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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 10:04

 

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Bien que (à l’instar de l’Ulysse joycien, dont l’auteur se revendique) Le Zeste desnuméro4 choses… dure le temps d’une seule journée de la vie de l’architecte Stéphane Gliga, dans un chef-lieu de la Roumanie des années 80, tant de plans et de styles ont le loisir de s’y imbriquer en un rébus infini, que – à la fin de l’histoire – ça ne se raconte pas ! Pourquoi cet antihéros fuit-il son passé et, au fond, la vie même ? Est-ce une question de caractère, de tempérament – se rajoutant à l’ambiance d’une société totalitaire tenant debout tel ce « Palais de Criss-Criss » des maquettes de l’Atelier d’urbanisme 8, et dont les interminables queues devant les magasins s’organisent en une vraie société parallèle, calquée sur l’autre et pratiquant le même double langage ? Et la fascination de Stéphane pour l’« Écorchée » (banal torse anatomique à l’usage des étudiants reconverti en « démiurge » et en Némésis), ne vient-elle pas d’une peur d’alpiniste de tomber (ôté le « zeste » des apparences) dans l’« aven » du non-sens de l’existence, pour se retrouver piégé dans cette « chambre forte » de ses souvenirs, absurde inventaire d’objets perdus étiquetés sur des étagères ? Faute de sens, on s’accroche aux mots-choses, comme le petit Eliade, cet alter ego. Sans même « parler comme un livre » (R. Musil), « vivre comme on lit »… (D.I)                   

 

Eliade, l’Iorope et la Fumée tout au fond du jardin

           


         « Est-ce que, chez vous, le facteur passe aussi pendant la nuit ?

         – Pourquoi donc ?

         – C’est que cette lettre n’était pas dans votre boîte, hier aprème…

         – Mais toi, Eli, comment le sais-tu ? »

Eli avale sa salive. Pris la main dans le sac, que faire ? clignotent ses petits yeux noirs. Je fais comme si. Je continue de marcher.

Trois pas pour lui, une seule enjambée pour Stéphane. Des petons trappe-trappe, des menottes clap-clap, comme dirait Herr Döblin. Il fait comme si, Eli, soudain captivé par les flaques d’eau qui ont envahi le trottoir. Stéphane cependant a ses soupçons.

« T’as encore reluqué les boîtes, histoire de vérifier si, par hasard, y avait pas de nouvelles lettres, pour leur mettre le feu ! Pas vrai ? » Eli nie avec vigueur. « Des craques ! Des bobards ! Ça prend pas avec moi, Eli ! Je parie que, toi aussi, t’es de la bande de ceux qui fourrent des allumettes enflammées dans les boîtes aux lettres !

– Des éclats de bois », se hâte de préciser le môme.

Stéphane n’a pas bien compris. « Des quoi ? » Eli se mord les lèvres. Il a encore vendu la mèche. Le moment ou jamais de découvrir que le silence est d’or. Pendant quelque temps, on n’entend plus que le crissement de cellophane de son ciré couleur citron.

 

L’architecte insiste. « Tu disais ? »

Eli répond, de mauvaise grâce : « Des éclats de bois trempés dans du bitume. Les allumettes, c’est de la daube, ça s’éteint trop vite. » Et splach ! il a encore mis les pieds dans le plat ! Il ajoute, vivement : « J’ai fait le guet, et je les ai vus comment qu’ils ». Sa disculpation tardive se heurte au ricanement de l’architecte. « T’as vu ça après y avoir mis le feu de tes blanches mains ! »

Un aveu hypocrite, Eli le subodore, serait préférable à une dénégation véhémente, mais avec des chances nulles de crédibilité. « Moi, vous savez, j’y ai jamais mis le feu. Suis trop p’tit, qu’ils disent. Ils m’ont juste envoyé faire le pet. Mais, faut que vous le sachiez, chez vous, on a encore jamais mis le feu. Y a que chez les rossards que nous… » Des espèces de Robin des Bois, quoi ! Et c’est là, se dit Stéphane, qu’était censée intervenir une leçon dans le style prof principal : morale, menaces et autres représailles, des spécialités Camélia, eh oui, qu’elle était délicieuse, Camélia, lorsqu’elle remontait les bretelles à ses morveux ! Hélas, Stéphane n’a ni son tact pédagogique, ni son énergie, ni son vocabulaire, ni ses réquisits (id est sa règle redoutable), ni ses réquisitoires inspirés ; et, de surcroît, aujourd’hui, le rose auroral lui relève le seul bon côté de l’espèce humaine, tandis que le glorieux café de tantôt a laissé grand ouverts les pores de sa tolérance et de sa miséricorde chrétiennes ; c’est pourquoi, au lieu de culpabiliser l’incendiaire, il se prend à pouffer. De quoi ? Eh ben, des efforts désespérés du garnement de se tailler le masque angélique de l’Enfance innocente et ingénue.

Le gamin est resté les yeux collés à l’enveloppe que Stéphane enferme toujours dans sa paume. Il la guigne avec un dépit comique, comme une proie perdue. Comme une chance ratée.

« Pourquoi y a rien d’écrit sur l’enveloppe ?

– C’est une enveloppe secrète. Arrivée pendant la nuit, par la poste secrète.

– Et, cette Poste secrète… c’est toujours le père Horica Lemanchot qui distribue son courrier ?

– Mais non. C’est un autre facteur. Celui-là, tu le connais pas. Il circule que la nuit. Tout sapé de noir, avec des verres fumés et en chaussons de feutre, pour que les ennemis ne l’entendent pas… » Ça devient passionnant. Eli allonge le pas, de même que le cou, afin de boire la moindre parole, la moindre inflexion de voix de l’adulte, tâchant de deviner : est-ce qu’il me charrie, là, oui ou non ?

Futé, le môme. Filons-lui quelques indices de plus : « Il a un vélo en bois de tilleul, aux roues enveloppées de velours… »

Eli exprime une perplexité : « Mais, comment ça se fait que moi, je l’aie encore jamais vu ?

– C’est qu’il ne passe que très tard, après minuit, quand toi, tu roupilles déjà à poings fermés…

– Alors, cette nuit, moi, je vais pas dormir ! » annonce Eli, les yeux étincelants.  « Et, il en distribue beaucoup, des lettres blanches comme ça ? » Pour sûr. Mais rien qu’aux gens qui ont des secrets. « C’est bon, mais si y a rien d’écrit sur l’enveloppe, comment va-t-il savoir à qui la porter ? » Pour une colle, c’en est une !

« C’est quee… » – bafouille Stéphane – « moi, j’ai jamais dit qu’y avait rien d’écrit sur l’enveloppe ! L’adresse est juste… peuh… écrite à l’encre sympathique ! » Du coup, Eli se met à battre des paupières, humant l’air : mystère ou mystification ? « Comment, tu sais pas ce que c’est !? C’est une encre invisible au pékin ordinaire. L’écriture n’apparaît que si, peuh… que si on lui souffle de l’air chaud dessus.

– Fais voir ! » Eli l’a déjà délesté de son enveloppe, soufflant là-dessus tout l’air de ses poumons. « Que dalle ! Pourquoi ça n’apparaît pas, dis ? Pourquoi ?

– Je crains que ce soit toi qui lui es pas très sympathique… – À qui ? – À l’encre. C’est bien pour ça qu’on l’appelle encre sympathique. Ça lui suffit pas qu’on souffle de l’air chaud par-dessus. Faut aussi qu’on lui soit sympathique. Sinon, y a pas une seule lettre qui apparaisse !

– Macké, pourtant, dit que suis sympathique ! » proteste le gamin. Qui-ça, Macké ? C’est son oncle, Macké le mécano. « Souffle là ! » ordonne Eli à Stéphane, lui fourrant l’enveloppe sous le nez. « À ton tour de souffler ! » Il est revenu à ce point où il laisse tomber le vous protocolaire en faveur de ce tu démocratique. L’architecte improvise, au pied levé : en fait, cette encre-là résiste mal à trop d’apparitions-disparitions, après quelque temps, elle se fatigue et disparaît pour de bon. C’est ce qu’a dû arriver à celle-ci, cet étourdi de facteur lui aura soufflé dessus encore et encore, histoire de se remémorer l’adresse, jusqu’à ce que, voilà, tout le texte s’en trouve effacé. Tant pis.

« Mais, pourquoi tu l’ouvres donc pas ? » s’étonne derechef Eli, lorsque l’architecte fait rentrer l’enveloppe dans la poche de son veston.

