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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

 

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« L’Épopée d’une contrée fraîche et verdoyante est en fait l’histoire des héros martyrs de la Révolution roumaine de décembre 1989, vécue et racontée par Relu Golea, personnage central du roman, écrivain aux tendances graphomanes,
non-publié sous l’ère communisme et dont la publication durant l’ère post-communisme ne réussira pas à changer son statut de marginal.

La ‘contrée fraîche et verdoyante’ dont rêvent les héros de la révolution - victimes inutiles - est une sorte de paradis illusoire situé au terme d’une traversée infinie de l’enfer. Le roman raconte l’épopée de cette traversée par la voix du personnage central et de ses camarades. Alors qu’ils cherchent à passer la frontière, leur fuite est interrompue par les événements de décembre à Timisoara, dans le tourbillon desquels ils sont pris, et auxquels ils participent directement. Dans la perspective des victimes, de ceux qui furent tués ou bien dont le statut de paria, de ‘lie’ de la société, s’est perpétué, ces événements auraient dû être une véritable révolution. Mais cette révolution a été volée et utilisée par ceux qui se tenaient dans l’ombre des héros-victimes et du peuple trompé, peuple manipulé, asservi, appauvri, moqué - d’une manière sans précédant dans l’histoire, perpétrant ainsi le génocide même dont ils ont accusé leur prédécesseur, Ceausescu. Ce roman peut encore être lu comme le récit d’un crime multiple, ramifié selon des voies insoupçonnées, occultes, et s’amplifiant à un rythme incroyable, avec de nombreuses victimes et de nombreux coupables, parmi lesquels l’intellectuel roumain, idéologue promouvant et soutenant le communisme, trouvant encore de quoi bien gagner sa croûte dans l’ère post-communiste, joue un rôle décisif, d’extraction maléfique selon la vision de l’auteur.

L’idée, la suggestion qui domine la narration, renforcée par l’image métaphorique des volumes d’Hommages à Ceausescu composés par des écrivains roumains ‘arrivés’, bien cotés, se tenant sur le haut de la vague et conservant leur poste après la révolution, c’est que tout le mal de cette contrée fraîche et verdoyante qu’est la Roumanie n’aurait pu y proliférer d’une manière aussi impressionnante sans l’apport substantiel de ceux auxquels on confia l’arme du mot édité, qui leur assura prospérité et privilèges, en échange de la compromission de leur âme. Il est donc ici question de l’écrivain roumain, distinct des écrivains des autres littératures selon la vision de l’auteur, surtout en ce qui concerne son rapport avec le pouvoir politique, qui influença inévitablement aussi la valeur de ses écrits. L’impasse du personnage central prend une tournure atroce, irrémédiable.
Il écrit et publie sans pouvoir s’intégrer parmi ses soi-disant confrères.»

                                                                                      Radu Aldulescu

 

Extrait

Le narrateur, Andrei et Pepino le gentil bègue ont fui Bucarest jusqu’à Timisoara, pour passer en Yougoslavie ; Hansi, le cousin de Pepino, doit les y aider. Ils attendent le moment judicieux pour tenter de passer la frontière ; les mois passent, l’attente s’allonge… jusqu’au mois de décembre 1989.


«Cette nuit-là on a encore entendu à plusieurs reprises des coups de feu et des grondements, comme des bombes ou des boulets de canon, mais à peu près une heure avant le lever du jour ils ont tout arrêté.

