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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

 

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PROBLEMES JOYEUX : pourCadre numero 2
l’EDUCATION CLASSIQUE

- I - 

PROBLEMES JOYEUX : pour
l’EDUCATION CLASSIQUE
- II -
 

 

 

 

En France, on discute à nouveau le bien-fondé de l’enseignement des « humanités » : cette halte permettant aux futurs intellectuels de faire leur stage véritable, à la mamelle de la culture grecque et latine. Les disciplines classiques ont été remises en cause et leur suppression réclamée au profit des langues vivantes (une langue vivante, comme chacun sait, est celle dont la patrie entretient des rapports de commerce et de guerre). Or le latin est une langue morte. Toutefois, lors de la discussion, la Chambre française entière a assuré Homère de son amour.
Le problème est insoluble. On le débattra à l’avenir comme on l’a débattu par le passé. De Condorcet à nos jours, des Parlements français ont d’innombrables fois autorisé l’expression des arguments pro et contra. Mais insensiblement, presque sans qu’on l’ait décidé, l’importance de la culture classique faiblit dans l’enseignement : elle se décolore. Franklin compare l’habitude qu’on en a gardée à ce comportement des nobles : aller chapeau sous le bras dès qu’on s’est mis à porter perruque. Le chapeau n’était-il donc plus nécessaire ? La culture classique avait-elle perdu son utilité ? Franklin aurait été d’avis, sans état d’âme, de laisser les deux à la maison.

*

Il n’y avait autrefois d’éducation que classique. On enseignait la rhétorique, la théologie, la physique, la philosophie en latin. La physique logeait toute entière dans l’œuvre poétique de Lucrèce, de même que l’intégralité de la science sociale se trouvait dans Aristote. Aujourd’hui un professeur est un quidam résumant un rabâchage d’histoire des anciens et des nouveaux dans une langue vulgaire, l’esprit neutre, quand le disciple classique lisait l’Histoire dans les textes de Thucydide, Tite-Live, Plutarque. Jusqu’à une date récente, le latin aussi était une langue vivante. N’a-t-il pas été la langue du Moyen-Âge ? Celle de Scott Eurigène au XIème siècle, de Jean de Salisbury au XIIème, de Raymond Lulle au XIIIème ; celle de Boccace, de Machiavel, de Linné, de Bacon de Verulam* ? Aussi longtemps que le latin fut la langue des poètes, de l’Église et des métaphysiciens, il resta vivant. L’enseignement devait le respecter. Il l’a respecté.
Sur les usages de cette langue unique, conservée vivante par une aristocratie, il est inutile d’insister. La langue latine n’a pas seulement servi de blason pour les orgueils. Elle
ne s’est pas contentée d’être le signe distinctif séparant l’intelligentsia de la canaille. En Europe, elle a constitué de fait les premières routes de fer, les premiers moyens de communication. Aujourd’hui une découverte doit attendre la consécration des savants locaux si elle veut trouver, après bien des années, un interprète médiocre, lequel à son tour
la signalera au savant incapable de mémoriser plus de
trois-quatre langues. Un livre d’aujourd’hui écrit dans le jargon de sa patrie d’origine, s’impose mille fois plus difficilement (malgré l’imprimerie et la librairie) qu’un livre jadis écrit en latin. Le télégraphe et le téléphone ne peuvent remédier au mal.
La chose est si vraie que la culture roumaine elle-même
n’a pu pénétrer en Europe qu’en fonction de l’universalité de la langue latine.
C’est par ses livres en latin (et non grâce aux innombrables langues qu’il maîtrisait) que Dimitrie Cantemir s’est honoré du titre de membre de l’Académie de Berlin**. C’est grâce à sa connaissance de l’écriture en latin que le Porte-Epée Milescu***, l’autre polyglotte de notre culture, a pu longtemps avant notre naissance prendre part à une discussion de Port-Royal et publier en faveur de l’Église catholique, aux côtés de Pierre Nicole et d’Antoine Arnauld, l’étude : Enchiridon, sive Stella orientalis occidentali spledoris, in
est Sensus ecclesias orientalis scilicet grecae de transubstantione corporis Domini aliisque controversis…

*

La Révolution de ’89 a introduit l’erreur démocratique, c’est-à-dire la croyance erronée en l’égalité des hommes, et la guillotine dressée sur la place de Grève a fonctionné pour la culture classique aussi. Avec une nouvelle ignorance, la nouvelle clientèle politique apportait la peur des vieilles idoles. Face à la culture classique, la Révolution créait un sentiment nouveau : introduisant le mot culture, elle remplaçait la nécessité par le respect. En réalité, en peu de temps, un petit nombre de nobles surtout a transformé l’éducation en sorte d’obligation naturelle imposée à tous les citoyens de France et d’ailleurs.
Les nobles n’attendaient pas de l’école qu’elle les qualifie pour une profession. Mais après ‘89, l’école a pour principale occupation de préparer aux corps de métier. Les nobles avaient fait de la culture un but en soi, sans autre utilité que l’accomplissement des talents, une nécessité placée au-dessus des autres. La démocratie allait faire de l’école un moyen. Condorcet, l’auteur du Plan d’enseignement imposé par la Révolution, constate que l’égalité est une rêverie : « Les inégalités ont des causes naturelles nécessaires qu’il serait absurde et dangereux de vouloir détruire ; nous ne pourrions pas essayer d’éliminer entièrement leurs effets sans ouvrir des sources d’inégalité plus grandes, sans porter aux droits des hommes des coups plus directs et plus funestes ». Mené par ces idées, qui ne sont pas étrangères à Voltaire, à quelles conclusions parvient Condorcet ? Il faut donner à tous les citoyens le minimum d’instruction nécessaire à leur indépendance ; il faut donner à tous les citoyens une instruction technique spéciale les préparant à la profession pour laquelle ils ont des aptitudes.
Par conséquent, l’enseignement en vue d’une profession !
A partir de cette exigence, au lieu de culture, nous pouvons analyser le mot enseignement. La culture est une vocation ; suivre un enseignement est un moyen de vivre, de parvenir ; la bourgeoisie nomme aussi l’école : préparation d’une carrière. Nous avons donc à la place d’une école de dilettantes destinée aux nobles, une école utilitaire destinée aux démocrates.
Cette école est née avec le début du monstre énorme à mille têtes : la science. Son siècle a fait naître la physique,
la biologie, la géographie, l’ethnographie, la sociologie : la plupart des sciences exactes. Chaque jour, le génie humain découvrait de nouvelles Amériques, hier insoupçonnées.
Les connaissances contenues dans quelques volumes des Grecs à nos jours se sont soudain développées comme si on leur communiquait cette maladie de la croissance gigantesque des espèces animales nommée par les biologistes : gigantanasie. Les notions devenaient si nombreuses que la mémoire d’un seul homme ne pouvait les abriter toutes. D’où la naissance des deux formes hybrides de la culture : la spécialisation (nous verrons désormais, écrit Schopenhauer, des intellectuels se comporter comme de véritables ânes hors leur branche spécialisée) et la culture générale.
Nous ne protesterons pas contre la spécialisation, quoique de fait on ne proteste que contre elle. Comme la profession, la spécialité s’accommode d’intelligences limitées ; un esprit aux besoins plus nombreux briserait le mur. Ne protestons pas contre elle, car l’enseignement ne peut pas la détruire ; de même, il ne peut pas la servir. Peut-être naîtra-t-il une race d’hommes acceptant avec joie d’être ouvriers.
Le danger commence avec la culture générale. Telle qu’elle a été conçue, elle est susceptible de nuire à l’intelligence.
La culture générale réclame une race d’hommes frais en petit nombre : résistant aux notions avec acharnement, ils finiront quand même par les assimiler. Des autres, la culture générale fait une classe d’hommes n’assimilant que l’apparence de la culture - ils constituent de ce fait un péril pour elle - et une classe d’hommes qui, incapables d’assimiler, sont incapables de refuser. Ils seront rendus à la société infirmes, sans nulle possibilité de retour aux bonnes vieilles professions.
Mais en sommes-nous restés à la sélection naturelle, à l’utopie de la réussite du plus apte ? L’individu obéit à d’autres lois qu’à celles de l’espèce et l’individu social à d’autres lois qu’à celles de l’individu abstrait de Rousseau. De l’individu à l’espèce, il est possible d’accélérer la généralisation. De l’espèce à l’individu, il est absurde de généraliser. D’ailleurs, les lois de l’intelligence sont autres que les lois du corps. Nietzsche dirait que l’esprit le plus apte peut succomber dans une chair infirme. Les intelligences qui reçoivent à l’école la culture générale et qui meurent rapidement (on a observé la décroissance de l’intelligence de l’enfant à l’adulte) n’étaient peut-être pas les plus faibles. Si on les avait laissées choisir seules à temps, en fonction de leur aptitude, leur objet et sa quantité, peut-être auraient-elles vaincu. L’école d’aujourd’hui voit l’intelligence comme une quantité ; c’est seulement ainsi qu’on s’explique comment tous les enfants du même âge, indifféremment du climat et des situations sociales, reçoivent indifféremment de leur état de santé, les mêmes objets, dans le même dosage. J’ai l’impression que la démocratie en Europe a été rendue plus pénible à partir de l’invention de la culture générale. La formidable accumulation de notions toujours en augmentation doit avoir profondément appauvri l’intelligence de l’homme normal. L’Espagne ne s’est-elle pas appauvrie quand une grande quantité d’or lui est soudain arrivée d’Amérique ?