« Parce que c’est pas poli de lire ses lettres au beau milieu de la rue », fait Stéphane, aussitôt pris de fou rire. C’est qu’il vient de le dire précisément à la manière sentencieuse de Camélia. Eli le foudroie d’un œil soupçonneux :

« Tu te fous de moi, pas vrai ? Cette encre-là existe même pas ! »

Qu’à cela ne tienne, dans pareilles circonstances, Stéphane sait déployer un sérieux absolument convaincant : « Mais, bien sûr que si ! Juré craché ! Si tu me crois pas, interroge ton papa. Ou alors la Cam’rad’ M’tresse. » Voilà. Il vient d’invoquer les autorités suprêmes. Il y manque plus que Gigi, le chef des pyromanes.

« Et, cette encre-là », tâtonne Eli, « on pourrait l’acheter où ?

– Tu rigoles ? Les trucs sérieux, on peut les acheter nulle part, c’est pas fait pour le premier morveux qui passe ! Sinon, y aurait plus de secrets… » Eli l’approuve entièrement. Car, si les secrets n’existaient plus – ces trucs qu’on ne chuchote à l’oreille de son meilleur copain qu’après s’être assuré sous serment que ses lèvres resteront scellées –, eh ben, la vie serait plus du tout marrante. Se sentant désormais de pied ferme, Stéphane développe le sujet : « C’est une recette magique très ancienne. Les Babyloniens l’ont concoctée y a quatre mille ans. Alchimistes, magiciens et sorciers se la sont transmise de bouche à oreille. Y a jamais, dans le monde entier, plus de trois hommes à la fois qui connaissent cette formule secrète. Et l’un d’eux se trouve vivre dans notre ville, là, en ce moment. Son nom de code est Cenino Cenini.

– Et son nom pour de vrai ? », dresse Eli l’oreille.

« Navré, mais ça, j’ai pas le droit de te le dire ! J’ai juré de garder le secret, tu comprends ? » Eli hoche vivement la tête. « Au fait, son nom secret, j’avais pas davantage le droit de te le dire. Ça doit rester entre nous. Motus et bouche cousue, d’acc’ ? »

Eli est tout heureux d’entrer dans un tel secret.

« L’homme est maintenant très vieux », poursuit Stéphane. « Il doit avoir quatre-vingt-dix-neuf ans bien sonnés. Nul ne sait à qui il va léguer le secret.

– À toi, si ça se trouve », suppute Eli.

« Tu rigoles ? Quoique… sait-on jamais ? »

Une idée taraude Eli. « Tonton Gliga, tu pourrais vraiment pas m’en dégoter, dis ? Rien qu’un chouia, de quoi remplir mon stylo un bon coup… »

Stéphane se fait prier, pour la forme, invoquant les terribles difficultés de se procurer les mystérieux ingrédients. Il finit par le lui promettre, à une condition. Laquelle ? Qu’Eli, et toute la bande d’incendiaires, mettent un terme à leurs raids de piraterie postale. Eli accepte. Stéphane en est ravi. Dommage que Camélia ne fût plus là pour applaudir à ce succès pédagogique ! Bien qu’elle n’eût guère approuvé ses méthodes : t’as menti à cet enfant ! tu lui as bourré le crâne d’idées fausses ! espèce d’obscurantiste ! Stéphane fronce légèrement les sourcils. Et ta promesse, comment tu comptes la tenir ? Bah, y avait bien cette recette-là, à l’eau et à l’ammoniaque, je crois… à moins que ce fût de l’alun de potassium ?... Je vais faire appel aux lumières de mon copain Lica Ferox…

« Ça s’ra génial à l’école, cette encre-là ! » s’emballe Eli.

« Pour tes antisèches, hein ? » Mais Eli lui rit au nez. C’est vrai, à quoi bon pour lui, des antisèches ? Car, ne l’oublions pas, Eli est un enfant prodige ; un démon de malice, un voyou de première, mais prodige !

« Pour nos petits mots. Tu sais, on est là deux clans rivaux. Jeudi dernier, la Cam’ Rat’resse nous a tous fait changer de place. Elle nous a bousillé toute notre organisation. Et depuis, notre poste à nous, elle a du mal à passer. L’Ennemi interpec… intrecep… » Stéphane vole à son secours, lui soufflant le mot. « … c’est ça, il intercepte nos lettres et évente tous nos secrets. Mais si on l’avait, cette encre sympathique, alors waouw ! quand l’Ennemi verrait qu’on s’envoie que des pages blanches, sans rien d’écrit dessus, il en resterait bouche bée, et ferait un infarctus ! » (L’infarctus, c’est une expression de son paternel.)

« T’as quoi comme cours, aujourd’hui, Eli ? La gym ? » Déduction d’après le filet chargé des tennis et du survêt. « Dur-dur, tes cours ? » Le môme ne daigne même plus répondre à des questions à ce point idiotes.

« Et Christina, ça va ? Toujours à Brasov ? » Stéphane opine du chef. « Et, elle reviendra vraiment plus à notre école ? Plus jamais-jamais ?

– Ben non, je crains que non… », murmure Stéphane. Puis se mord les lèvres.

Ils sont arrivés à la hauteur du petit square du 30-Décembre. Ici, leurs chemins se séparent, bye-bye ! Eli tourne à droite, dans l’avenue de la République. Sur le chemin de l’école, il s’arrêtera pour récupérer Bogdan, son camarade des quatre cents coups. Stéphane soupire, soulagé. Moins d’une trentaine de pas plus loin, le gravier de l’allée déjà crisse derrière lui sous un trot bien familier.

« Tonton Stéphane » – Eli s’essouffle – « surtout n’oublie pas pour mon encre ! 

– Pas de souci, chef, c’est noté ! » le rassure Stéphane. L’encre toutefois semble plutôt un prétexte. Il ressort que la veille, Eli s’est brouillé avec le dénommé Bogdan, et que maintenant il n’a pas la moindre envie de patauger tout seul dans le bourbier de l’avenue de la République. Et il y a encore une autre raison :

« S’te plaaîît, raconte-moi l’histoire de la baleine et des renards argentés !

– Mais voyons, Eli, tu la connais déjà… Je te l’ai racontée pas plus tard qu’avant-hier !

– J’ai tout oublié ! »

Ça, c’est un mensonge. Parce qu’Eli (pour étrange que ça puisse paraître, cet hypocoristique ne vient ni de Daniel, ni de Gabriel, mais tout droit du noble nom d’Eliade), Eli est réellement un phénomène. Un enfant prodige, bien que, des fois, on se demande franchement s’il n’est pas prodige au sens négatif… Dès l’âge de quatre ans, ce môme fit preuve d’une mémoire phénoménale. Il retenait absolument tout ! Ses préférences allaient à la toponymie et aux appellations de médicaments. À cinq ans, quoique ne sachant pas encore lire, il connaissait déjà les titres de tous les bouquins de la bibliothèque familiale. Ayant remarqué son intérêt pour les disques, son père, grand mélomane, songea lui faire une éducation musicale. Or, à son désespoir, le môme apprit par cœur les titres des morceaux musicaux, les noms des compositeurs et des interprètes, mais se désintéressa totalement de la musique elle-même. Un été, à l’ombre acide du ventre badigeonné de la Dacia, assistant son oncle Macké, qui retapait l’isolation de la bagnole, il apprit en quelques heures seulement les noms de toutes les pièces d’une automobile. Puis il épata les vendeuses de la parfumerie où travaillait sa mère, en leur débitant les noms de certains produits cosmétiques et de certains ingrédients qu’elles-mêmes ne savaient pas par cœur. Ravis, ses parents s’empressèrent de l’inscrire à une maternelle à l’enseignement en allemand. Le môme potassa tous ces mots-là, consciencieusement, mais se refusa obstinément à la moindre conversation. La syntaxe ne l’intéressait guère. En dehors des substantifs, nul autre vocable n’avait d’intérêt pour lui.

« Je sais, arrêtez de m’interroger » – hurla-t-il un jour, et ce fut là sa déclaration de guerre à la langue allemande – « je sais, der Tisch égale la table, der Stuhl égale la chaise, die Katze égale le chat, der Hund égale le chien, das Fenster égale la fenêtre ! Ce que je comprends pas, c’est pourquoi je devrais apprendre deux façons différentes de dire le même truc ! ». Donc, ce n’est pas de nouveaux mots qu’Eli désirait, mais de nouveaux trucs. Et les trucs vraiment nouveaux se faisaient de plus en plus rares.