On est descendus dès le petit matin pour gagner le centre-ville. On sortait de l’escalier quand Tomica, le douanier, nous a rattrapés, et il a nous mis au jus avant même qu’on lui demande quoi que ce soit. C’est la guerre, ouais, ils ont forcé la frontière, les terroristes étrangers ont pénétré dans la ville. Ils ont dévasté les magasins, ils ont tout cassé, tout réduit en poussière, ils ont même tiré sur les civils pacifiques. L’armée a riposté, ouais, y a eu du bruit toute la nuit. Tomica a reçu une consigne, un ordre de mobilisation. Il ne sait pas quand il rentrera chez lui, ni même s’il rentrera un jour… Le voilà qui partait pour la guerre, ouais, avec son paquet de mangeaille dans un pauvre sac en plastique qui bringuebalait à son poignet fourré dans la poche de sa canadienne. Sur son visage, son inébranlable décision d’accomplir une mission sainte. Il avait un air grave, paraissait un peu irrité par notre curiosité et par notre impatience d’arriver sur les lieux pour voir ce qui s’y passait.

- Mais vous, bon sang, pourquoi vous sortez ? C’est interdit. Décrété situation d’urgence. Y aura du grand malheur dans la ville. Les terroristes étrangers ne lâchent rien et l’armée peine à faire face.

- On sort ouvrir le bec, lui expliqua Hansi. Poireauter à la maison on n’en peut plus, mon bon maître, et on n’a plus grand’ chose à consommer.

C’était la vérité en fin de compte. Concrètement, on n’avait plus rien à faire dans l’écurie de Pepino, dans son étable. On n’avait plus de quoi acheter le boire et le manger, donc on sortait ouvrir le bec. Qui sait ce qui pourrait nous y tomber dedans. Mais les environs semblaient plutôt déserts en ce matin de décembre.

- Vous n’en pouvez plus d’être tranquilles chez vous ? pesta le douanier avec beaucoup de rancœur, tendant le cou vers le numéro d’un tramway qui s’approchait. Le pays brûle, et vous vous avez le feu à vos fesses de vagabonds… Je vais prendre celui-là pour deux arrêts, dit-il comme pour lui-même, avant de s’adresser à Pepino depuis le marchepied du tramway : Au fait, ton fils est chez nous. Aide donc aussi Mioara pour les courses, vu qu’on sait pas combien de temps je vais être parti… On a pris le tramway suivant, nous, pour aller dans le centre, et on est tombés sur un groupe de cinq-six types qui s’échauffaient à parler d’une manifestation. Ça avait eu lieu hier, mais à tous les coups les gens allaient sortir aujourd’hui aussi.

- Ils ont tiré sur la foule ? intervint Hansi.
Ils ne semblaient pas se méfier de nous, mais le type que Hansi avait interrompu eut tout de même un long moment d’hésitation. Ils avaient tous à peu près notre âge et plutôt fière allure dans leurs paletots et leurs canadiennes aux couleurs sombres, tandis que parmi nous seul Hansi portait quelque chose pouvant ressembler à un manteau : Andrei, Pepino et moi, on était en pull-over ; et les autres se différenciaient encore de nous par leurs sacs et par leurs filets de nourriture. Ils n’étaient pas comme nous, les mains dans les poches, chiens sans maître qui mangent là où ça tombe et qui baisent là où ils peuvent et qui s’endorment là où le sommeil les frappe. On voyait qu’ils allaient au travail, eux, ce dont j’ai déduit que leur manifestation aurait lieu l’après-midi, après leurs heures de service.

- Je ne peux pas vous le dire, m’sieur, s’ils ont tiré sur la foule. Personne ne sait précisément ce qui s’est passé. À moi un voisin qui travaille dans la milice m’a raconté hier soir que des hooligans ont fait du grabuge et cassé des vitrines - dit encore le petit gars, empaqueté dans son paletot au col relevé jusqu’à la pointe des oreilles et qui pendait jusqu’à ses talons.