                                                                Sburatorul literar,
                                        
le 13 octobre 1922, pp. 308-311.


* Sic dans le texte. Francis Bacon était baron de Verulam. (N.d.T.)
** Le prince moldave D. Cantemir (1673-1723), encyclopédiste, écrivain et compositeur, maîtrisait onze langues. (N.d.T.)
*** Spatar, en roumain. (N.d.T.)

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

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 L’EPILOGUE
du
MATCH CARPENTIER-DEMPSEY

 

 


Il y a deux mois, tout le monde a été bouleversé par le match aujourd’hui célèbre opposant l’Américain Dempsey au Français Carpentier. Le combat de boxe se déroulait aux États-Unis en vue du championnat du monde et l’on sait que dans la personne de Carpentier, c’est l’Europe qui a été mise K.O.
Ce match sollicite notre curiosité moins dans son spectacle que pour la psychologie des spectateurs des deux continents mise à nu pendant son déroulement. L’événement était d’envergure. Par dizaines
de milliers, les gens sont venus de tous les coins du monde, représentant quatre cents journaux, cent câbles télégraphiques reliés par dizaines à l’Europe par-delà l’Océan. D’énormes paris sur une défaite diffusée dans Paris par aéroplanes dix minutes après le match, étaient en jeu. Les journaux parisiens ont évoqué l’émotion de la population locale et le deuil national souffert par la France. Madame Carpentier a été aussitôt interviewée et les femmes - écoutez cette histoire vraie ! - ont pleuré.

Expliquer une telle émotion n’est peut-être pas si difficile. Souvenons-nous de la théorie du « mythe social » de Sorel* ou du « mythe révolutionnaire » construite par J. Richard Bloch**. Le mythe est une antithèse sociale. A de rares occasions, un phénomène de liberté ressenti comme un miracle s’oppose à la monotonie du travail quotidien. En tant que phénomène, le mythe n’a aucune valeur ; son prix réside dans sa répercussion, dans la fécondité de ses représentations, dans sa possibilité d’exercer la sensibilité - mais uniquement la sensibilité collective. Faisant triompher les instincts - car c’est une fête des instincts - décuplant la force vitale humaine, le mythe sera d’autant plus puissant qu’il permettra la démultiplication des instincts. Il est aujourd’hui facile de deviner ce que pouvaient être les mythes des Antiques. Les fêtes dionysiaques importantes pour les Grecs d’Asie, les bacchanales romaines montraient un spectacle totalement ignoré par la vie moderne. Le thyrse à la main, les foules avançaient le corps nu sous des feuilles de pampre. En ce jour d’ivresse et de fornication, le cirque s’ouvrait, les lois morales n’avaient pas plus cours que les lois sociales. Soudain, pour les Romains, la différence entre maître et esclave n’existait plus.

Avec la chute du monde antique, le christianisme a apporté la pompe catholique. Si Attila est tombé face aux évêques en mitre et vêtements sacerdotaux, on ne doit pas considérer qu’il personnifiait la crainte du dieu juif. Attila a été défait par le mythe chrétien. Plus tard, après la Renaissance, une fois le mythe chrétien démoli par Luther et la Réforme (quoique des îlots s’en soient prolongés jusqu’à Lourdes après avoir persisté dans Rome), le Carnaval est né dans plusieurs parties d’Europe. Ce mythe gracieux est aux fêtes de Dionysos, ce qu’est un boudoir de Fragonard face à une Kermesse de Rubens. Puis « le carnaval est mort » à son tour : J. R. Bloch s’en plaint à nous, dans un volume récent***. Le Carnaval est mort. Pour nous épater de sa gloire militaire, Napoléon a inventé le faste des parades modernes. Depuis, le mythe va de mal en pis, il est devenu poitrinaire. Aujourd’hui, au lieu d’être le phénomène canalisant toutes les aspirations d’un peuple, au lieu d’homogénéiser une époque (les classicismes, l’épopée naissent d’habitude lors de telles périodes), le mythe a déchu jusqu’à se réfugier dans les évènements sociaux : meetings, concours d’aviation, scrutins politiques. Proposant un seul but aux forces prolétaires, Georges Sorel a bien compris que la seule puissance capable de mettre en branle leurs activités, de les relier, était le mythe social. Alors, qu’est devenue la fête de Dionysos ? Aujourd’hui, elle n’a plus qu’une signification : la grève générale.

Après un tel détour, sous quel arbre trouver le banc nous offrant le repos et l’ombre ? Serait-ce l’unique explication de l’intérêt des masses pour le match ?
La valeur mythique du match ? Non, l’importance du combat de boxe ne tient pas au seul mythe, ce dernier n’est pas seul à fonder sa signification. La défaite de Carpentier a été vue par les journaux et par le public français comme nationale. Une telle opinion mérite mieux qu’un sourire. Elle représente davantage qu’une imbécillité. Dans la noix supposée creuse, loge le noyau caché d’un sens supérieur.
Modifions un peu les termes du problème. Supposons Dempsey lacédémonien et Carpentier athénien. Carpentier a été battu ? Je considère qu’avec lui, Athènes a été battue. Puisque la honte est nationale, les gymnases fermeront, les citoyens crieront des malédictions sur l’agora tandis que, sous les oliviers, on fera le procès des péripatéticiennes. Pourquoi la même anecdote transposée chez les Européens devient-elle ridicule ? Pourquoi le « deuil de la France » s’avère-t-il une expression absurde ? Parce que les Grecs connaissaient la valeur du muscle, la beauté du corps nu. L’enfant élevé dans l’école de gymnastique s’exerçait à la palestre, lançait le disque, pratiquait la course de compétition, prenait part
au jeu olympique. Mais dans l’Europe chétive et malingre où l’école propose à peine une heure de gymnastique hebdomadaire, le boxeur, l’athlète courageux sont des hypertrophies - l’athlète représentant tout autre chose que le gymnaste, c’est-à-dire la divine proportion de tous les membres.

En Europe, le boxeur est un miracle, une anomalie, un ichtyosaure - son existence n’étant pas une gloire, son absence n’est pas une perte. Chez les Grecs, le gymnaste, le discobole étaient le produit de l’éducation commune, la résultante d’une vie sociale, d’une philosophie sociale. Ici, le vainqueur au jeu olympique est mon collègue de gymnase, mon voisin au disque, mon camarade de quadrige, c’est le représentant (plus complet, plus accompli), le représentant de mes muscles : des muscles d’Athènes.
Voilà pourquoi l’Europe a montré sa bêtise en proclamant sa confiance en Carpentier contre Dempsey, considérant que le plus intelligent allait vaincre. Que le mythe est superficiel ! Sophocle a vaincu aux Jeux Olympiques, c’est vrai - mais non par son génie de la tragédie. Il a gagné à la course, parce qu’il se servait de ses jambes.