 L’instant où sa grand-mère tomba malade et s’alita signifia pour lui un réel bonheur. Il ne quittait plus son chevet de toute la journée, non pas pour s’occuper d’elle, mais pour apprendre les noms des médicaments qu’on lui administrait. Dès que la grand-mère alla mieux, il la tanna pour qu’elle lui lise les notices, mémorisant les noms des principes actifs, dosage, posologie, effets secondaires et contre-indications, et tout le toutim.

Survint ensuite sa visite historique à la pharmacie du quartier. Après avoir fini leurs emplettes, ses parents n’arrivèrent plus à le faire décoller des présentoirs remplis de médicaments. Il eut tôt fait de devenir la mascotte des pharmaciennes. Il se tenait derrière le comptoir, apportant, sans jamais se tromper, les médicaments précis sollicités par les clients. « Mais, comment fait-il pour les reconnaître, puisqu’il sait pas encore lire ? » s’émerveillaient les concernés. « Bof, à l’odeur », rétorquait Eli, excédé par ce tas de raseurs.

Sa toute première année scolaire ne manqua pas d’émotions. En deux heures seulement, Eli apprit l’alphabet ; en revanche, il lui fallut plusieurs mois de dur labeur pour apprendre à relier entre elles les lettres isolées afin d’en former des mots. Et, même après, le bien-fondé de telle opération semblait lui échapper. En calligraphie, en dessin et en math, c’était la cata.

Jusqu’à son âge actuel (il venait d’avoir huit ans), personne n’avait encore pu déceler si, en dehors de sa mémoire d’éléphant, Eli était aussi doté d’un cœur. C’était un môme agressif, violent, à l’imagination morbide. Dernière preuve en date : cette fixette pour ladite histoire de baleines et de renards argentés – un récit éthologique que Stéphane avait déniché dans une brochure illustrée (Dans des contrées lointaines, disait le titre traduit du russe), l’un de ces tomes de zoologie romancée par lesquels Camélia jugeait bon de commencer l’éducation scientifique de sa fille.

« J’ai tout oublié, juré craché… », répétait Eli.

« Toi, qui oublies jamais rien ? à d’autres ! Voyons un peu… quelle est la capitale de l’Islande ? »

Eli suspendit son regard en l’air, à l’endroit où l’île de glace en question était, peu ou prou, censée flotter. « Reykjavík ! » articula-t-il, en faisant grincer le j. Il le prononçait comme ça s’écrit. Stéphane s’était évertué en vain à le persuader qu’il y a aussi des noms qui s’écrivent d’une certaine manière, mais se prononcent d’une autre : Eli l’avait sanctionné d’un coup d’œil moqueur. Cette fois, il ajouta : « Mais, je te l’ai déjà dit, l’Europe, y en a marre ! Elle me soûle, l’Europe ! »

Stéphane inspira profondément. C’est toi qui l’auras voulu, petit malin ! « Alors, la capitale de l’Indonésie ? – Dj… Djakarta ! » répondit le gamin, du tac au tac. « Du Honduras ? – Tegucigalpa. – De la Mauritanie ? – Nouakchott. Tu les choisis vachement dures, hein ? – Du Belize ? – Belmopan. – Du Madagascar ? – Antananarivo.  – Du Swaziland ? – Mba… Mbabane.  – Du Suriname ? – Paramaribo ? – De la Haute-Volta ? »

La rafale de réponses impeccables cessa net. « C’est quoi, ça ? » gronda Eli, avec un mélange de méfiance et de mépris. Sa frimousse est éloquente. Elle dit quelque chose du style : « Ce pays-là existe même pas ! Tu cherches à m’embrouiller avec des noms bidon, mais ça marchera pas avec moi ! »

« Navré » – finit par piger l’architecte – « celle-là, elle a changé de nom ! ». La Haute-Volta a changé de nom, et notre Eli ne carbure qu’à l’édition la plus récente de l’atlas de géographie ! « Comment que ça s’appelle, là ? » Ce n’est pas la première fois qu’il sèche de la sorte. La toute première fois, c’était il y a un an, quand ils s’étaient chamaillés au sujet des États voisins du Nigéria. En fin de compte, il était apparu, atlas à l’appui, que c’est Eliade qui avait raison : Stéphane ayant simplement confondu Nigéria et Niger. Il s’en était senti humilié. Depuis, malgré ses efforts de se remettre à jour en matière de géographie, et malgré une prudence qui désormais lui faisait poser uniquement des questions sur des points sur lesquels il s’était documenté la veille, les déconvenues du même genre s’étaient enchaînées. Dorénavant, en pareilles situations, Stéphane préférait admettre d’emblée son ignorance, afin de s’épargner des scènes infiniment plus pénibles.

Eli tenta de l’aider : « C’est où, ça ? En Asie ?

– Non. En Afrique. Quelque part au sud du Mali.

– Au sud… c’est-à-dire… ? » Chose étrange, Eli ne connaissait pas les points cardinaux, mais juste les notions de haut et de bas, de gauche et de droite.

« En bas » – lui traduit Stéphane – « au-dessous du Mali.

– Ah bon ? Alors, c’est le Burkina Faso ! » Mais oui, c’était bien ça ! « Capitale : Ouagadougou ! » glousse Eli. « Ça vous met la langue en tire-bouchon ! » Stéphane cependant ne le laisse pas souffler, il revient à la charge, dans l’espoir de prendre sa revanche :

« Quels sont les États voisins du Zimbabwe ? » Là, il se sent fort sur ses positions. Il a étudié la veille le problème.

Eli s’arrête au beau milieu d’une flaque d’eau. Il retire ses mains de ses poches. Un coup de vent, alors, gonfle son ciré qui claque, on dirait le petit foc, la voile de proue. Son capuchon porte le logo K-WAY. Key-Way, article d’importation. La voie K. Ou alors la voie de K. ? Tel qu’il reste campé là, droit dans ses bottes jaune coing, flottant dans ce ciré couleur citron, trop large pour lui, avec son cartable orange sur lequel les deux catadioptres flamboient comme les yeux des démons de l’enfer, Eli est sans conteste l’objet le plus coloré de toute cette rue grise. Sinon de toute cette ville, va savoir.

Les yeux du gamin se promènent, fébriles, de haut en bas, comme si, devant lui, une véritable carte pendait dans l’air blafard du matin.

« Euuh… » C’est l’euuh qu’il emploie pour temporiser ses réponses. Il balance, il a trouvé ! Sa main gauche suit un contour dans les airs, tandis qu’il énumère : « Tout en haut, y a la Zambie. À droite, le Mozambique-bourrique. En bas, y a un p’tit bout de l’Afrique du Sud. À gauche, le Bots… le Botswana et la queue de la Namibie, on dirait une louche, cette Namibie, n’est-ce pas ?

– Bravo ! Tu vois bien, espèce de p’tit malin, que t’as rien oublié du tout ! Viens pas me raconter après ça que t’as oublié mon histoire !

– Mais si, celle-là, je l’ai oubliée, na ! » Et, empoignant résolument les sangles de son cartable, Eli redémarre en trombe. Si la carte qu’il vient juste de consulter était toujours déroulée devant lui, sa poitrine en déchirerait la toile à peu près au niveau de la faille de San Andreas. Mais la carte s’est déjà évanouie tel un brouillard, laissant Eli reprendre son trot-trot sautillant, avec son cartable qui tinte dans son dos comme s’il était bourré de cailloux lunaires.

« Tu veux peut-être que j’aille au repêchage ? » gémit le môme, à vous fendre le cœur. « Qu’on me mette un quatre sur dix ? C’est qu’aujourd’hui c’était jour de rédaction, et que moi, je voulais écrire sur les baleines et les renards argentés…

– Et, quel était le titre exact de cette rédaction ?

– Euuuh… L’automne est arrivé. »

Stéphane, conquis, éclate de rire. Rien que pour cette dernière énormité, le môme mérite de la ravoir, son histoire. L’adulte aspire une bouffée de l’air vif, fermenté de l’automne et commence, solennel : « Lorsque les effroyables tempêtes arctiques rejettent sur le rivage une baleine morte…

– Mais, où est-ce que ça se passe au juste ? » l’interrompt Eli. Sacré Eli, intraitable sur le rituel, il a failli l’oublier. Lieu, temps, personnages. Exposé. Eli n’admet pas la moindre entorse au scénario initial.

« Là-haut, dans le Grand Nord soviétique, à savoir dans les îles du Commandeur. Dans le détroit de Béring. À propos : qu’est-ce qui s’y trouve du côté gauche ?