Et il fit volte face, revenant à leur début de conversation sur une manifestation. Il avait peur, évidemment, on n’inspirait pas trop confiance, d’autant plus qu’on lui était inconnus, à lui comme à tout son groupe. Ils se taisaient et nous regardaient depuis leurs bérets et leurs bonnets tombant sur leurs sourcils, avec une hostilité à peine contenue. Ils semblaient attendre qu’on descende du tramway et qu’on taille notre route. On n’avait rien à faire parmi eux, ni dans leur discussion, et pourtant, progressivement, à mesure qu’ils comprenaient mieux à qui ils avaient affaire, l’atmosphère devint plus détendue. Faut croire que cette armoire à glace d’Hansi avait piqué leur susceptibilité, avec son manteau court à col de fourrure, en faux coton jaunâtre, qui dans la lumière trouble de l’aurore pouvait être pris pour de la peau de chèvre. Tandis que nos vieux pulls à nous nous rendaient encore plus pitoyables qu’eux, nous, des loqueteux sans nulle part où aller ni rien à manger, on aurait même bien pu être  les hooligans en question, abrutis et détraqués par la faim, qui leur avaient prêté main forte pour tout saccager en plein jour dans les vitrines des magasins. L’hypothèse que nous on puisse être les acteurs du spectacle qu’ils avaient attendus depuis si fichtrement longtemps sembla accroître leur confiance et délier leurs langues.

- La Révolution est arrivée jusque chez nous, dit un gars grassouillet avec un visage rougeaud envahi par l’ombre d’un premier duvet. C’était bon dieu plus possible ! Les Tchèques, les Allemands, les Bulgares : y avaient que les Roumains qui n’en finissaient pas de dormir - mais Hansi gardait son idée fixe, il voulait absolument savoir si on avait tiré sur la foule… Et pourquoi qu’ils auraient pas tiré ? lui lance l’autre avec un ton de reproche. Quoi, faut vraiment être benêt pour demander ça sans cesse, alors que ça va de soi ! Ils ont tiré comme des cinglés ! Ceausescu a envoyé l’Armée et la Securitate et ils ont tiré sur la foule, en pleine tête. Y a des centaines de morts et de blessés dans toute la ville. Ils sont là pour tous nous tuer, pour nous foutre le feu.

Les gars sont descendus à leur usine, et nous, quelques arrêts plus loin, vers le centre. Ici aussi les rues semblaient désertes, comme dans la périphérie dont on venait. Traversant la Place de l’Opéra, en chemin vers la gare, je l’ai trouvée aussi propre que le jour de notre arrivée. Tous les vingt mètres on croisait un passant hâtant le pas le menton sur la poitrine, comme flairant les pavés jaunes à la recherche d’un lieu sûr où se réfugier, puis, en quittant la Place, on a vu trois types en salopette avec une échelle en bois, qui venaient tout juste de finir de changer la vitre d’un magasin. Toutes les vitrines des environs semblaient d’ailleurs neuves et fraîchement refaites, on aurait cherché en vain des traces de désordre ou des tessons. Ils avaient balayé, remis de l’ordre. On était pourtant arrivés de très bon matin, mais voilà, c’était fini. Qu’est-ce que c’est que cette Révolution pourrie qu’ils nous ont faite, qui a duré si peu de temps ?

Il n’y avait vraiment plus rien à voir, et de toutes façons le moment était venu de tordre un peu le bras de Hansi. Il continuait à nous décevoir. En plus d’avoir laissé tomber la frontière, il n’était pas ce que son costume indiquait. Cette nuit, pendant qu’il somnolait, on avait eu largement le temps de lui faire proprement les poches de son jean tout neuf et celles à fermeture éclair de sa saleté de manteau à col d’agneau, pour constater qu’il était complètement sur la paille. Qu’est-ce qu’il envisage, en définitive ? Il avait bien lui aussi des camarades d’infortune dans cette ville, qui pourraient nous guider, nous aider… Eh, on voyait clairement que la ville était déserte, et après, qu’est-ce que ça fait qu’elle est déserte ? Où est-ce qu’on va, sur quoi est-ce qu’on se base ? Hansi aurait dû savoir. Eh, Pepino, ouais, nous aussi on avait observé que Pepino avait récupéré la liquidation de sa centrale thermique, sur quoi Hansi, vu qu’il avait repéré l’argent chez Andrei, il s’était ramené comme une fleur pour remplir la bouteille et pour gaver son cousin de fritures de rate et de mou, et pas le moins gênés du monde ils se sont envoyé en une seule soirée de l’eau-de-vie qui aurait pu nous tenir une semaine. Malgré tous les espoirs placés en lui, Hansi s’avérait causer de sacrées pertes dans notre étable. On se sentait même pas de le chasser, parce que dans le fond qui sait, mais on voyait plus trop à quoi il pourrait nous servir.
Tout ce qu’il est resté à Pepino de la liquidation nous a juste suffi à nous prendre une pinte de bière et une corbeille de petits pains au troquet derrière la gare. Après s’être offert tout ça, on a encore traîné à table un bon bout de temps. On aurait dit que chacun attendait qu’un autre soit disposé à donner le ton pour aller casser des vitrines, lorsqu’un ami de Hansi est apparu dans le troquet. Carl, il s’appelait, et Hansi semblait avoir un peu de crédit chez lui, puisqu’il a lancé une nouvelle tournée de pintes pour tout le monde, accompagnée sur suggestion de Pepino d’une part de ragoût de fayots et d’une autre corbeille de petits pains.