La civilisation moderne ne connaît pas le corps nu. Comment se nourrirait-elle d’un spectacle que le corps nu fait naître ? Voilà pourquoi le seul artdépaysé est aujourd’hui la sculpture. La sculpture vit du
nu - semble-t-il - aussi cet art est-il le seul à se lier viscéralement à l’art antique. À une réserve près : le sculpteur antique voué au nu se consacrait pas à une réalité naturelle. L’homme nu circulait autour de cet artiste savant en matière d’ordonnance, d’harmonie des muscles et de ligne, de courbe, d’arc, de plénitude. Un tel sculpteur copiait, agrandissait - mutilait une réalité ou la rétablissait. L’Européen ne voit presque jamais le nu. Le rencontrant à la plage, au bain, il le trouve phtisique ou flasque. Le corps féminin, nous le voyons nu plus souvent, mais combien de semaines la femme conserve-t-elle la jeunesse, la fermeté de sa ligne ? Une fois le désir éteint, trouvons-nous un seul corps de femme véritablement beau ?

Le sculpteur moderne, pour rester naturel, devrait donc modeler l’homme en pantoufles, vêtu de sa fourrure, armé de son parapluie. Parfois même il le fait, quand le christianisme le rappelle à temps à la pudeur : on peut rendre Jupiter nu et sexué. Mais le maréchal Ney, dans la statue de Rude, se devait de garder son costume. Rodin peut modeler, d’après l’exemple antique, une pensée nue en usant d’un symbole nu ; mais les bourgeois de Calais sont tous drapés. Que le nu soit devenu artificiel, Rodin l’a compris. Dans son atelier une foule de modèles n’avait d’autre occupation que d’aller nus. Ainsi, l’œil du sculpteur se reposait, se familiarisait avec un pan de nature volé à Athéna par son intelligence.

Voilà qu’un simple match a confronté à nouveau civilisation grecque et civilisation romaine. Une civilisation profondément spatiale face à une civilisation de la durée. Peut-être cela signifie-t-il ce qu’exprimait déjà Spengler : les civilisations ne sont pas identiques. Elles sont homologues, dit Spengler. Tel phénomène historique de la première se reproduit dans l’histoire de la seconde. Comment des civilisations différentes produisent-elles des phénomènes identiques ? C’est que les civilisations sont homologues sans doute - dans le sens mathématique des angles, calculables -, mais non dans leur contenu. Une civilisation a une durée stable, un écoulement contenu par deux repères fixes, un élan mental limité, des possibilités canalisées par ce qui a précédé. Une civilisation est le développement d’une force biologique : son intelligence est toujours égale à elle-même et elle possède des pouvoirs
peu nombreux dont le hasard est exclu. Il s’agit ici de la constance intellectuelle dont parle Rémy de Gourmont, après Quinton, la constance des réactions et des possibilités intellectuelles - non celle du contenu.

Dans son premier volume, Bergson dit que la psycho-physique existera quand on établira que deux sensations peuvent être égales, sans être identiques. Nous aimerions insinuer que toutes les civilisations sont égales sans être identiques. La psycho-physique nous aidera-t-elle à le démontrer ?
                                
                                                                         Sburatorul literar, le 25 septembre 1921, pp.45-47.


* Georges Sorel (1847-1922), philosophe et sociologue français connu pour sa théorie du syndicalisme. Sa pensée à la fois antidémocratique et révolutionnaire a notamment influencé des penseurs et hommes politiques du XXème siècle de divers bords (dont Mussolini, Walter Benjamin, le marxiste péruvien José Carlos Mariategui, le Syrien Michel Aflaq etc.). (N.d.T.)

** Jean -Richard Bloch (1884-1947) fait partie de la seconde génération d’intellectuels français marqués par le dreyfusisme. Il participera aux courants vitalistes croyant en la nécessité de revivifier la culture de l’Occident. Directeur de collection aux éditions Rieder, pilier de la revue "Europe", lié d’amitié avec R. Rolland, il jouera un rôle dans la mise au jour de l’œuvre de Panaït Istrati. (N.d.T.)

*** L’essai Le Carnaval est mort a été publié en 1920. (N.d.T.)

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

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Journal d’une jeune fille difficile.
1932-1947

(…)

 

 

 

19 octobre 1937

Je lis les Lettres à un jeune poète 1), qui ont paru dans une belle traduction française chez Grasset. Chaque phrase qu’il écrit est pénétrée de simplicité, et d’une compréhension aboutie, définitive, de ce qu’il y a d’inéluctable dans la condition humaine, de l’impossibilité de sortir de cette condition pendant toute la durée de la vie. Ces lettres ont probablement été écrites à une époque où R[ilke] avait déjà dépassé le tumulte, le chaos, la souffrance violente, les révoltes. Il en était arrivé à cet état de sagesse (selon moi) qui suit la conscience de l’inutilité de toute agitation, de toute révolte. C’est une sorte de réconciliation, quoi qu’on en dise, même si cette réconciliation est amère, et triste (dans la solitude, dans la souffrance), cela reste de la réconciliation. C’est une sorte d’apaisement, d’éclaircissement.
Je sais que - très probablement - j’atteindrai moi aussi un beau jour cet état (bien qu’en ce moment j’en doute fortement), mais cela ne m’empêche pas de vivre aujourd’hui en plein enfer, dans les tourments et l’agitation de la chair vive.

*

J’ai terminé les Lettres à un jeune poète. Lu sans reprendre ma respiration, tout simplement fascinée. C’est un grand et profond poème de la solitude. Chaque première page donne l’impression d’avoir été écrite avec effort, parce que cela venait de loin, et pourtant, une fois qu’il s’est mis à écrire, il continue avec bienveillance, en toute simplicité, à donner sa leçon de détachement à l’égard de la vie, d’une certaine vie.
Il a quelque chose du ton simple et bienveillant de Nae [Ionescu] 2). Quelque chose de paternel, presque. Mais sans l’ironie de ce dernier. Sûrement parce qu’il s’adresse à une personne devant laquelle il sait pouvoir être grave.
Je l’ai lu avec une joie que j’ai rarement en lisant. Cette tristesse grave et calme m’a impressionnée. Cette « résignation », selon mon idée, de l’irrémédiable solitude devant la vie et la mort. C’est une joie terriblement amère que d’apprendre que tu n’es pas la seule, qu’il y en a d’autres, enveloppés dans cette même atmosphère.
Dix heures du soir
Comme dit Rilke, « nous sommes solitude », alors… à quoi bon parler encore…

22 octobre 1937
Dans la nuit du 19 j’ai fait deux crises.
Une de larmes (et je ne pouvais même pas trouver qu’il était stupide de pleurer). L’autre de reins, à six heures du matin. J’ai été prise de douleurs infernales du côté gauche, au même endroit où j’avais déjà eu mal il y a quelques années. Ç’a été quelque chose d’horrible. J’en étais arrivée à un point où je ne pouvais plus résister, tout simplement. Tout mon sang m’était monté à la tête et mes veines palpitaient tellement que j’ai cru que j’allais devenir folle. Finalement, un monsieur docteur est venu qui m’a fait une injection de Pantopon. Maintenant je n’ai absolument plus rien, mais je suis lamentable, plus lamentable que jamais. Ces choses-là sont idéales pour que tu prennes conscience de ta « situation terrestre », si tu n’en étais pas encore consciente. Le fait est que j’en avais pris conscience, moi, et je trouve qu’il était superflu que je supporte encore ces douleurs horribles. Maintenant… je ne sais plus quoi faire de moi-même. Plus rien n’a de sens en moi, et je suis tellement troublée, tellement confuse, que je ne mérite même pas de mourir.

27 octobre 1937, mercredi
Aujourd’hui et vendredi je passe trois examens. Si je les rate je me grille très salement. Les examens les plus incertains possibles. J’ai fait le maximum. Si je les rate, ce n’est pas ma faute. Ce que je me reprocherai par contre, c’est de les passer comme ça, à la limite. Limite de temps (n’aurais-je pas pu passer aussi quelque chose en juin ?). Et limite en nombre (n’aurais-je pas pu en préparer plus pour avoir une marge d’échec ?). Si seulement je pouvais passer à vendredi soir, parce que j’en suis lasse.