– L’Alaska. Qui, elle, appartient aux U.S.A.

– O. K. Eh ben, lorsque les tempêtes arctiques rejettent sur le rivage une balei…

– Minute ! Fallait d’abord me dire ce qu’y faisaient les renards ! »

Stéphane est agacé par cette nouvelle interruption. « Que voudrais-tu qu’ils fabriquent, si tu me laisses même pas le temps de te ramener sur la berge cette foutue baleine !?

– Mais, pas là-bas, voyons ! Ce qu’ils faisaient sous les maisons… » Stéphane ne voit toujours pas. « Et aux chats… » lui souffle le môme. Ça y est ! là, il a pigé !

« Ah oui ! Autrefois, les renards argentés creusaient leurs tanières sous le plancher des maisons. Les gens pouvaient plus dormir à cause d’eux – toute la nuit, ils arrêtaient pas de gratter, de grogner, de se bagarrer avec les chats…

– Là, c’est bon ! » approuve Eli, satisfait. Tu peux y aller !

« Lorsque la tempête rejetait sur le rivage quelque baleine morte, tous les renards de la toundra se ruaient affolés par la gourmandise vers cette montagne de chair grasse et appétissante. À force de se goinfrer de la chair de la baleine, et à force d’y trifouiller à la recherche d’un meilleur morceau, ils en arrivaient à se creuser de profondes tanières dans la carcasse du monstre. Ils se plaisaient là-dedans. Plus besoin de courir la toundra pour se chercher la nourriture et un abri. Là-dedans, ils avaient à la fois le gîte et le couvert. Ils y étaient à l’aise, et heureux. Ils n’y manquaient de rien. Mais, avec le redoux, les renards étaient contraints d’abandonner leurs tanières creusées dans cette gigantesque charogne, qui commençait de s’avarier.

– Et puis… ? », Eli frissonna pour de vrai.

« Tous ces renards mouraient. Ils mouraient de froid. Leur joli pelage duveteux, désormais, était tout englué de graisse de baleine. À cause de cette graisse qui l’encrassait, leur joli pelage leur collait aux flancs, n’arrivant plus à gonfler, et donc cessant de les isoler des rigueurs du printemps arctique.

– Et, ils en mouraient tous ? », pleurniche Eli.

« Si, tous. »

Ils se taisent tous les deux. Une voiture passe. Une gerbe d’eau boueuse les éclabousse de la tête aux pieds, mais Eliade ne pipe mot. Stéphane, lui, qui a pu esquiver à temps, se sent tenu de renchérir :

« Si les chasseurs tombaient sur une de ces baleines, ils délogeaient les renards de leurs tanières, puis y mettaient le feu. La graisse de baleine flambe super bien. » Ça aussi c’est une vengeance.

« Mais, ces renards-là, ils mouraient pas aussi de froid ? » Ben si, lui confirme tacitement l’architecte. « Alors, les chasseurs, pourquoi qu’ils les délogeaient de là ?

– Sais pas. Peut-être s’imaginaient-ils les sauver comme ça.

– Sauf qu’ils les sauvaient pas… » Ben non, soupire Stéphane. « Même qu’ils en mouraient encore plus vite… » Tu parles d’une histoire éducative ! Espérons qu’il y aura plus d’autres questions !... Espère, mon pépère. « Quand ils bouffent la baleine » – fait Eli, levant vers lui un visage limpide d’où la dernière trace de tristesse s’est déjà envolée – « les renards commencent-ils par lui croquer les yeux ? ». Ah ! cette fichue imagination morbide dont Eli épouvante ses parents !

« Sais pas. Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

– Parce que c’est ça que les rats ont fait au matou. » Cette phrase : comme un pincement au cœur. Stéphane s’arrête pile. Le môme, lui, trottine derechef, dans ses bottes jaunes.

« Quel matou… ? », bredouille l’adulte.

Eli fait une halte stratégique. Il a quelque peu vendu la mèche, alors, autant que ça lui rapporte. « Si je te le dis… toi… tu me donnes un truc ! » Quoi donc ? « Comment ça, quoi ? Ce que tu m’as mis de côté : chewing-gum, bonbons, timbres… » Comme Stéphane lui explique, peiné, que, sans blague, là, il a oublié de lui mettre quoi que ce soit de côté, le visage du petit Eliade devient sinistre. Et il décide de lui déballer ça tout cru :

« Y s’agit de ton matou ! Ça fait trois jours qu’il est là-dessous, dans les égouts. À peine si je l’ai reconnu. À sa queue et à son plastron. Pour le reste… Les rats ont commencé par les yeux et les oreilles… » Horreur ! Ce soyeux, cet astucieux, ce teigneux Ma Tou You ! Quel sort affreux ! Bien que désormais l’affligé à consoler fût Stéphane, c’est encore Eli le sans-cœur qui lui miaule dans l’oreille : « Allez, prends-moi dans tes bras ! »

Stéphane lui jette un regard ahuri. Qu’est-ce qui lui prend, là ? Or Eli, d’un geste muet, lui signale une mare balèze qui bouche littéralement le carrefour. Les pierres prévues pour la traversée sont disposées à des intervalles de géant pour un bonhomme tel que notre Eliade. « Et tes bottes ? » fait Stéphane. « Elles sont nazes… », renifle le gamin. « Et moi, j’ai peur… les gars, ils disent que là-dedans, dans cette grosse flaque, y a un monstre, un flaquosaure !

– Un flaquosaure, tu m’en diras tant ! » ahane Stéphane, hissant le mouflet sur ses épaules. Pas si facile de rebondir d’une pierre l’autre avec ce fardeau sur son échine, le pied glisse à chaque pas, le miroir d’eau caca d’oie vous guette et qui sait quels trous il peut bien dissimuler, car toute cette zone-là n’est qu’un gruyère, même qu’on y a découvert plusieurs obus qui n’avaient pas explosé. De-ci, de-là, tel un gracieux patinosaure, de-là, de-ci, telle une alucite voltigeant de pierre en pierre, faisant la nique au flaquosaure, ainsi parvient l’architecte de l’autre côté.

 

Extrait du roman Coaja lucrurilor sau Dansînd cu Jupuita, éditions Polirom, 2010 (3ème éd.), pp. 63-74.

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Published by Seine & Danube - dans DE LA FICTION
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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 10:02

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« Premier cours de géométrie » est une nouvelle extraite du premier recueilnuméro4 de Ovid. S.Crohmălniceanu :« Istorii insolite » (Histoires insolites) qu'il publia en 1980 avant de donner une suite logique à l'ensemble avec « Alte istorii insolite » (Autres histoires insolites) en 1986. L’esprit de ces nouvelles procède de la ‘hard science-fiction’, proche d’hypothèses ou démonstrations des sciences « dures », mais le fantastique de ces «Autres histoires insolites » relève, selon le critique Nicolae Manolescu d'un champ plus vaste et dont Mircea Eliade le nouvelliste et romancier fut un précurseur [1]. Crohmalniceanu est d'ailleurs également répertorié comme auteur de science-fiction/ fantastique.[2]

« Premier cours de géométrie » expose le problème topologique des quatre couleurs. La narration est riche d'enseignement et de ce fait entre dans la catégorie des textes de bonne vulgarisation scientitique.

Par une belle rentrée d’automne baignée de lumière dorée, un savant raté se retrouve devant une classe surdouée. L’inventivité des élèves signe sa revanche sur son propre inaccomplissement. (H.L)

Nicolae Manolescu « Essai de portrait », Centenaire Mircea Eliade,  Revue roumaine, n° 459-461, 2007, p. 62.

Voir « Les auteurs de S.F des pays de l’Est », http://gersoo.free.fr/arts/sf/sf_east.html

 

 

                                                Premier cours de géométrie

  

 

                        C’était un automne exalté. Les platanes du lycée avaient jauni comme autrefois. Leurs bouquets s’habillaient de rouge sang. Vivante à nouveau, la cour s’était remplie du chahut de jeunes voix au gré du changement de douce lumière de la saison. Elle planait au-dessus des choses en bizarre vacillement d’incendie. L’étrangeté venait sans doute de la «bande dorée » à laquelle nul ne s’habituait. Ainsi avait-on baptisé la ligne suspendue au ciel depuis des semaines comme un extravagant détail décoratif. Les journaux commentaient l’origine du phénomène dans des articles, déclarations, hypothèses savantes. Déjà le sujet avait suscité polémiques, spéculations fantaisistes, dessins d’humour.

