontrant à la plage, au bain, il le trouve phtisique ou flasque. Le corps féminin, nous le voyons nu plus souvent, mais combien de semaines la femme conserve-t-elle la jeunesse, la fermeté de sa ligne ? Une fois le désir éteint, trouvons-nous un seul corps de femme véritablement beau ?

Le sculpteur moderne, pour rester naturel, devrait donc modeler l’homme en pantoufles, vêtu de sa fourrure, armé de son parapluie. Parfois même il le fait, quand le christianisme le rappelle à temps à la pudeur : on peut rendre Jupiter nu et sexué. Mais le maréchal Ney, dans la statue de Rude, se devait de garder son costume. Rodin peut modeler, d’après l’exemple antique, une pensée nue en usant d’un symbole nu ; mais les bourgeois de Calais sont tous drapés. Que le nu soit devenu artificiel, Rodin l’a compris. Dans son atelier une foule de modèles n’avait d’autre occupation que d’aller nus. Ainsi, l’œil du sculpteur se reposait, se familiarisait avec un pan de nature volé à Athéna par son intelligence.

Voilà qu’un simple match a confronté à nouveau civilisation grecque et civilisation romaine. Une civilisation profondément spatiale face à une civilisation de la durée. Peut-être cela signifie-t-il ce qu’exprimait déjà Spengler : les civilisations ne sont pas identiques. Elles sont homologues, dit Spengler. Tel phénomène historique de la première se reproduit dans l’histoire de la seconde. Comment des civilisations différentes produisent-elles des phénomènes identiques ? C’est que les civilisations sont homologues sans doute - dans le sens mathématique des angles, calculables -, mais non dans leur contenu. Une civilisation a une durée stable, un écoulement contenu par deux repères fixes, un élan mental limité, des possibilités canalisées par ce qui a précédé. Une civilisation est le développement d’une force biologique : son intelligence est toujours égale à elle-même et elle possède des pouvoirs
peu nombreux dont le hasard est exclu. Il s’agit ici de la constance intellectuelle dont parle Rémy de Gourmont, après Quinton, la constance des réactions et des possibilités intellectuelles - non celle du contenu.

Dans son premier volume, Bergson dit que la psycho-physique existera quand on établira que deux sensations peuvent être égales, sans être identiques. Nous aimerions insinuer que toutes les civilisations sont égales sans être identiques. La psycho-physique nous aidera-t-elle à le démontrer ?
                                
                                                                         Sburatorul literar, le 25 septembre 1921, pp.45-47.


* Georges Sorel (1847-1922), philosophe et sociologue français connu pour sa théorie du syndicalisme. Sa pensée à la fois antidémocratique et révolutionnaire a notamment influencé des penseurs et hommes politiques du XXème siècle de divers bords (dont Mussolini, Walter Benjamin, le marxiste péruvien José Carlos Mariategui, le Syrien Michel Aflaq etc.). (N.d.T.)

** Jean -Richard Bloch (1884-1947) fait partie de la seconde génération d’intellectuels français marqués par le dreyfusisme. Il participera aux courants vitalistes croyant en la nécessité de revivifier la culture de l’Occident. Directeur de collection aux éditions Rieder, pilier de la revue "Europe", lié d’amitié avec R. Rolland, il jouera un rôle dans la mise au jour de l’œuvre de Panaït Istrati. (N.d.T.)

*** L’essai Le Carnaval est mort a été publié en 1920. (N.d.T.)

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L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
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• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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