3 novembre, mercredi
Sous le soleil de Satan.3) Pas même du dégoût de soi. Un grand étonnement, tout simplement.
La médiocrité et le chaos sous leur visage le plus laid, parfois couverts d’étincelles de lumière et de souffrance. Le reste, saleté. Nous sommes parfois si bien recouverts de cette saleté qu’on appelle notre vie sociale, qu’il nous faut des forces plus grandes que n’en possèdent nos charognes et leur puissance lâche pour nous extirper de cette saleté. Cela, si nous nous rendons seulement compte du cloaque dans lequel nous nous tortillons. Il existe des milliers de milliers, des millions et encore des millions de gens qui ne se rendent pas compte. Heureux soient-ils ! D’une certaine manière, heureux soient-ils. Mais les êtres conscients brillent (si l’on peut dire) par leur indolence, par leur impuissance, comme par ignorance. E[mil] C[ioran] me disait par un jour horrible, dans la rue, qu’il a atteint le maximum de lucidité. Qu’il expie les capacités d’illusionnement de centaines de générations de ses ancêtres. Je n’y crois pas. Bien que, ce jour-là, le témoignage d’E. m’ait paru assez proche de la vérité, assez triste, assez évident. Aujourd’hui les choses me paraissent plus tragiques que jamais. Nous ne sommes que des serpillières sales mouillées de souffrance et de lucidité. Nous ne savons toutefois pas mener tout cela à son terme. Par lâcheté, probablement. Par peur.

5 novembre 1937
Parfois - comme maintenant - je m’ennuie si fort, que je ne suis qu’un long bâillement triste. Totalement vide, âme, cerveau, tout est vide en moi. Il ne reste que mon ennui. En quête de narcotiques, je me suis dit que j’irais voir un film. Il était 9 heures du soir et, quand je suis descendue du bus, je me disais - je ne sais pas pourquoi - que j’aimerais bien rencontrer E[mil] C[ioran]. Quand j’ai levé les yeux, il était devant moi, sur le trottoir. J’en ai été tellement surprise (ça ne m’arrive pas trop, à moi, ce que certains appellent les coïncidences), tellement que je suis restée quelques instants bloquée. Heureusement qu’il est toujours volubile, lui. Nous avons discuté, et il fallait rire, comme d’habitude (mais comme j’avais peu envie de rire). Ensuite, P[etre] T[utea] et G[eorge] T[eodorescu] 4) sont passés par là - dans la rue - et se sont arrêtés eux aussi. Ils ont fait la conversation, comme ils en ont l’habitude, avec d’énormes paradoxes, un peu de scepticisme, beaucoup de médisance, à laquelle j’ai moi aussi participé, bien sûr, même si je n’avais pas du tout envie de ça. Tout me semblait si triste, précisément quand nous riions plus fort, si bien que j’ai perdu patience et que je suis partie. Je suis entrée au Aro, où il y avait une comédie américaine. Danse, faste et musique, comme dit la publicité. Jamais je crois je n’ai été aussi inutile et aussi complètement lucide. Toute ma triste misère s’était transformée en brouillard statique et m’enveloppait sans merci. Même l’humour des Américains, saint et absurde comme une pastèque, n’a pas pu me tirer hors de mon brouillard statique. Lorsque je suis sortie, il faisait un temps infernal, avec un vent fort à t’en frapper de toutes parts et une pluie si fine qu’elle s’identifiait presque totalement à l’air, te pénétrait dans la gorge, mouillait tes cheveux et te faisait divaguer les idées.

8 novembre 1937
Parmi les livres de Marieta [Sadova] 5), je suis tombée sur Daphné Adeane 6) et je l’ai relu. Ça m’a paru extraordinairement mal écrit, presque ridicule, avec des répétitions sans fin, fatigantes, disant toujours la même chose. Il s’agit certes d’une traduction en français. Il se peut donc bien que le ridicule soit apporté par le traducteur et par la langue française, qui se prête si peu à rendre la sobriété de la prose anglaise. Lu en anglais, ce pourrait être un roman écrit avec finesse et possédant un certain parfum, une grâce. Rien d’essentiel, cependant. Ça, c’est certain, parce que ça ne se perd pas dans une traduction, même en français. C’est peut-être quelque chose de beau (je dis bien « peut-être »), mais ce ne peut pas être quelque chose d’extraordinaire. Je me souviens de l’impression qu’il m’avait faite il y a je ne sais plus combien d’années. Je gardais de ce livre le souvenir de quelque chose de plein et d’enveloppé dans une certaine atmosphère que je ne sais pas comment décrire. Quelque chose d’un peu analogue à ce qui m’est resté des histoires lues dans mon enfance. Une sorte de charme onirique. Il ne faut jamais relire ces livres-. Non seulement on ne retrouve pas le motif pour lequel ils nous ont plu autrefois, mais on détruit le charme, ce qui est - je ne sais pas pourquoi - désagréable.

15 novembre 1937
Comme elle est laide, Seigneur, cette vie. J’ai l’impression d’être engourdie dans ma tristesse et dans mon dégoût. Je me suis pétrifiée ainsi et je ne peux plus bouger. Tout ce découragement qui me tire vers le fond… Tout a un goût de cendres. Fade et triste. Tout : l’air qui m’environne, les pensées en moi, mon sommeil et les rêves étranges dont je me réveille, pour un instant il n’y a plus rien, je ne sais pas qui je suis, ce que je suis, où je suis. Je n’ai à cet instant la sensation ni de l’espace, ni du temps…
Persiste, inexpliquée, une indéfinissable sensation de questionnement douloureux. Je suis tout entière questionnement : un questionnement de douleur. Instant de suspension. Puis, brutalement, tout me revient. « Ma conscience », je dirais. Et avec elle, une terrible déception. Ce questionnement avait été d’autre nature que la réponse que j’en ai reçue, la réponse de la condition humaine. Je crois que si je me laissais aller dans cet état de déception, je mourrais de tristesse, mais je m’accroche à n’importe quoi, au fait que ce jour-là je dois me rendre à quelque spectacle ou rencontrer quelqu’un, au fait d’avoir à lire telle ou telle chose, et je passe immédiatement à la vie. Je passe à la vie et je continue toute la journée de fonctionner comme un mécanisme bien huilé ; parfois, si bien huilé que j’oublie ; mais la plupart du temps je n’oublie pas. C’est comme ça. Et quand je n’oublie pas c’est terrible. Je me déplace comme un automate, avec cette sensation de cendres et de douleur, et je sens mon visage se pétrifier et je ne peux plus sourire autant qu’il le faut, je sens que s’effacent de mon esprit les choses dont je dois parler et je ne peux plus parler. J’ai dans une moindre mesure cette impression vague, comme lorsque dans un rêve quelqu’un te suit et que tu ne peux pas courir, ou bien lorsque tu dois dire quelque chose, que tu dois impérativement le dire, mais que tu n’arrives même pas à desserrer les mâchoires. D’ailleurs, en général, toute cette vie que je mène ressemble à un rêve. A un rêve terne et dépourvu de sens. Je me dis parfois qu’un beau jour je vais me réveiller et souffler, libérée, dans une véritable réalité… Sauf que j’ai un peu peur que ça ne coïncide avec le moment de ma mort. Je voudrais me « réveiller » à la vie,
en vie… J’ai peur de la mort.

16 novembre 1937
Je viens à peine de me réveiller et je rêvais d’extravagances dans de vertes prairies et de la chaleur amollissante d’un soleil printanier. Tout ça avec quelque chose d’inquiétant dans l’atmosphère. Ce quelque chose d’inquiet qui enveloppe tout ma vie. Rêve ou non-rêve, joie ou souffrance, tout est enveloppé dans cette inquiétude. J’ai parfois une envie folle de m’en échapper, de savoir moi aussi ce qu’est la paix. Mais ce n’est pour moi qu’un simple mot.

17 novembre 1937
Terrible ennui au cours de Motru.
Puis séminaire d’ouverture de Negulescu. Pour l’instant j’ai pris deux devoirs : « Le scepticisme antique » et « Le probabilisme de Carnéade et de Sextus Empiricus ». Le premier avec Negulescu, le second avec Florian 7).