- C’est la misère, la grande famine, mes enfants, dit Carl. Et au lieu de rentrer chez moi nourrir ma famille, j’entretiens la famille de Hansi.

Il avait l’air de ne plaisanter qu’à moitié, à moitié sérieux. Il nous disait mes enfants, alors que c’était peut-être lui l’enfant parmi nous. Un gamin, un rocker à peu près de l’âge de Laur, avec de grosses godasses, une ceinture à clous et un blouson en cuir noir couvert de fermetures éclair sur le poitrail et aux manches. Il nous raconta une autre version des événements de la veille en ville, comme quoi quelques dizaines de gens s’étaient rassemblées et s’étaient mises à crier toutes sortes de trucs, parmi lesquelles la plus futée c’était bien celle-là : À bas Ceausescu, ou bien aussi : À bas le Bourreau, À bas le Tyran, À bas les communistes, et puis Liberté, Pain et Justice, etc.

- Ils criaient comme au stade. Carl essayait de récupérer le sel solidifié au fond de la salière. C’étaient des types… comment dire ? Il renonce, et cognant la salière contre le bord de son verre la renverse toute entière dans sa bière. C’étaient des types comme vous.

On voyait sûrement à nos mines et à notre allure qui nous étions, et de quel bois on se chauffait, le père André, Pepino et moi, et puis Hansi aussi, en faisant un petit effort d’imagination. On était assurément de la même étoffe que ceux que le gamin avait en tête, et le père André voulut savoir si on leur avait tiré dessus.

- Hàààmmmmorrt ?… gémit Pepino.

- Diable mais d’où vous sortez ? Ça fait deux fois que j’entends cette ânerie depuis ce matin.

- Cette nuit ils ont tiré, je dis. On a entendu, toute la nuit on a entendu des coups de feu.

- Ils auront fait des manœuvres. De jour, en tout cas, aucun coup n’a été tiré. Ils sont quand même pas assez stupides pour gâcher leurs munitions pour des pouilleux pareils. En réalité, ils ont juste fait un chouïa de remue-ménage dans la foule, en ville, quand ils ont voulu les disperser. Ils les ont pourchassés, et pendant ce temps-là y en a d’autres qui se sont joints au mouvement de la rue. Un type s’est perché sur un tramway et s’est mis à hurler autant qu’il pouvait pour que tout le monde l’entende, et on veut ceci et cela, à manger, et le chauffage, et l’électricité, et Roumains soyez pas lâches - mais les Roumains ont été bien calmés jusqu’au soir. Ils ont arrêté une trentaine de personnes et le reste a fui, et maintenant on verra…

- On verra quoi ?