                        Si les explications ne satisfaisaient personne, c’est que « la bande dorée » était de l’avis des spécialistes l’effet lumineux d’un événement vieux d’au moins onze ans, survenu à d’immenses distances. Le manque d’informations était sans doute la source de la vitesse de construction d’échafaudages théoriques d’ailleurs démolis aussitôt à son sujet. Les suppositions gagnaient un champ énorme , les avis autorisés ne barraient plus la route aux publications d’élucubrations astrologiques, théosophiques, cabalistiques.

                        Sur le chemin du lycée, Rocus ouvrit comme d’habitude son journal pour parcourir un article d’un oeil.  Pour cet auteur,  la « bande dorée » réitérait une conjoncture miraculeuse. Dans l’histoire humaine, les astres l’avaient réalisée une fois seulement : quand l’Atlantide avait émergé. Tous les enfants de onze ans en expérimenteraient bientôt l’effet extraordinaire. « Soit les élèves de cette année » calcula Rocus très vite. Exactement les imbécillités dont rêve Maximilian, ironisa -t-il encore pour lui-même. Sa propre obstination était à l’origine d’une dispute germée des lustres plus tôt. Car Rocus enseignait les mathématiques depuis vingt-huit ans aux petites classes de ce vieux collège. Insensiblement, les enfants s’étaient mis à le voir en maître d’un monde mort de chiffres, de signes abstraits. Complètement chauve aujourd’hui, il avait l’air d’un professeur Nimbus aux ongles blancs de craie, à l’habit noir trop long         avec ses coudes luisants. Ses lunettes glissaient sur la pointe de son nez comme si  elles voulaient aussi le rapprocher de cette caricature.

                        Rocus traversa la pelouse devant l’établissement. Il rendit distraitement leur salut aux bonnets en train de se soulever, monta les marches de l’entrée, traversa le hall principal avant le long couloir, ouvrit la porte de la salle des professeurs. Personne. Il sortit sa montre, vit qu’il était trop tôt, signa le registre de présence, s’installa dans un fauteuil près de la fenêtre, posa le cahier de la classe sur ses genoux et reprit son journal, heureux de renouer avec sa lecture.

                        Quand, vingt minutes plus tard, il lui fallut prendre contact avec ses nouveaux élèves, il commença par promener un regard curieux sur les visages. L’exaltante lumière de l’étrange automne plaçait dans les yeux des enfants une brillance très vive mais estompait leurs faces, fondues dans une seule fine vibration dorée.

                        Rocus fit l’appel, cherchant à retenir le plus possible de noms et de physionomies. Puis il passa au tableau. Il avait l’habitude de commencer par familiariser les élèves avec des opérations élémentaires de superposition de figures géométriques par translation et rotation. L’innovation pédagogique était sienne : aussi y tenait-il beaucoup. Dans toutes ses classes, il dépassait d’ailleurs un peu le programme dans l’intention d’inculquer discrètement aux enfants l’esprit des mathématiques modernes. « Je veux leur faire sentir qu’ils apprendront tout juste de moi des aspects particuliers, simplifiés, d’un ensemble plus vaste.  Leur éviter de se fixer, par exemple, sur la géométrie euclidienne -  s’échauffait-il, même si mon cours s’y résume. Je veux laisser libres toutes leurs facultés spéculatives. » Il avait trouvé ces arguments - il le savait bien - à l’appui d’une idée qu’il taisait. Face à quiconque. Sinon Maximilian, son seul ami, admettait Rocus mais ce n’était pas un enseignant.  D’ailleurs s’il l’avait moins rasé avec ses histoires, leur amitié ne serait peut-être pas née. Maximilian dévorait des romans de science-fiction jusqu’à s’en farcir le crâne.  Dès leur première rencontre, il avait mis Rocus hors de lui en lui parlant de mutants. Rocus avait explosé. « Un bond biologique de l’espèce ! Quelle imbécillité ! Et imminent encore ! Ainsi demain, au réveil, notre cerveau pourra exécuter des opérations impossibles aujourd’hui sans études interminables ? Fantasmes littéraires, croyances d’ignorants ! » Rocus avait insisté sur ces derniers mots avec un dégoût qui ne découragea pas son interlocuteur. Patiemment, l’autre revenait à la charge avec des arguments positivistes : les hommes utilisent aujourd’hui une faible partie de leur matériau cérébral. Il citait des savants notoires. Il demandait à Rocus comment expliquer les phénomènes télépathiques, les mémorisations monstrueuses, la clairvoyance. Ce début de controverse sans issue les avait rendus amis. Toutefois, Maximilian ignorait la blessure secrète du professeur. Durant ses études, Rocus avait été « un espoir scientifique ». Son doctorat avait porté sur le célèbre problème de topologie « des quatre couleurs ». S’il n’avait pas réussi la démonstration attendue ( quatre couleurs suffisent pour disposer sur toute carte imaginable, dans tous les cas possibles, des surfaces jointes de couleur différente), il laissait entrevoir l’explication de l’étrange propriété. Rocus avait imaginé des surfaces plus irrégulières que le plan ou la sphère. Avec une surprenante facilité, il  avait élaboré à partir de ces cas une démonstration analogue convaincante. Diffusé par deux communications, son travail avait fait sensation. Le problème insoluble livrait sa solution par une voie contrariante, ne procédant pas de la complexité vers la simplicité mais en sens inverse. Toutefois, le mathématicien de talent avait disparu du champ d’attention des cercles scientifiques aussi vite que surgi à l’étonnement de tous. Son nom ne figura plus dans les revues spécialisées, on ne le croisa plus dans les congrès. Résigné à devenir un obscur professeur de lycée, Rocus était entré dans l’océan de l’anonymat.

            Maximilian lui connaissait une seule manie - inoffensive-. Le professeur tenait chez lui, en grand secret, des statistiques. Il s’attachait année après année  à évaluer- en fonction de critères personnels- la hausse d’intelligence mathématique moyenne de ses élèves. Tout était méticuleusement enregistré par d’innombrables tableaux, traduit par des graphiques de  couleurs diverses. Les résultats n’étaient guère concluants. Si de vagues pics se montraient de-ci de-là, ils étaient timides, incertains. Rocus mettait tout son zèle à les faire ressortir pour les analyser avec passion. C’est pourquoi il avait été sensible à ces histoires de mutants. Mais les courbes sur feuillets millimétrés avaient déçu Maximilian. « Ces piétinements  n’ont rien à voir avec un bond » avait-il marmonné. Et l’éternelle discussion avait repris dans l’acharnement. Maximilian ne comprenait pas qu’on place de l’espoir dans des progrès aussi imperceptibles : puissance d’abstraction, mémoire des possibilités arbitraires, représentation aisée de situations-limites etc.

            Ces activités compensaient la blessure du vieux maître. Il s’était retiré - il était seul à le savoir  - sur la douleur d’un échec, accepté quoique jamais pardonné après vingt-huit ans. Quand dans sa jeunesse, il avait approché la solution du problème des quatre couleurs, il  avait frôlé des abysses. Son intelligence refusait de le suivre dans les esquisses de spéculations compliquant toujours davantage les situations possibles. Une infime dose de tension supplémentaire aurait suffi pour qu’il touche au but mais son cerveau était épuisé. L’expérience s’était répétée plusieurs fois dans un acharnement terrible, désespéré sans qu’il franchisse le seuil. Avec des précautions énormes, il avait élevé un château de cartes : il restait à placer l’ultime pièce en haut du fragile édifice. Pourtant un tel acte, ne requérant en principe aucun effort supplémentaire, lui était désormais impossible.

            L’échafaudage dressé à grand peine refusait de tenir debout. Tout était menace pour l’éphémère équilibre : en une violente secousse il s’effondrait. Régulièrement, Rocus se réveillait au bord du vide, l’esprit impuissant. Une sensation aussi humiliante, après des essais infructueux, il s’était juré de ne plus jamais la connaître : à aucun prix ! Même, après tant d’années, en y pensant quand il dessinait au tableau deux triangles isocèles égaux aux côtés parallèles, traçant les pointillés destinés à les faire coïncider, il se sentait envahi par une sourde,  une amère révolte.