19 novembre 1937
Je songeais tout à l’heure au lien naturel qu’il y a entre les faits, durant notre sommeil, à leur interdépendance, qui nous semble normale. Les choses se passent de la même manière dans la réalité : avec des liens de causalité, avec des motivations… Tout se passe normalement, naturellement. Dès que tu t’es réveillé de ce sommeil, cette normalité se brise. Les choses dont tu as rêvé n’ont plus aucun sens ni aucun lien. Si tu réussis à te souvenir des relations que tu avais alors établies naturellement et comme allant de soi, elles te semblent désormais absurdes. En général, on a l’habitude de rire du ridicule de ces liens que l’on fait dans les rêves. Je ne sais comment il m’est venu soudain à l’esprit, comme un éclair, l’idée que c’est peut-être ça, la mort. Un réveil dans un nouvel ordre. Car, concrètement, les choses se passent comme ça. Dans le sommeil, les éléments sont les mêmes que dans la vie. Sauf qu’ils sont enveloppés dans une sorte de brouillard. La différence, c’est qu’il s’agit d’un ordre tout autre. Un ordre dans lequel nous vivons (qui nous semble alors naturel) et en dehors de quoi nous ne concevons rien d’autre… Dès que nous nous réveillons, il est perdu. Nous nous réveillons ici, dans cet ordre de vie, et - si nous nous souvenons de l’autre, de celui du rêve - nous le trouvons absurde et dépourvu de sens. Il nous semble tellement dépourvu de lien que nous le trouvons ridicule, et que nous oublions que, lorsque nous étions dans cet ordre-là, tout était naturel, lié, et nous y vivions.
Si c’est ça, la mort, un réveil dans un autre ordre, ça expliquerait beaucoup de choses. Le fait que j’aie par instants la sensation si aiguë que je rêve. Que tout est trop absurde pour pouvoir être réel. Cette sensation d’étonnement, de ne pas pouvoir en croire ses yeux, de ne pas pouvoir croire que l’on vit réellement. Ce n’est bien sûr qu’un éclair. Ça ne dure jamais.

20 novembre 1937
Je lisais aujourd’hui avec beaucoup d’attention l’un des cours de logique général de mon professeur 8). La logique (et toutes les choses de ce genre) est une chose parfaite, sauf que c’est impossible à lire quand on est triste, sans risquer de se fatiguer de la vie, et de penser alors à la mort. Quoi qu’on fasse, on en revient toujours à la mort.

27 novembre 1937
Je me demande pourquoi Dieu attend de nous autres hommes de l’amour, de la foi. Quel besoin Dieu a-t-il de nous laisser nous débattre dans nos doutes, et mener tout cette lutte contre l’incroyance, et courir ainsi, les dents serrées, avec obstination ? Car c’est bien ce que nous faisons : nous courons avec obstination vers la foi, nous trébuchons sur tous les doutes et tous les péchés qui nous renvoient en arrière, mais nous ne nous résignons pas. C’est une fuite perpétuelle qui n’avance pas. Qui n’avance pas du tout. Quel besoin Dieu a-t-il que nous nous débattions comme ça ? S’il n’en a pas besoin, pourquoi nous laisse-t-il vivre ainsi ? Pourquoi nous y laisse-t-il ? On ne peut pas s’empêcher d’y trouver un peu de cruauté. Comment peut-il ne pas être accablé par la pitié, à un moment donné, devant toute l’impuissance, toute la tristesse et tous les efforts de quelques pauvres malheureux. Nous sommes comme des aveugles intranquilles dans une prison, qui se cognent aux murs, tombent, se relèvent et se cognent à nouveau, et ainsi de suite, sans cesse. Comment ne se noie-t-il pas enfin sous toutes ces larmes, jusqu’à en crier « Assez ! » et que le calme se fasse. Que le calme se fasse. Comme Dieu doit être étranger à nos souffrances, pour nous y laisser continuer. S’il en avait la moindre idée, il est impossible que la pitié ne l’envahisse pas. J’ai parfois l’impression que Dieu nous a imposé la vie tout comme nous imposons, nous, des expériences à des cobayes, sans même nous demander s’il serait possible que nous déterminions ainsi une suite entière de souffrances. Mais quel besoin Dieu a-t-il de faire des expériences ?

3 décembre 1937
Léon Bloy dans Le Pèlerin de l’absolu, parlant de Beethoven : « Car il fut malheureux vraiment comme les pierres, étant lui-même semblable à un de ces galets pitoyables roulés ça et là par les vagues de l’Océan.» 9)

*

Nous nous demandions il y a quelques jours, A[rsavir] 10)  et moi, si les arbres étaient « dans le mal »11), comme disent les Franchouilles. Je me disais tout à l’heure : toutes ces personnes ne sont-elles pas « dans le mal » ? et ne sont-elles pas précisément comme les arbres ? Si ! Les arbres sont des « choses » vivantes. Donc ces « choses » vivantes sont « dans le mal » (et c’est presque sûr, je dis « presque » dans la mesure où l’on peut être sûr de quoi que ce soit en ce qui concerne ces choses !).

*

Étendue sur le divan, j’ai contemplé la lumière dorée de ma lampe, disséminée dans toute la pièce, et la lumière bleue de la fenêtre. Impression de confort, de paix. Et aussitôt la tentation absurde m’a envahie de retenir quelque chose. Peut-être le temps. Le retenir non pas parce qu’à ce moment-là il aurait été particulièrement digne d’être retenu, mais par une impulsion subite de furie, de violence contre l’impuissance dans laquelle je me trouve face à l’écoulement continu de ma vie. Mon impuissance face à moi-même, face à tout ce que je fais et face à tout ce qui m’entoure, face à chaque minute de ma vie, qui s’impose à moi, de l’extérieur, indépendamment de moi, sans se soucier de moi. Nous avons l’habitude de penser que c’est nous qui faisons notre vie. J’ai toutefois le sentiment d’être une poupée qui supporte tout ce qui lui est donné à supporter. Nous ne pouvons pas changer ne serait-ce qu’un iota de notre existence. En vain nous démènerons-nous pour nous donner de l’importance et nous croire le nombril du monde, notre sort ne changera en rien. Nous sommes des broutilles, produites d’une pâte passive, et nous assistons impuissants à ce qui nous arrive.
Plus on est lucide, plus on est éveillé, plus on se rend compte que la vie ressemble à un rêve.

Dimanche, 12 décembre 1937
Encore une de mes journées de larve. Je suis restée au lit jusqu’à midi, et ça bien que je me sois réveillée relativement tôt. Je me souviens maintenant, en écrivant, que j’ai ouvert l’œil à l’aube du jour.
On entendait toutes les cloches de l’église (on les entendait ou bien je les ai entendues, je ne sais pas) et je me suis rappelé qu’on est dimanche et qu’à certains moments je me suis promise d’aller régulièrement à l’église et de clarifier une fois pour toutes tous mes doutes. Les clarifier tout simplement, peut-être, en ne me posant plus certaines questions. Ne plus m’interroger sur rien, jusqu’à ne plus avoir de quoi douter. Je ne me suis pourtant rappelé tout ça que le temps de me retourner dans le lit ; ensuite je me suis rendormie. Après le repas du soir j’ai lu. Je n’étais même pas habillée. Je suis allée à table en pyjama de nuit, avec une pèlerine. A[rsavir], en me voyant, a fait la présentation : « Napoléon à Waterloo ».
J’avais promis à Rodica [Ionescu]12) d’aller la voir vers six heures, au moins pour les six heures, sinon plus tôt. Mais je n’ai même pas envisagé sérieusement de pouvoir y aller. Par inertie, probablement.