- On sait pas ce qu’on verra, Hansi. Carl avait parlé sans se méfier des tables voisines, mais il était maintenant penché au-dessus des pintes, et baissait la voix : ils en ont arrêté pleins, Hansi. Ils ont arrêté Gabi Rosu et sa sœur, et Vrabie, et Melinte, et Caragea…

Voilà comment on refaisait le monde et notre pays, depuis notre troquet derrière la gare de Timisoara, devant une pinte de bière, en écoutant Carl qui chuchotait que si on met pas le feu au pays maintenant tant que c’est le moment et qu’ils essayent de nous mater, ça va sentir le roussi pour notre peau. Maintenant c’est à la vie à la mort. Il sort de la manche de sa veste un tournevis qu’il nous montre en le couvrant d’une main entre les pintes. Le bout était poli comme une sorte de poinçon solide, avec un manche robuste en ébonite, et il était assez long pour traverser une gorge du larynx jusqu’à la nuque.

- Les Roumains ne sont pas lâches, mais tant que tu leur fiches pas dans le derche un machin comme ça, ils bougent pas. Faut rester sur le qui-vive, les enfants - et il lut dans nos regards une pleine approbation, si certaine qu’il retourna au bar et en revint avec une nouvelle tournée de bières.

On savait trop bien ce que Carl s’efforçait de nous expliquer, à savoir que tout le monde avait peur, sauf les types comme nous autres, des types avec du sang chaud dans la bite, prêts à péter les plombs, à hurler ce qu’il fallait pas et à casser des vitrines, si bien que c’était à nous et à nos semblables que la mission incombait de sauver les Roumains et de nous laver de notre honte aux yeux du monde tout entier. Carl nous voyait et nous reconnaissait, même s’il n’avait jamais eu affaire à Andrei ni à moi jusqu’à ce jour. Notre apparence lui suffisait, et le fait qu’on était des camarades de Hansi et de Pepino.

La nuit allait tomber quand on est sortis, et on s’en est retournés vers le centre par une petite rue en pente, pavée de pierres cubiques. On retournait dans cette ville abandonnée, il n’y avait pas âme qui vive, pas une voiture non plus, et pourtant quelques lumières se sont allumées aux fenêtres des maisons à trois étages. Avant qu’on pige ce qui se passait et qu’on décide où aller, du coin de la rue un type en canadienne noire a surgi devant nous. Il avait à peine parlé de papiers, et de contrôle, que déjà c’était bouge pas ou je tire. On a voulu faire demi-tour, mais à un pas derrière nous il y avait deux autres gars. On s’est un peu dispersés, tandis qu’ils braillaient à propos d’une situation d’urgence, et qu’est-ce qu’on faisait à cette heure-là dans les rues. Ils avaient déjà attrapé Carl et s’étaient rués à trois sur lui, mais lui il se démenait entre eux en criant plus qu’à pleins poumons :

- Assassins ! À l’aide, ils me tuent ! À l’aide, braves gens, ils me tuent !

Ses jambes se débattaient dans les airs. Ils n’étaient capables ni de l’immobiliser, ni encore moins de lui boucler la bouche. Des novices, clairement, tirés d’un contingent appelé en plus en dernière instance pour cette situation d’urgence qui leur donnait beaucoup trop de pain sur la planche. On s’était retirés le long des murs, pour attendre quelques instants que les gens paraissent aux fenêtres, et à deux fenêtres les lumières s’éteignirent, après quoi on a entendu quelque chose tomber sur les pavés de la chaussée et débarouler la rue. Le tournevis de Carl, oui, Pepino flairait déjà le sol pour la retrouver, à quatre pattes comme un chien. Il le trouva enfin et revint trois pas en arrière et frappa, tenant le tournevis à deux mains, il le planta dans le garrot du type du milieu. Il l’enfonça probablement jusqu’au manche, puisqu’il ne parvint plus à le retirer et que l’autre se débattait et grognait comme un porc prêt à fuir avec le couteau dans le dos, et il prit même vraiment la fuite dans la direction d’où il était arrivé. Profitant aussitôt de cette soudaine déroute, Hansi eut le temps de rouer de coups les deux autres types, et de les mettre à terre. Andrei et moi on s’est attelé à leur cogner la tête contre les pavés, inutilement : les frappes artistiques de Hansi les avaient définitivement pétrifiés. Au moment où on commençait à leur fouiller les poches, on a entendu des coups de feu, et d’après leur provenance on a déduit que c’était le type au tournevis dans le dos qui tirait. Les éclats volaient depuis le pavage et depuis les murs, et on a battu en retraite en rampant sur le ventre, jusqu’au premier coin de rue. Depuis une fenêtre des ténèbres un citoyen comprit enfin la situation, et à la seule manière qu’il avait de beugler on savait pour le moins clairement qu’il avait le nez dans la vinasse.