            Il avait su tirer les conséquences de son échec. Etouffant sans état d’âme tout espoir de produire des contributions originales, il s’était contenté de sa fonction de professeur consciencieux. Il entretenait l’ambition secrète d’une  revanche sur la durée, avec une infinie persévérance. Peut-être un esprit mieux entraîné dès le départ franchirait-il le seuil ?  S’il modelait discrètement l’esprit des  élèves,  c’est en vue de développer leurs aptitudes à l’enivrante réussite hypothétique. Rocus dessina au tableau deux triangles égaux : l’un couché, l’autre debout, expliquant comment les superposer par translation et rotation. Il répéta l’exemple avec des segments de cercle. Il exposa encore plusieurs applications pour vérifier qu’on l’avait compris. Les enfants étaient éveillés. Ils avaient enregistré tout de suite, ils répondaient vite et juste à chaque question.

            Rocus encouragé envoya au tableau un garçon blond du premier rang dont les yeux sombres étincelaient. Il lui demanda de retirer sa chaussure gauche. Il lui montra comment la plaquer au tableau pour en reproduire le contour à la craie. Puis il lui fit répéter la manœuvre avec sa chaussure droite. Le garçon obéit avec amusement : l’exercice l’intéressait. La classe guettait la suite. Le tableau gardait la trace de deux empreintes blanches : timides pas dans une immensité noire.

            « A présent » demanda Rocus « combien de mouvements faut-il pour que les figures coïncident ? » Fixant les empreintes au tableau, le garçon restait pensif. Ses graphiques en tête, Rocus guettait la réponse. Très sûr de lui, l’enfant dit : « Deux ! Une translation et une rotation ! » Rocus se garda bien de montrer son insatisfaction. « Qu’en pensez-vous ? » questionna-t-il tourné vers la classe. Les yeux brillants des enfants montraient plus que de l’attention. Intrigués, ils se taisaient et un vif étonnement s’imprimait sur leurs visages. « Pourquoi refuser de répondre ! » Le problème était si simple ! Rocus insista : « Réfléchissez ! Les figures doivent se superposer à la perfection, sans pour autant quitter la surface. » Il désigna le tableau : « Regardez ! La première empreinte est courbée sur sa partie gauche, la deuxième sur sa partie droite. » Avec la même stupéfaction, la classe se taisait. Rocus pénétra entre les deux rangées de bancs pour s’arrêter devant un garçon replet au visage comique. Une main paternelle sur son épaule, il questionna : « Qu’en dis-tu ? » Le front plissé, l’enfant fixait le plancher. Enfin concentré, il leva les yeux pour proposer fermement, une note de défi dans la voix : « deux mouvements, une translation et une rotation ».Vaguement, la classe s’agitait. Les têtes nerveusement tournées vers Rocus, les visages interrogateurs tentaient de trouver la raison d’un tel refus de l’évidence. « Qui voit les choses autrement ? » Silence. Puis des voix timides s’enhardissant jusqu’à faire chœur redirent la première réponse, la renforcèrent par une nuance de protestation. Rocus scrutant les visages derrière les lentilles de ses grosses lunettes remonta vers la chaire : « Prenez une feuille ! Montrez-moi comment vous voyez la superposition ». Il était un peu déçu. D’habitude au moins un, sinon deux, trois élèves constataient que les figures orientées en sens inverse ( vers la droite, vers la gauche) ne se superposent pas par translation ou rotation plane, même si leur apparence est identique. « Ceux-là vont me donner du fil à retordre ! » réfléchit Rocus. Il feuilletait le registre ouvert, laissant passer le temps dont la classe avait besoin pour l’exercice. Peut-être s’étonneraient-ils en vérifiant l’impossibilité de superposer les empreintes. Dix minutes plus tard, il levait les yeux pour compter ceux qui constataient la difficulté du problème. Nul enfant perplexe face à sa feuille de papier. Tous travaillaient, têtes tondues penchées sur les pupitres, dessinant vite, effaçant d’un air concentré. « Quelles lignes compliquées s’appliquent-ils à tracer ? » De sa chaire, Rocus intrigué voyait les cahiers se remplir de courbes enchevêtrées, légères. Soudain, un garçon du fond découpa à la lame de rasoir une bande de papier. Il s’efforçait de coller les angles après une torsion plaçant un bord inversé sur un autre. Médusé, il suivit ses gestes. L’élève en face de lui faisait la même chose. Alors Rocus en vit deux autres, occupés à confectionner des disques rabougris comme des craquelins. Consterné, il descendit de sa chaire pour s’approcher d’un enfant. Sur sa bande de papier, on reconnaissait le dessin de positions de l’empreinte droite, celle qui par translation peut se mettre a coïncider, une fois tirée et retournée, avec la gauche. Une rotation, par suite, indiquait comment obtenir la superposition parfaite. Les enfants avaient imaginé de construire un modèle de « surface de Moebius » selon la terminologie de la topologie encore. Sur elle, en vérité, les figures pouvaient tourner en spirale sans se détacher, virant de la gauche vers la droite ou inversement. Pris soudain de frénésie, Rocus se faufilait dans les espaces libres entre les rangées de bancs.  Pour la plupart, les élèves ne recourraient pas au modèle intuitif. Dans leurs cahiers, la surface de Moëbius dessinée avec des ombres suggérait les courbes et positions de la première empreinte, déplacées pour coïncider avec la deuxième. Comme hypnotisé, Rocus alla droit au tableau. Il saisit l’éponge et la craie mais ne les utilisa pas. Il se retourna pour considérer la classe comme s’il la voyait pour la première fois. Les têtes levées lui semblaient à nouveau fondues dans la « bande dorée ». Soudain, une sensation d’inutilité le déchira. La minute d’après, son âme était traversée d’une certitude. Le deuxième état convertissait la sensation d’infériorité du premier en immense satisfaction intime, s’emparant de lui comme une douce ivresse. Il effaça le tableau avec lenteur. Dessina avec soin un fragment de carte imaginaire où plusieurs pays  étaient séparés par leurs frontières. Il fit revenir le garçon blond pour lui rendre la craie. Il se dirigea ensuite sans hâte vers le fond, prit lourdement place sur le deuxième banc, réclama un cahier. Dominant son émotion, il énonça aussi clairement qu’il put le problème des quatre couleurs. Puis, yeux rivés au tableau, il attendit calmement de noter tout ce qu’ils avaient à lui apprendre, tel un écolier appliqué.

 

            « Prima lectie de geometrie », dans « Istorii insolite », Editura Cartea românească, București, 1980, p. 28-39.

 

 

                                              

                                                            

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Published by Seine & Danube - dans DE LA FICTION
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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 10:01

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Le dernier roman d'Ana Maria Sandu est une histoire tout en finesse sur le pouvoir pervers denuméro4 la narration et sur le mode selon lequel la fiction peut devenir plus “réelle” que la réalité, l'altérant jusqu'à l'épuisement.

Ce qui semble être au début une fulgurante histoire d'amour (la rencontre entre Vali et Ramona) glisse vers un faux roman policier aux conséquences imprévisibles: le personnage clef de ce roman-confession est Madame Manea, une femme d'un certain âge qui revit ses passions de jeunesse par le biais de sa jeune locataire (Ramona) et dont les intentions ne sont pas aussi nobles qu'elles semblaient l'être au départ.

Les premières pages du livre nous font connaître Vali avant sa rencontre avec Ramona, dans cette Bucarest bigarrée et authentique si chère à l'auteur...

 

 

 Tue-moi!

 


La journée avait bien commencé pour mieux dérailler ensuite. Nous devions partir à la mer avec la voiture de Dudu, mais elle avait justement choisi ce moment pour le lâcher.

- Y'a un problème : je perds de l'essence, j'ai une fuite au réservoir, m'a annoncé Dudu au téléphone.

Lorsque j'ai appris ce qui était arrivé, j'avais déjà terminé mes bagages depuis près d'une demi-heure et m'étais préparé psychologiquement à boire ma prochaine bière à la terrasse d'une plage. Impossible de ne pas penser au col mousseux du verre de bière s'accordant harmonieusement avec la mer alentour...

Nous n'avons pas eu de chance. La fuite du réservoir a ruiné nos plans et notre week end prolongé est tombé à l'eau. J'aurais pu le convaincre que ce n'était peut-être pas aussi grave, du moment que l'essence ne coulait pas à flot. Mais un immense feu d'artifices sur l'autoroute ne faisait pas vraiment partie de mes projets du moment. Un autre ami m'a téléphoné et on a convenu de se retrouver en ville, à l'endroit habituel, où la bière ne coûtait pas une fortune et où l'on trouvait toujours une table même les soirs de grande affluence. Il nous arrive parfois de commander quelque chose sur le chemin, directement par téléphone. Je crois que le serveur s'est un peu fatigué de nos figures polies comme les meubles du restaurant. Mais on s'en fout.  Chaque fois, il nous sourit d'un air complice et nous donne l'impression, d'une certaine manière, que nous sommes rentrés à la maison. Ce qui est sûr c'est que nous avons généreusement contribué au financement du comptoir, des chaises, des rideaux, c'est donc tout naturellement que nous pouvons considérer qu'ils nous appartiennent. Et c'est exactement ce que l'on fait, on a nos préférences, on entre, on salue et on demande:

- C'est possible à notre table?