*

Aujourd’hui, pendant toute la journée, j’ai lu Sparkenbroke 13) et - après l’avoir terminé - je me suis assise devant mon cahier. C’est devenu une habitude, prendre ce cahier pour écrire. Depuis que je sais qu’il est enfermé dans un tiroir de la bibliothèque spécialement fait pour lui, et que personne ne peut lire ce que j’ai écrit, j’ai l’impression qu’il fait partie de moi. En fait, je ne sais pas pourquoi j’écris. Comme je le disais, probablement par habitude. Quand je l’ai commencé j’étais encore une enfant et j’avais toutes sortes d’ambitions littéraires. Plus tard - après la disparition de ces ambitions de toutes sortes et surtout littéraires - j’écrivais tout de même pour quelqu’un. Je ne sais pas pour qui, mais j’écrivais avec en mon subconscient l’idée que ce que j’écrivais serait lu par quelqu’un. Je m’en rends compte aujourd’hui. Je prenais tout le temps le soin de garder une touche de discrétion. Avec le temps, pourtant, j’ai perdu ça de vue et mon carnet m’est devenu si intime (une partie de moi), que je ne peux même pas concevoir la simple idée qu’il pourrait être lu par quelqu’un. Ce serait une mise à nu, dont l’idée m’est intolérable.
Ces jours passés je pensais que - bien que l’idée me semble maintenant tellement absurde, tellement impossible, que je la trouve ridicule - tout de même, il est certain qu’un jour je vais mourir, et à ce moment-là, qu’arrivera-t-il à ces cahiers ? Songeant qu’ils pourraient être lus par un plus grand nombre de gens, je me suis dépêchée d’aller les brûler. Je me suis rendu compte qu’il m’est tout aussi impossible de les brûler que de les montrer à quelqu’un. Mais comme j’espère vivre encore, il me reste du temps pour décider de leur sort.

14 décembre 1937
Lorsque je rencontre E[mil] C[ioran] ou que je pense à lui, j’éprouve toujours une sorte d’étonnement-regret. Étonnement parce que, dans l’ensemble, il ressent les choses d’une manière identique à la mienne. Il a la même « structure », je dirais. Et j’ai du regret parce que j’ai l’impression - je ne sais pas pourquoi - que cela me déprécie. L’idée que quelqu’un me « ressemble » me déplaît terriblement. C’est de l’orgueil, probablement.

16 décembre 1937
Je me demande si je l’aime. Ça ne peut pas être de l’amour. Ou bien je m’imagine qu’une personne qui aime est tout le temps pleine de son amour. Ça devrait la préoccuper constamment. Et tout ce qu’elle fait doit être imprégné de cet amour. Moi, tout au long de la journée, je fais toutes sortes de choses sans penser à lui. Et pourtant, à un moment donné, soudainement, je me remets à penser à lui. Je vois alors son visage, ses yeux, ses mains… et je sens durant quelques minutes une sorte d’élan inutile vers lui. Je ne peux pas appeler cela de l’amour. Il me semble si loin… c’est comme aimer la lune.

24 décembre 1937
Aujourd’hui, pendant toute la journée, M[arieta Sadova] a travaillé de la voix pour me convaincre qu’il « faut » que je « prenne soin » de moi. À croire que je suis une troglodyte, une Abyssinienne. Elle a passé deux heures à me composer une coiffure, puis elle m’a maquillée et s’est mise à s’extasier devant ma « beauté ». Entre temps Duscha Czara est venue, qui m’a dit de ne pas lui en vouloir, mais que la première fois qu’elle m’a vue elle a dit à Ghenig que j’avais l’air de sortir de la jungle. Elles ne m’ont pas laissée tranquille avant que je ne promette de prendre désormais soin de moi.

[…]



1 Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, traduit de l’allemand par Bernard Grasset et Rainer Biemel, 1937. (Toutes les notes sont du Traducteur.)

2 Nae Ionescu (1890-1940) : philosophe, publiciste et professeur de logique à l’Université de Bucarest ; figure centrale de l’intelligentzia roumaine de droite dans l’entre-deux guerre, il influence un grand nombre de ses étudiants, parmi lesquels Mircea Eliade, Emil Cioran, Constantin Noica ou encore Mihail Sebastian.

3 Sous le soleil de Satan : roman de Georges Bernanos, paru en 1926.

4 Petre Tutea (1902-1991) : autre élève de Nae Ionescu, il deviendra lui aussi un important philosophe à l’œuvre rare mais d’une présence forte, qui lui vaudront notamment la grande admiration d’Emil Cioran, et deux longs séjours en prison, durant la période communiste. - George Teodorescu : probablement le metteur en scène de théâtre et d’opéra, mort en 2000.

5 Marieta Sadova (1897-1981) : actrice, épouse de Haig Acterian, le frère aîné de Jeni, qui en devient vite l’amie, puis en sera l’assistante à la mise en scène (à la fin des années 1940).

6 Daphné Adeane (1926) : roman de l’écrivain anglais Maurice Baring, paru en français en 1931.

7 Constantin Radulescu-Motru (1868-1957), Petre P. Negulescu (1871-1951), et Mircea Florian (1888-1960), professeurs de philosophie à l’Université de Bucarest.

8 Nae Ionescu.

9 En français dans le texte. Cf. Léon Bloy, Le Pèlerin de l’absolu, Le Mercure de France, 1914.

10 Arsavir Acterian (1907-1997), second frère de Jeni, lui aussi proche de Cioran, d’Eliade, et des autres membres de cette génération d’intellectuels bucarestois ; c’est lui qui, sous l’impulsion de Doina Uricariu, permettra la publication en 1991 du journal de sa sœur, 33 ans après la mort de celle-ci.

11 En français dans le texte.

12 Née Burileanu, Rodica épouse Eugène Ionesco en 1936.

13 Sparkenbroke (1936) : roman de l’écrivain anglais Charles Morgan.

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Published by Seine & Danube - dans DES ESSAIS
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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

