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5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 17:00

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N7Dans La corde à linge, Alice Popescu sait trouver les mots, à la fois les plus denses et les plus coupants, pour dire le cercle solidaire de la fidélité au passé ; elle nous fait ressentir comme nulle autre son cimetière intérieur, où les souvenirs sont ensevelis dans une seule et même tombe fraternelle. Longtemps tue, l'enfance revient en réminiscence, les douleurs passées ont laissé des traces, les choses non dites ont poussé comme des kystes. Arrivés à maturité, ces kystes doivent être percés et dits, et Alice Popescu choisit de les transformer en poèmes. Entre résistance et résilience (au sens de force morale), entre conte et récit, sa poésie est un baume (“une poudre”) que la poétesse dépose sur son corps, sur les traces de son passé (familial et politique), comme un fil à linge sur lequel elle accroche ses souvenirs. La poésie d'Alice Popescu vient du tréfonds, elle est une affirmation de soi, de la souffrance, de l'espoir aussi. C’est un perpétuel mouvement intérieur, avec des tensions, des déchirements. Comme une rafale de l’âme avec toutes les contradictions qu’elle peut contenir. Une lutte continuelle, réelle et onirique à la fois, car la poésie tient son mystère de se vivre à la fois évidente et invisible, insensible et concrète, sans que l'une de ces conditions prenne le pas sur l'autre. (F.C.)

 

Extraits du recueil La corde à linge d'Alice Popescu (publié en 2013, aux éditions Trei, Bucarest):

 

Vertèbres

 

 

    une fois toutes les deux semaines

    maman vient à Bucarest pour se faire réparer une vertèbre

   parmi d'autres.

    Alain m'a demandé combien de vertèbres avait maman.

    je lui ai répondu que dans mon pays les parents ont plus de vertèbres

    que leurs propres enfants,

   tellement

    qu'ils ont dû mal à les porter. ils se traînent comme des petits trains

   le long de leur vie

    et les enfants viennent après,

    toujours.

    eux ils bougent à peine,

    ils mettent juste les obstacles de côté sur le chemin et s'étendent sur les rails,

    attendant fébrilement.

 

 

 Catwalk

   

    j'ai fait ce que je devais faire.

    vingt ans

    j'ai nourri le silence pour le faire plus grand,

    encore plus grand que moi et le monde,

    pareil à un enfant difforme.

    je pense que mon silence avait atteint

    la taille d'un gros ballon de peaux fines flottant dans l'infini.

   vingt ans, 

    de mes seins n'a jailli que mouna,

   et soudain, un beau jour,

    le lait blanc de l'univers. 

    c'était l'automne. la mode des extensions d'ongles était passée, seule mon ombre se voyait

    allongée comme un chat paressant sur le monde, écorchant

    quelque chose.

    c'était le seul chemin, je me dis,

   et moi la seule personne sur lui. 

 

alice-popescu.JPG  

Memento

 

 

    en ce temps-là mes mots étaient jeunes

    et le monde se couchait à leurs pieds.

    les bons livres entretenaient la beauté physique

    (les mots étaient intelligents, ils paraissaient bien et savaient s'habiller.

    ils avaient les fesses aussi fermes que les ressorts du canapé,

    des hanches en chocolat noir

    et les cuisses fines des cigarettes mentholées,

    ils étaient aérodynamiques).

    Tous, mais absolument tous

    flirtaient avec des hommes remarquables.

    chacun de mes mots était amoureux d’un poète, ou au moins d’un grand artiste.

   lorsque certains d’entre eux sont morts, les mots les ont suivis

   et jamais ne sont revenus. 

   Il n'est resté de l'amour nul écrit, la mémoire s'est retournée sur elle-même

    comme l’œil de l'escargot.

 

 

 La confiture de cerises aigres

 

 

   tu es mon chocolat au rhum,

    la confiture de cerises aigres des chaudes soirées d’été,

    le sirop doux sur le menton et les mains

    avec lequel ma vie humaine

    s’est écrite…

    tu m’as faite, tu me marches sur les pieds.

    entre nous, il n’y a plus d’illusion, d’orgueil 

    ou de doute.

   dis-moi où aller pour t’oublier,

   toi, ma mère, pieuvre larmoyante,

   qui me tutoie avec beaucoup de donc et beaucoup de qui,

    cupide, vulgaire comme une femme de la rue, toi,

    qui ne m’as jamais connue…

    un jour ton sang a été le mien, mais tes veines sèches

    ne se déversent plus nulle part, tes rides ne mènent plus nulle part ailleurs.

    les nervures de ta main dessinent en absence une feuille

    sur une carte imaginaire,

    mon pays vieux et hilare.

 

 

 

 

  Conte

 

 

    je me suis retournée trois fois

   sur le tapis roulant de l’aéroport,

    en même temps que lui,

    attendant que quelqu’un me reconnaisse, m'enlève

    de la poignée sur laquelle est écrit en lettres minuscules alice

    et mon adresse,

    qu’il me tire – de force si besoin – sur la surface destinée

    aux roulettes.

 

 

   je suis un trolley

 

    alice c'est moi.

            

  

 

Le magasin de crêpes

 

            A La Crêperie du Marais

           le temps se retourne d’un côté puis de l’autre, très rapidement,

            mais moi je ne me presse pas, je regarde mes souvenirs les uns après les autres, religieusement.

            comme l'on regarde des objets rares puis je les remets à leur place, en escalier,

            dans l’ordre naturel des choses

           que j’ai perdues.

            Ici un jour mon ombre s’évadera ,

            pour ses enfants insaisissables

            comme un bien qui aurait poussé du mal absolu.

            Une ombre au milieu de milliards d’ombres

                passera inaperçue.

            Combien as-tu enduré, à combien de choses t’ont-ils soumise,

            éviscérée, inutile, inconsolable,

            car qui peut caresser une chose aussi fine ?

            Qui peut étendre ses limites comme l'on étend ses bras ?

            Même ainsi, je t’emmènerai plus loin, je te porterai

            sur mon dos jusqu’à ce que nous nous effondrions,

            et que tes veines joliment colorées

            se déversent dans les miennes

            pour que nous nous éparpillions

            dans les veinules célestes. Derrière nous l’odeur des crêpes

            se collera au ciel.

            à La Crêperie du Marais c’est l’hiver. Le froid tombe par couches et fond

            sur le pavé.

            Nous nous asseyons, nous rapprochons les chaises

            de l’air tiède,

            comme de quelque chose de familier.  

 

 

 

      

L'ombre aux veines violettes

 

 

       et Elle aussi est venue,

       mes os ont fondu

       et sont devenus une belle ombre

      aux veines violettes que je n'avais encore jamais vue.

       Quelque chose en moi était plus lourd que le reste :

       qu'importe ce qu'il pouvait arriver maintenant

       si je m'étais mordue,

       je n'aurais rien senti,

       pas même un goût.

 

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Published by Seine & Danube - dans DE LA POESIE
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  • : Seine & Danube est la revue de L'Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (ATLR). Elle a pour but la diffusion de la littérature roumaine(prose, poésie, théâtre, sciences humaines)en traduction française.
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Parutions récentes :
•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
•Le recueil de poèmes de Doina Ioanid est enfin en librairie. Boucles d’oreilles, ventres et solitude, dans la traduction de Jan H. Mysjkin est paru en novembre aux éditions du Cheyne.
Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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