La plupart du temps, c'est possible. Ce soir-là, nous nous sommes donnés rendez-vous à huit heures et demi. Je suis incapable de me rappeler le nombre de bières que nous avons prises, d'autant plus que je n'ai même pas vu minuit arriver. Dudu culpabilisait car lui et sa nouvelle voiture qu'il avait payée une jolie somme, avaient ruiné nos plans. Mais à la deuxième bière, nous étions d'accord que ce n'était pas une aussi grande tragédie et que nous nous arrangerions pour partir le jour suivant.

Nous avons ri de tout et n'importe quoi. A tel point que mes muscles abdominaux que je n'arrivais plus à tonifier à la salle de sport s'étaient mis à me faire mal. Ils devaient d'ailleurs se contenter de ces séances de rire compulsif, un exercice efficace à long terme, du moins c'est ce que nous espérions. Puisqu'il était prouvé que le fitness mental était aussi efficace que l'activité physique, pourquoi se forcer à transpirer et à soulever des tonnes de poids? Mircica n'était pas d'accord avec la nouvelle théorie et se forçait, le malheureux, à aller deux fois par semaine aux séances d'entraînement. Et nous qui ne faisions rien, on ne trouvait rien de mieux que de le taquiner et de le corrompre avec de la bière:

- Combien tu disais que l'abonnement te coûte?

Nous avons calculé le nombre de bières que l'on peut boire avec 200 lei par mois et on s'est bien foutu de lui. Il nous a laissés tranquille, après nous avoir dit:

- Vous verrez, quand vous serez vieux, gras et laids, vous regretterez de ne pas m’avoir écouté!

Nous nous sommes aussitôt emballés :

- Mircica, avec tes trente ans bien entamés, tu ferais mieux de  nous laisser tranquilles, parce que c'est toujours avec nous que tu passeras tes vieux jours.

Nous nous sommes séparés, comme d'habitude, devant le restaurant. En attendant l'arrivée du taxi, on a convenu de s’appeler le lendemain, une fois que Dudu sera passé au garage pour voir ce qu'avait la voiture. Après qu'ils soient montés et aient refermé la porte de la Logan jaune, j'ai pris le chemin du centre-ville.

 

*

A chaque fois que je rentre chez moi, la nuit, lorsque la ville est enveloppée dans une bulle plastique, je pense à ma tante Olga, la sœur de grand-mère (que Dieu veille sur son âme...). Les phares des voitures et les néons des vitrines recouvrent les rues d'une substance argentée, qui me poursuit jusqu'à ce que j'atteigne la porte en fer et que je glisse la main dans ma poche à la recherche de mes clefs. Je m’y reprends toujours à deux fois pour trouver le numéro gagnant.

J'habite un immeuble qui date de l’entre deux-guerres, avec un escalier enroulé comme un immense réglisse et une balustrade peinte en noir. Lorsque la minuterie de la lumière s'éteint entre deux étages, je me guide en suivant cette trace couleur de suie et trouve ainsi le chemin de mon studio, où je tombe sur mes affaires jetées en vrac dans tout le studio et sur les vieux meubles d'Olga, dont je ne me suis toujours pas débarrassé. J'aurais pu demander à des amis de venir un après-midi pour que nous les descendions à la cave, mais quelque chose me lie encore à leurs grincements, aux heures avancées de la nuit. Je me suis habitué à ces bruits et je me dis parfois qu'il faudrait que je relise Dickens.

Ma tante est morte il y a quelques années et m'a laissé en héritage ce studio sur Magheru, juste à côté du Carlton. Elle est allée chez le notaire et a écrit à la main, sur une feuille de papier, que j'étais le neveu le plus gentil du monde et son unique héritier. Ce gain inespéré m'est littéralement tombé dessus, peut-être parce que j'ai toujours été indulgent avec ma famille et que j'ai écouté leurs histoires chaque semaine. Ils ont un style bien à eux pour vous raconter comment la petite Smaranda et Aurel se sont rencontrés à la cafétéria Scala, comment ils ont pris un jus de fruit et un gâteau, puis comment le lendemain, Aurel a demandé la main de Smaranda.

Un autre moment important dans l'histoire sentimentale de la famille Poenaru s'est joué à côté de la gare Filaret: Tanta, qui habite toujours le même immeuble en face de la Salle du Palais, a quitté un riche commerçant qu'elle venait d'épouser et est partie voir le monde avec deux valises et un philatéliste possesseur du premier timbre postal roumain, celui avec la tête d’auroch, dont on parlait comme du bien le plus précieux. Lorsque j'étais petit, je lui tirais les vers du nez pour qu'il me dise où était le timbre, car on venait de me remettre un classeur et j'aurais fait n'importe quoi pour trouver dans les petites enveloppes cartonnées que j'achetais à la poste, quelque chose que personne d'autre ne possédait. J'en étais même arrivé à rêver de la tête d’auroch, je voulais partir à sa recherche et la récupérer. Mais le timbre et la ténacité avec laquelle je fouillais dans les tiroirs rances ne les intéressaient guère, leurs « pauvre garçon, si riche pourtant! » avaient fini par m'intoxiquer. Cinquante plus tard, ils continuaient encore à se lamenter sur son sort et à condamner Tanta qui n’avait pas su se comporter comme une dame.

De ces extravagances, j’en ai bien souvent eu marre, mais je m’en suis aussi bien amusé, surtout depuis que j’ai compris que chaque famille a les siennes. Sinon de quoi parlerions-nous lors des repas du dimanche? Que nous raconterions-nous après tant d'années ? Certains protagonistes des histoires de mes tantes sont morts avant ma naissance mais ce n'est pas pour autant qu'elles n'ont pas de reproches à leur faire. Vous verriez les méchancetés que leur visage de papier crépon et leurs bouches déformées peuvent débiter ! Un spectacle épatant, à tous les points de vue.

Pour mes parents, les choses ne sont pas vraiment comme ils l’auraient voulu. Ils n’ont pas de petits-enfants à promener dans le parc. N'allez pas croire que je suis un bon à rien! C’est juste que je n’ai pas encore trouvé ma place. Sur ce point, ils ont raison. Comme dit mon père: certains mettent plus de temps à devenir adulte. D'une certaine manière, je les comprends. C'est justement pour ça que je fais comme si je ne les entendais pas quand ils commencent à me prendre la tête et à se lamenter sur leur sort. 

J'ai essayé toute sorte de travail dans ma vie, mais jamais je n'ai trouvé quelque chose qui me plaise vraiment. Au chapitre des relations amoureuses, je ne m'en sors pas non plus très bien. Quoi que je  fasse, elles se finissent toujours trop rapidement...

La meilleure chose qui me soit arrivée au cours des derniers temps est, sans doute, cet appartement. Je n'habite plus dans l'appartement de mes parents mais en centre-ville et je n'ai pas toutes ces tracasseries que peuvent avoir mes autres amis: « Le vieux a encore augmenté mon loyer », « tu connaîtrais pas quelque chose de chouette à louer, proche du centre? », « si t'entends parler de quelque chose, s'il te plaît, fais-moi signe ».

Mais parfois, je suis un peu surpris que les jours aient commencé à se ressembler les uns aux autres, comme si, avec cet héritage, mon destin était entré dans une sorte de boucle. 

Lorsque je rentre le soir, je marche à pas lents, empruntant, la plupart du temps, des rues détournées, émerveillé, à chaque fois, par le silence de Bucarest, la nuit. Je dérange les chiens qui dorment blottis sur les bouches d'égout. Ils me regardent, les yeux à moitié collés par le sommeil, sans lever la tête. Quand aux chats, ce sont des fantômes indolents, vous avez à peine le temps de les distinguer qu'ils ont déjà détalé à un ou deux mètres de votre pied. Si je m'écoutais, je ne sortirais qu’à la nuit tombée, je m'accrocherais à ce corps immense et brillant, tatoué de bâtiments construits dans tous les sens et tournerais autour de lui jusqu'à ce que je perde l'équilibre. Une ville anesthésiée où dort une baleine géante et où le dernier habitant éveillé, moi, est accroché à son dos et tente d'arriver chez lui.