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Il me manque une page de ce Journal. Qu’y avais-je mis ? C’était peut-être quelque chose de profond, de décisif. 
L’angoisse de me savoir étranger à l’égard de moi-même, à l’égard de ce que j’ai de meilleur en moi m’envahit soudain et j’arrive à comprendre les paroles singulières d’Augustin : il existe en nous quelque chose de plus profond que nous-mêmes.
*
Des hommes. Pas des choses, ni des paysages ; que des hommes. Être assoiffé de l’homme nouveau comme on l’est des nouveaux mondes. Car tout homme représente une forme d’obstination et, par conséquent, une idée.
Et l’on aime à voir quel est le geste de l’idée, quelle est sa voix. Comment elle sourit.
*
La philosophie ne peut exister qu’à la ville, parmi les hommes, sur ces places dont Socrate ne s’éloignait guère. Seule la rencontre d’autrui peut la créer. Superposez les étages, supprimez les jardins (ou tolérez tout au plus ces jardins publics conventionnels) et un philosophe y naîtra, quelque part près d’un escalier de service.
Il existe encore en Roumanie trop de nature.
*
J’habitais depuis quelque temps un appartement dans un immeuble. A l’étage au-dessus, il y avait une noce. On y dansait, mais apparemment sans rythme. De temps en temps, une voix rauque s’élevait parmi les autres ; ils chantaient peut-être un refrain. Une vitre se brisait avec fracas. Quel chaos qu’une fête, quelle absurdité !
Vu de l’intérieur, est-ce la même chose ? Tout s’organise, vu de l’intérieur, et le rythme de la danse est rythme, et les voix se ressemblent, même les vitres brisées font partie de la fête.
Toute fête obéit à une loi propre d’amplification, à l’image de la progression de l’action dans cette scène de L’Idiot de Dostoïevski lorsque le vase doit se briser, et qu’il se brise. Les protagonistes connaissent cette loi de l’amplification et, pour eux, tout se tient, même l’excès ; alors que pour l’observateur extérieur, tout cela n’est que chaos.
C’est ce qui doit arriver à tous ceux qui jugent de l’extérieur toute action, tout événement : ils habitent un autre étage.
Et, veillant tard dans la nuit, je m’aperçois de la profondeur de cet événement que représente une fête. Qui disait que l’on ne pouvait pas « raconter » un bal ? C’est presque un miracle, comme n’importe quel autre événement. La vie est si belle avec sa progression vers un je ne sais quoi ! Une progression rigoureuse, géométrique, stricte, tout comme chez Bach - aboutissant je ne sais où.
Le lendemain, je rencontre une vieille connaissance habitant le même immeuble.
« Que la vie est belle ! », m’exclamai-je un peu trop abruptement.
- Vous étiez de la noce, la veille ? me
demande-t-il.
*
Nous n’avons pas de mot en roumain pour exprimer « le devenir ». Nous en avons quelques-uns pour exprimer l’être, mais pas pour le devenir. Nous aurions pu avoir le terme : passer une (soirée de) fête, quelque chose se passe, cela exprime davantage que le « il arrive quelque chose », ou que « cela a lieu » ; puisqu’il y a déroulement). Mais les fêtards ont confisqué ce mot (petrecere).
Notre seul devenir se trouve dans la fête, dans le divertissement, - dans l’aliénation.
*
Je rêve d’une école dans laquelle on n’enseigne rien, mais rien du tout. Dans laquelle on puisse vivre tranquillement et honnêtement, à l’écart de la cité, et où les jeunes gens, certains jeunes gens du monde, viendraient afin de se délivrer de la tyrannie des professeurs. Car tout et tous, parmi ces derniers, leur donnent des leçons. Tout doit être appris de l’extérieur et par cœur, et la seule chose qui leur soit permise de temps en temps, c’est de poser des questions.
Mais ne voyez-vous pas qu’ils ont eux aussi quelque chose à dire, à confier ? Et ne voyez-vous pas que nous autres, nous n’avons pas toujours des choses à leur dire ? Nous ne sommes que des intermédiaires entre eux et eux-mêmes. (Mais cela non plus, il ne faut pas le leur dire).
*
Le disciple vient vers vous en vous sollicitant. Vous devez lui apprendre qu’il n’a rien à recevoir, qu’il lui faut grandir encore. Le disciple veut devenir lierre. Vous devez le laisser être ce qu’il doit être : mauvaise herbe même.
Et la plus belle fin dont vous puissiez rêver - ô fertilité ! - c’est d’être envahi par les mauvaises herbes.
*
... C’était un homme si jeune et si harmonieux que je fus tenté d’imaginer sur-le-champ un théologien qui se serait exclamé : « C’est vous qui empêchez le monde de progresser ! A vos yeux, le monde doit se perpétuer, repousser sa fin. Dieu sauverait ce monde s’il ne s’y trouvait encore des êtres pour en jouir et pour en retarder, par leurs aspirations païennes, le rachat. »
Empêcher le monde de progresser. Est-ce de la mort ? Est-ce de la vie ?
*
Toute notre vie morale est contenue là : entre le fils prodigue et son frère. On se perd et on s’en repent ; ou bien, on se préserve et on endurcit nos cœurs. C’est mal de ne pas écouter.
Mais c’est mal aussi de savoir écouter - et de se souvenir.
*
L’idée d’une École dans laquelle on n’enseigne rien m’obsède. Un état d’esprit, c’est cela qu’il faut donner aux autres ; pas de contenus, pas de conseils, pas de recommandations. C’est pourquoi nous pouvons nous dispenser de leçons. Même à une personne qui vous le demande, vous ne devez pas donner de « leçons ». Un bouquin que vous sortez de la bibliothèque, un Prélude de Bach écouté à la tombée de la nuit, au calme, ou un exemple de sérénité intellectuelle sont bien plus éducatifs que toute leçon.
Ces jeunes gens s’aperçoivent que vous êtes en train de concevoir une idée et se mettent à en concevoir une, eux aussi. (C’est probablement
« la pensée unique » dont parlait Pârvan).
Je crois que l’on devrait créer cette École.
*
« Tout est vrai là-dedans, rien n’y est exact », aurait dit Barrès se dressant contre les
« ingénieurs » du genre de Charles Martin,
contre les philologues, contre les professeurs, contre les frères du fils prodigue.
*
Austère, comme le frère du fils prodigue.
*
Marie et Marthe - Marie qui reste aux pieds du Rédempteur, Marthe, l’austère, qui s’affaire sans relâche dans la maison - représentent, au fond, le fils prodigue et son frère. Mais le destin du frère est de se perdre dans l’action, tandis que celui de Marie est de se perdre dans la contemplation. Toute la distance qui sépare l’esprit masculin de l’esprit féminin est contenue là.
Les gens se définissent selon la façon dont ils sont capables de se perdre.
*
Que peut bien offrir la nature féminine ? Un seul bonheur, une unique extase. Et tout le génie féminin consiste à atomiser ce bonheur unique en d’innombrables bonheurs, dans une succession et un « devenir » de bonheurs minuscules. Car elle part de l’être (Simmel !) et se trouve ainsi à la recherche du devenir et de la diversité ; tandis que l’homme part du devenir, étant assoiffé de l’être et de l’unité.
Soif de l’Un de se disperser et désir du Multiple de se réunir.
*
En sortant ce soir-là, j’avais en tête le thème unique de la Passacaille de Bach, avec le sentiment que s’il venait à m’échapper, je me viderais.
Seule la musique vous procure vraiment l’angoisse d’être abandonné.
*
Je ne connais rien de plus détestable, en musique, que le final de la Cinquième Symphonie de Beethoven. Un quart d’heure avant la fin, vous la sentez arriver ; la fin est déjà là.
Bach n’a pas de fin. C’est pourquoi, ses finals sont si beaux. Pas de répétition, pas de conclusion bien tirée, comme chez Mozart ou chez Beethoven. Juste un déchirement ; vain effort de renouvellement : la difficulté de la séparation d’avec la matière, le sommeil, la magie de la musique - à moins qu’il n’ait réussi, par un miraculeux changement de tonalité, la transfiguration.
*
Dans ce livre extraordinaire (à l’écriture médiocre, à cause de ses dithyrambes fâcheux, cependant extraordinaire) écrit par Anna Magdalena Bach sur son mari, je retrouve, cette fois-ci dans le registre de la vie de Bach, la même difficulté de finir. Sa fin contient des finales semblables à sa musique. Il aurait pu en finir après avoir dicté à son gendre Altnikol, durant cette dernière nuit, ce « Je me trouve devant Ton Siège, Seigneur ». Mais ce n’est pas encore sa fin. Peu avant de mourir, la vue qu’il avait perdue depuis pas mal de temps lui revient pour quelques instants ; il voit à nouveau tous ses proches, et lorsque Magdalena lui montre une rose rouge, il dit ceci : « mais les couleurs vers lesquelles je m’en vais sont plus belles encore ! » Encore une fin possible. C’est seulement au moment où il demande à Magdalena de lui chanter quelque chose et qu’elle se met à entonner - quelle voix pouvait-elle bien avoir ? - le choral bien connu, que Bach finit vraiment sa vie.
C’est la difficulté de la séparation d’avec
le sommeil de l’existence.
*
Si vous aimez la musique, - les échappées, les flâneries, les envolées ; si vous aimez la géométrie et la rigueur, sans qu’elles endurcissent pour autant votre cœur et votre esprit ; si vous avez un soupçon de folie et une montagne de mesure - vous rencontrerez un jour la philosophie.
*
Hier j’étais à la recherche d’un local pour mon École ; une maison dans les faubourgs de la ville, pour moi et un ou deux amis. Dans un kiosque, près de la barrière, je me renseigne sur la route qui conduit au bois de Stefanesti.

« Qui cherchez-vous, par là ? », me demande l’homme d’un ton affable. Sur le coup, je sursaute. Au fond, j’étais à la recherche de moi-même. Je m’y rendais afin de rencontrer cette apparition étrange qui est ce vous-même projeté dans l’avenir. Mais je n’ai pas le courage de philosopher avec le buraliste. Je lui parle simplement d’un certain professeur qui vit seul, sans élèves, dans une école où l’on n’enseigne rien. « Avez-vous entendu parler de lui ? », lui demandai-je.
« Ah, oui, il me semble qu’il y a quelqu’un qui... »
Cet homme le savait. Moi, je ne le savais pas encore, mais lui savait tout ce que les autres auraient à savoir.
*
Se retrouver seul, comme un enfant parmi des adultes (Rilke).
*
Les adultes trouvent que les enfants sont heureux ; il en est ainsi des sages avec les fous, des rois avec les pauvres et du frère du fils prodigue avec ce dernier. Quel est le destin qui nous renvoie en permanence à l’autre ? Non pas à autre chose - que nous pourrions nous approprier -, mais à l’autre.
Le fils, tout comme son frère d’ailleurs, est malheureux. C’est ainsi que pourrait débuter un traité sur l’éthique.
*
J’aime le commencement de la Bible. Dieu crée la lumière, puis il s’aperçoit qu’elle est bonne. Il crée la terre et les eaux, puis il s’aperçoit qu’elles aussi sont bonnes. (Ce n’est qu’en créant l’homme qu’il ne s’aperçoit de rien. Était-ce sous-entendu ?) En tout cas, Il crée d’abord et ce n’est qu’ensuite qu’Il raisonne. Quelle réplique extraordinaire à l’adresse de la Théodicée de Leibnitz, selon laquelle, le monde est créé parce que le meilleur.
Nous seuls, humains et leibniziens innés, nous exigeons que le programme précède l’action. Des êtres se détournant de la vie, des êtres absurdes et théoriques, voilà ce que nous sommes !
Il me faudra écrire un Anti-Mathesis. (Quoique... quoique...  Y avait-il tant d’effervescence de l’idée, là-dedans ? Ou alors, n’était-ce que l’effervescence de l’idée ?)
*
Abel, c’est un berger, et Caïn, un agriculteur. Abel erre comme le Fils et Caïn pétrit la terre comme le Frère. Et Caïn tue Abel. Caïn tue toujours Abel.
Je réfléchis, par exemple, aux deux âmes roumaines : l’âme pastorale et l’âme paysanne. Tout ce qui est nostalgie et liberté, tout ce qui est sens artistique, tout ce qui est soif de nouveaux horizons - disent certains - tient chez nous de l’âme du pasteur. Mais l’âme enracinée de l’agriculteur est passée par là en l’anéantissant ; elle l’anéantira.
Nous sommes du pays de Caïn, dans lequel Abel n’est pas encore tout à fait mort. Mais la technique, châtiment de Dieu, viendra et les chassera tous les deux, pour que leur race prospère, pour qu’ils s’accroissent au sens biblique, par-delà les frontières du pays.
*
Quel étrange rôle que celui de la « vague » dans l’histoire roumaine : la vague de Trajan et puis d’autres vagues encore. Au fond, la vague représente le symbole du mouvement ; chez nous, pourtant, elle est devenue statique et comme un rempart de défense. Les origines roumaines résident dans la pétrification des vagues.
Et je me souviens de Russo : « La nostalgie de la Bible flotte au-dessus de la nation ; le pays est écartelé entre les lignes déchirantes des chroniqueurs et les lamentations du peuple. »
Il voulait entendre jaillir un « cri puissant ». Jamais il ne l’entendra.
*
Extrait d’un texte de Hasdeu, au sujet de ceux
qui sont en Enfer : « Ils se seront éveillés le jour du Jugement dernier, nus et noirs, sombres, difformes et terrifiants, diaboliques et
frénétiques. »
Et pourquoi, d’ailleurs, « frénétiques » ? Cela tient peut-être à la vision de l’enfer que notre Église nous a forgée. Mais c’est aussi parce que nous craignons, étrangement, de par notre culture populaire, tout ce qui est mouvement. C’est la même obsession de calme que nous retrouvons dans la conscience roumaine, relevée naguère par Neagoe Basarab, reprenant un certain ascète oriental : « Celui qui néglige l’action, celui-là rencontrera Dieu ».
Mon ami V. a raison de dire : la conscience du peuple roumain ressemble à un cortège impérial.
Pourvu que la longueur du chemin ne nous décourage pas !  dirait C.
*
« Ne savez-vous pas que nous serons les juges des anges ? Et, de ce fait, de nos propres actes ? » (Paul, I. Co. 6, 3.)
Quelque part, Nae Ionescu esquisse un commentaire de ce propos étonnant : « ... le premier (l’ange), n’étant qu’un idéal de sublimation des choses, le second (l’homme) n’est qu’un échelon menant à Dieu ».
Ainsi donc, vous-même, en tant qu’homme, vous vous situez dans une certaine hiérarchie, au-dessus des anges. Ceux-ci ne représentent pas un idéal de perfection pour l’homme, mais pour ce qui relève de sa nature. Peut-être aussi pour les femmes qui sont si attachées à cette nature. Mais je regarde autour de nous afin de trouver quelqu’un qui pourrait juger un ange. Et je ne trouve personne. Cependant, cela est sans importance. Le christianisme vous dit non seulement ce que vous êtes devenu, mais aussi ce que vous êtes.
*
Bach en train de jouer de la main droite une fugue au clavecin, tenant en même temps de la main gauche la taille d’Anna Magdalena. « Il se peut que ce soit la dernière de mes pensées », écrit-elle.
Quelque part, parmi les cohortes d’anges, il existe un soupçon de jalousie.
*
Parmi les bêtes - nous dit la Genèse - il fut impossible d’en trouver une pour venir au secours de l’homme. C’est pourquoi Dieu endort Adam et fait sortir la femme de sa côte.
Si seulement il avait pu trouver quelque chose pour la remplacer...
*
Quelle tristesse de ne pas avoir commis de péché. C’est une tristesse qui accable de temps en temps les anges et presque toujours les médiocres. Avec à leur tête le frère du fils prodigue.
Je retiens le proverbe : « Les péchés retombent sur les hommes et non pas sur les choses. »
Une formule un peu abrupte sans doute, mais au fond tout est dit.
*
Il s’est présenté devant moi, dans le confessionnal, me raconta le Père, pour me demander l’absolution.
« Que venez-vous de faire ?
- Je me rendis compte que j’allais commettre un péché. Mais je sentis aussi qu’étant donné les circonstances, à partir d’aujourd’hui même, je ne pourrais m’en empêcher. Je suis venu vous le dire pour vous demander l’absolution.
- Mais comment pourrais-je vous l’accorder ?
- Si je venais vous dire : « je suis faible, j’ai commis un péché », vous me l’accorderiez. Pourquoi alors ne pas me l’accorder aussi quand je viens vous dire : « je suis faible, je ne peux pas m’empêcher de tomber dans l’erreur » ?... C’est plus grave, par conséquent, de préparer que de commettre ?
- Il est possible que ce soit plus grave parce que c’est là, les manœuvres du Mal.
- Alors tous ceux qui projettent le mal, mais ne le mettent pas à exécution, sont-ils vraiment plus coupables que ceux qui l’accomplissent ?
- Quoi qu’il en soit, eux aussi en sont coupables.
- Il existe alors deux péchés différents : la préparation du mal et son exécution. Je suis ici pour confesser le premier.
- Non, il n’en existe pas deux, c’est le même péché. On ne peut pas confesser ce qui est en train de s’accomplir.
- Mais quelque chose vient de s’accomplir justement : car j’ai pris la décision de commettre le péché. Pourquoi me demande-t-on d’en poursuivre l’achèvement ? »

...............................................................................

« Et que lui avez-vous dit ? demandai-je au Père.
- Je ne lui ai pas encore répondu », me dit-il.
*
Celui qui nous répond c’est Quelqu’un d’autre. Et ce Quelqu’un d’autre répond à tout ce que nous demandons ou ne demandons pas.
*
Deux hypothèses sont possibles : ou bien le frère est le confesseur du Fils, ou bien le Fils est le confesseur du Frère.
Non, à vrai dire, j’ai mal posé le problème. C’est comme si à l’École j’interrogeais de cette façon : Quelle serait votre opinion personnelle ? C’est ainsi que disparaissent les problèmes.


1 Cette réflexion - ainsi que d’autres de ce Journal - ont pu se retrouver dans certains de mes articles. Je leur restitue ici leur vocation naturelle, celle relevant d’un
« Journal philosophique ».

2 Vasile Pârvan (1882-1927), archéologue roumain, docteur en philosophie, professeur d’histoire ancienne et d’épigraphie à l’Université de Bucarest (N.d.T.)

3  En français dans le texte.

4 Alecu Russo, écrivain roumain (1819-1859), auteur du poème en prose « Chant de la Roumanie », dont la version originale a été rédigée en français. (N.d.T.)

5  Bogdan Petriceicu Hasdeu, historien et philologue roumain (1836-1907), auteur de poésies lyriques, de drames, ainsi que d’ouvrages de vaste érudition, tel son Etymologicum magnum Romaniae. (N.d.T.)

6 Neagoe III Basarab (ou Bessarab), prince régnant de la Valachie (1512-1521) fit bâtir et rénover, durant son règne, plusieurs églises et monastères. On lui attribue des écrits à caractère moral et didactique intitulés : Les Enseignements de Neagoe à son fils, Teodosie. (N.d.T.)

7 Nae Ionescu (1890-1940), logicien et philosophe roumain, professeur à l’Université de Bucarest. (N.d.T.)

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