- Assassins ! Bande d’assassins ! Vous tuez des femmes et des enfants, assassins !

On s’est tous les cinq fait la malle avec ces cris-là dans les oreilles, précédés du sifflement des balles. Le type au tournevis dans le dos n’avait sûrement jamais tué quiconque, s’il n’avait pas été en état de toucher aucun de nous en tirant à tout-va à dix mètres de nous.

On a pris à droite au premier coin de rue puis au bout de cent mètres de nouveau à droite, avec Hansi en tête de notre peloton compact fermé par Pepino, àààmmmmorrt. On a couru une bonne demi-heure avec la mort aux trousses, traversant des rues désertes et tâchant de nous éloigner de là d’où venaient les bruits de coups de feu. Quand on s’est arrêtés il faisait déjà bien nuit et on avait atteint des buissons, au bord d’une rivière. Après avoir repris mon souffle, j’ai vu qu’on était sous un pont, que j’ai reconnu. J’étais passé par là avec Andrei et mon cousin Laur le matin de notre arrivée à Timisoara. Y a bien deux-trois mois de ça. On était sûrs à ce moment-là de quitter définitivement ces lieux d’ici deux-trois jours, ces étables, ces écuries, et ces hangars parmi lesquels on a tournoyé tant et tant jusqu’à se retrouver au même endroit d’où on était partis, et puis dans quel état : j’étais à nouveau baigné de sueur par ces kilomètres de traque avec la mort dans le dos et la faim devant soi, comme la dernière fois, comme toujours.

Chez ces gars-là, chez mes camarades, le sang bouillonne d’envie de mettre le feu aux écuries, aux étables et à toute la baraque, mais pour ma part je ne vois pas trop ce que ça pourrait changer. Je me suis enflammé, et voilà que j’ai déjà froid. Et soif. Je me suis penché pour boire quelques gorgées dans le cours d’eau et ma main s’est cognée dans la pénombre contre quelque chose d’enlisé dans la bourbe. C’était un registre que l’eau avait alourdi, je le rejetai près des buissons.

- Je vous avais dit qu’ils plaisantent pas, dit Carl.

À genoux dans l’herbe comme pour une prière, Hansi se passait les mains dans ses longs cheveux en haletant et en crachant.

- On verra la suite demain… Cette nuit on va aller chez Pepino.

- Doux Jésus, regardez, les livres coulent du ruisseau, s’exclama Andrei en se calant sous les yeux le registre que j’avais jeté de la rive. Qui a du feu pour voir ce que c’est ?

Carl alluma son briquet et lut :
- Hommage. Union des Écrivains de Roumanie. S’ils ont balancé les tafioles dans la Bega, faut croire qu’y en a plus pour longtemps.

Ce n’est pas tant ce constat plein de bon sens qui m’a fait porter avec moi ce registre trempé, que la pensée de pouvoir y tomber sur Gheorghe Restoiu, le directeur des Éditions des Calendes, lui-même écrivain, le seul écrivain que je connaisse, d’ailleurs. Je l’imaginais se félicitant pour la bonne inspiration qu’il avait eue de ne pas venir avec moi faire des tuyaux de puits, si fort qu’il l’ait désiré alors et que c’eût pu lui plaire.
»

 

 


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