Combien de bières avais-je bu au final? Six, sept? Ces images, tout comme cet amour furieux pour Bucarest que j'ai tant piétinée, seraient-ils remontés à la surface pour la même raison? Le chemin de ce soir-là, je m'en rappelle parfaitement. Je l'ai refait dans ma tête au moins une centaine de fois.

A un moment, j'ai sauté par dessus une flaque d'eau et une lumière s'est allumée. Un détecteur s'est déclenché à cause de mon mouvement brusque et m'a fait tressaillir au moment exact où j'avais le pied en l'air. J'ai atterri à côté de la flaque et la pointe de ma chaussure s'est mouillée, faisant jaillir derrière elle une minuscule fontaine. Je m'apprêtais déjà à sentir les gouttelettes, remplies de poussière et d'huile de moteur, traverser le tissus de ma chaussette. Elles se sont arrêtées à l'extrémité de mon gros orteil. J'ai compris que dans peu de temps les autres doigts prendraient également les eaux. Je les ai remués dans les limites qu'imposent une chaussure de sport et c'est comme ça que j'ai atténué le choc. Dans le bâtiment blindé d'alarmes à côté duquel je suis passé, de nombreuses lumières étaient restées allumées. J’ai marmonné un juron et accéléré le pas. Je ne sors pas me promener à cette heure de la nuit pour me retrouver avec toutes les lanternes de ces idiots braquées sur moi.

Je suis rapidement arrivé près du pâtissier du coin dont l'espace s’est tellement réduit, qu'elle a aujourd'hui la taille d'une chambre de bonne. Je crois que les gâteaux de la vitrine ne changent jamais. On dirait qu'ils sont faits en plâtre, sur lequel quelqu'un aurait versé une tonne d’aquarelle concentrée. Je n’en mangerais jamais de la vie, même sous la contrainte. La pharmacie était, comme d’habitude, allumée. Devant le magasin de lunettes de soleil, j'ai de nouveau pu constater que, comme l'autre fois, ils n'avaient rien laissé dans la devanture, pas une seule paire, par peur sans doute que quelqu’un ne brise la vitre pour les voler. Stupide, évidemment. Je ne me rappelle plus si je me suis arrêté sur le boulevard, pour regarder les montres et les bijoux. Eux, ils avaient peut-être un système d’alarme performant et ils ne se fatiguaient pas à vider chaque soir leur vitrine. En tout cas, jamais je ne m’achèterais une chose aussi chère, par contre j’aimerais bien discuter avec quelqu’un d’un modèle sophistiqué, fabriqué en série limitée. Je pense que comme ça, je pourrais avoir une chance d’impressionner une fille qui resterait avec moi plus de trois semaines, soit la période de grâce au cours de laquelle toutes celles avec qui je suis sorti ont tenté de me faire changer et rejoindre le camp des hommes mariés, bons, droits et ordonnés. Pourtant, j’ai essayé de leur faire plaisir, j’ai refusé de voir mes amis un jour, voire deux. Je reconnais, je suis un type faible et je n'ai pas tenu à l'infini. Mais l'amitié n'était-elle pas considérée à une époque comme le sentiment le plus noble de la terre? Je connais Dudu et Mircica depuis l'école primaire, on s'est battus, on a joué des dizaines de milliers de fois au foot, on a formé un groupe de rock... Cela ne signifie t-il pas que nous sommes comme des frères? Quelqu'un peut-il me contredire?

Parfois, je ressens le besoin de vérifier toute ma théorie. L'angoisse me saisit soudain et je me surprends à appeler en plein milieu de la nuit l'un d'entre eux. C'est précisément ce qui s'est passé ici. Ma main s'est aimantée à mon téléphone et a choisi dans la liste des numéros déjà appelés le nom de Dudu. Dans une rue déserte, le bip strident d'un téléphone égale la sirène vigoureuse qui appelle le peuple au combat. Cela me fait du bien de penser que dans cette ville, il y a des êtres chers que je peux appeler à n’importe quel moment du jour, et surtout, de la nuit. Je suis resté l'oreille collée au téléphone et n’ai pas eu le coeur à le remettre dans ma poche même après avoir entendu l'opérateur de téléphonie mobile m'annoncer : « votre correspondant est momentanément indisponible ». Ce couillon ne voulait pas décrocher...

J'ai ronchonné après eux, je n'avais pas non plus envie de faire une autre tentative avec Mircica pour découvrir  au bout du compte la même vérité cruelle: pendant que je marchais sans but dans les rues en pensant à l'âme éternelle, à l'amitié et au goût des choses sucrées, ils étaient tous les deux arrivés chez eux où ils s'étaient rapidement glissés sous leur couette. A présent, ils dormaient à poings fermés et n'en avaient strictement rien à faire de moi. Il pouvait m'arriver n'importe quoi, ils l'apprendraient le lendemain, comme la cinquantaine d'autres personnes que je connais. Et ils n'auront plus rien besoin de faire.

J'ai accéléré le pas et traversé Bucarest dont seuls les toits des immeubles avaient échappé à l'obscurité. J’ai pris vers le boulevard. Après l’endroit où il y a les filles, devant le magasin Diverta, le chemin menant chez moi forme une ligne droite. La fille à la silhouette de camembert, petite et grasse, avec ses bottes blanches jusqu'aux genoux, avait eu de la chance ce soir-là. Elle n'était plus à son poste. Il m’était quelque fois arrivé de passer devant elle juste au moment où elle rejetait de sa cigarette cette fumée grosse et compacte. Cela me donnait une envie folle de fumer des cigarettes sans filtre, mais chez nous on n'en trouve plus depuis un bon bout de temps. 

Je me suis approché, la fille-camembert m'a vu et interpellé:

- Hé! Beau gosse, tu veux pas monter avec moi?

Je n’en avais pas envie. Poliment, je lui ai demandé une cigarette, pratiquement sûr qu’elle allait sortir un paquet de tabac et me tendre une cigarette sans filtre. Cela ne s'est pas passé comme ça et il m'a semblé, une fraction de seconde, le temps qu’il lui a fallu pour sortir un paquet cartonné, qu'elle aurait pu être n'importe qui, jusqu’à cet instant où elle m’a présenté du feu et récupéré son expression habituelle: sa bouche aux fines lèvres fardées à outrance m'a fait me presser. Je l'ai saluée et je suis parti. Je n'ai absolument pas pensé au sexe. J’en assume les responsabilités.

Sur le chemin, je n'ai pas arrêté de me dire que c'était notre dernière chance d'aller à la mer cet été. A l’approche du mois d’octobre, les choses se gâtent un peu et les terrasses perdent tout leur charme. Je marchais totalement désespéré dans la ville et me répétais que nous trouverions une solution pour partir le lendemain. Sur la plage, cette lumière onctueuse et dense des premiers jours d'automne est unique. Je faisais peut-être une fixation sur cette journée à la mer parce qu'aucune fille ne me trottait dans la tête. On aurait dit que toutes les filles intéressantes de cette ville étaient en couple, elles ne me regardaient pas ou bien elles n'étaient pas rentrées de vacances. Une vraie tragédie...

Alors que mes espoirs étaient en train de sombrer, j'ai cru distinguer, à environ dix pas, la silhouette d'une personne, l'épaule appuyée contre un mur. Je me suis dis qu'elle s'était peut-être enfermée dehors et essayait désespérément d'ouvrir une porte. Je ne me suis pas pressé, mais quand je suis arrivé devant la forme imprécise, pas la moindre trace d'une quelconque entrée, seulement un mur décrépi.

C'était une femme plutôt jeune. Elle est restée un moment debout, m'a regardé puis s'est accroupie. Elle pleurait ou sanglotait, je ne me rendais pas bien compte. Je me suis approché d'elle et la première chose qui m'est venue à l'esprit a été de lui demander:

- Qu'est-ce qui t'arrive? Ça ne va pas? Quelqu'un t'a frappée?

Elle ne m'a pas répondu, elle s'est relevée et a appuyé son dos contre le mur. L'attitude de cette fille commençait à m'agacer, je ne savais pas si elle m'avait vu, si elle m'avait entendu ou si elle en avait tout simplement rien à faire de moi. Elle portait une veste en jean, de couleur claire, un pantalon large et un T shirt avec une inscription que je ne parvenais pas à déchiffrer, à l'exception de quelques lettres. Une épaisse mèche s'était échappée de sa queue de cheval et collée à son visage. