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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

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Benjamin Fondane, connu en Roumanie sous le nom de B.Cadre numero 2 Fundoianu (1898-1944), fut un poète et essayiste de langue roumaine avant de devenir un écrivain français. Parmi les nombreux textes publiés en roumain (voir la bibliographie d’E. Freedman, Non Lieu, 2009) figurent des réflexions sur les civilisations antiques. Aux côtés de la chronique littéraire et artistique de son temps, plusieurs cultures orientales - Chine, Japon, Inde - ont sollicité l’intérêt du jeune philosophe. Ici, ses interrogations d’honnête homme du XXème siècle portent sur les intrications entre culture gréco-latine et modernité.
Réflexion sociologique et esthétique sur l’hellénisme d’un spectacle sportif, « L’épilogue du match Carpentier-Dempsey », publié en septembre 1921, anticipe « Le monde où l’on catche » des Mythologies de R. Barthes (1957). En octobre 1921 et en 1922, deux textes sur l’apprentissage scolaire du latin-grec offrent un brillant récapitulatif de l’histoire du savoir en Europe et d’originales considérations sur les mérites comparés de l’aristocratie et de la démocratie en matière de conceptions éducatives. Ces trois textes éclairent la pensée de jeunesse d’un Fondane dont on vient de découvrir en français des chroniques sur le judaïsme (Entre Jérusalem et Athènes, B. Fondane à la recherche du judaïsme, Éditions Parole et Silence, 2009). Textes réunis par Monique Jutrin et traduits par Hélène Lenz.

 

 

 

 

 

 

Et puis vous enseignez en langue vulgaire.
Il n’y a d’hérésies qu’en latin.
Renan, L’Eau de Jouvence

 

Suis-je assez clair ? Culture et enseignement sont des entités. Il existe une seule culture : la classique. Il existe un seul enseignement : le scientifique. Aujourd’hui, on dispense culture et enseignement du haut d’une chaire et ils sont aussi inefficaces l’un que l’autre. Six ans de latin au lycée permettent tout juste de traduire quelques chapitres, quelques centaines de vers de Cicéron, Virgile, Ovide. Aussi ne connaît-on ni Cicéron ni Virgile, car des chapitres isolés de Cicéron et de Virgile ne sont ni Cicéron, ni Virgile. Ce résultat justifie-t-il que le latin soit maintenu au lycée ?
(Le grec en a disparu depuis longtemps, même en Roumanie où il constituait de fait le premier fondement de notre culture). Oui, soutient Francis de Miomandre* : ne pas savoir le latin mais l’avoir connu, l’avoir fréquenté est un certificat de bonne éducation et un début de goût. Tracasse-t-on un élève pendant six ans pour un si faible résultat - pour un arrière-goût de vers jamais digérés, mal mémorisés ? La France tient en tout cas à conserver la tradition du latin ; sa langue n’est-elle pas un jargon latin ? C’est l’intérêt des Roumains que d’adopter la même conduite : s’il y a quelque chose de latin en nous, c’est à bon droit que le latin est aussi notre langue.

Le sort de l’enseignement scientifique n’est pas plus heureux. Un esprit pénétrant, paraît-il, a décidé de diffuser des extraits et résumés de toutes les sciences - absolument toutes. Sur ce plan, ce qui restait intéressant, c’était les idées générales - les seules dont se dégageait une notion de culture. Or, les idées générales (la civilisation grecque apportait-elle autre chose ?) sont considérées comme superflues dans les sciences « exactes ».

Un enseignement bien organisé remédierait à ces manques en exigeant que les sciences « exactes » soient apprises dans la nature ou en laboratoire. L’élève prendrait ainsi plus largement contact avec elles, il éviterait autant que possible l’exercice de mémoire. Car la méthode de l’enseignement scientifique aussi est connue : l’élève sait des formules mais non la chimie, il connaît des problèmes mais non l’algèbre, des vertèbres mais non l’anatomie, il sait des dates mais non l’histoire, il connaît les espèces mais non la zoologie. Par bonheur, sorti de l’école, l’adulte oublie ce qu’il a appris ; s’en souvenir lui ferait traîner toute sa vie un poids l’encombrant sans jamais lui être utile. En pareil cas, l’enseignement n’est pas un danger mais un superflu. Sa suppression allongerait de deux décennies la vie
de chacun de nous. Il pose donc un problème de longévité.

A présent, ne confondons pas la science avec l’enseignement scientifique. Si l’enseignement n’a jamais créé que des imbéciles, la science a créé jusque dans ses résultats, aujourd’hui pratiques, une nouvelle attitude : l’esprit de curiosité. L’expression de cet esprit précise l’idée de Lessing : on n’aime pas la vérité mais sa recherche. Voilà la science devenue à son tour, pour un esprit ouvert, un but et un moyen.

Lessing a été un dilettante, de même que Goethe fut un dilettante. Pour quelques hommes cette fois, la science se transforme en culture. Le dilettante : voilà le type supérieur de toute culture.
L’enseignement scientifique est en mesure de créer une race normale, complète, d’hommes utiles à la société. La culture classique peut-elle créer une race autre qu’infirme ? Le diplômé scientifique peut ignorer Virgile sans dommage. Mais le diplômé de lettres classiques peut-il ignorer Newton, Darwin ? Si un gouffre sépare la culture classique de l’enseignement scientifique, rien ne sépare en revanche la culture classique des idées générales. Dans l’esprit de ceux qui se vouent aux anciennes civilisations, il va falloir réveiller cet esprit de curiosité ne faisant en dernière analyse avec la culture classique qu’un seul et même objet.

Détachées des contingences, de toute utilité pratique, les idées générales concourent avec l’étude des langues classiques pour former le type supérieur dont s’enorgueillissent les vieilles civilisations.

Sans doute, l’adulte formé à cette école, est un livresque ; son instinct de vitalité est stabilisé, on n’attend de lui ni démagogie patriotique ni démagogie démocratique. Schopenhauer demande qu’un tel individu soit exempté du service militaire, car « chaque acte de la vie du soldat exerce sur lui une influence démoralisatrice ». Comme nous sommes loin de l’idéologie pragmatique ! et loin de la théorie requérant de l’homme nouveau le plus possible d’instincts - les plus primaires possible !
Ne distinguons plus la culture classique de la culture scientifique. Aujourd’hui, la culture classique ne peut plus exister comme autrefois ; elle doit couronner l’étude des idées générales, la somme et l’essence des sciences pratiques. Les deux races produites par l’enseignement, les utilitaires et les dilettantes, quoique séparées par une formidable distance, ne seront plus séparées par un fossé. La différence entre elles sera de qualité, non de matière. (…)

Le diplômé classique faisant de son étude un but sans autre utilité que la satisfaction ressentie, exercera son
âme à des voluptés plus grandes, plus difficiles. Lui seul possédera le cheval permettant d’entrer dans Troie, les haillons autorisant à tromper le divin porcher Eumée. Il sera dilettante - au sens où, écrivant la Théorie des couleurs, Goethe était dilettante - il sera un artiste dans le sens où, présentant en dialogue sa philosophie, Platon était artiste. La vie intérieure s’exerce au détriment des instincts possessifs (dont l’instinct sexuel vient à mes yeux en dernier) et la noblesse intellectuelle se légitime en fonction de la vie intérieure. Le dilettante approche la vie à travers des images ; il désire en images et se satisfait par ce biais. Voilà pourquoi il ne peut exister de problème moral pour l’artiste. La morale existe là où il n’y a pas de moralité et l’art qui remplace la possession par des images supprime
le monde moral. Détenant la vie en images, l’artiste supprime tout le monde moral. Possédant la vie en images, l’artiste se plie sans contrainte à la morale, de même que Ixion possédant Junon a possédé sa seule apparence, selon la volonté de Jupiter.

                                   Sburatorul literar,
           le 20 octobre 1922, pp. 325-327.


* Romancier français, critique et traducteur (1880- 1959). (N.d.T.)

 

 

 

 

 

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Published by Seine & Danube - dans DES ESSAIS
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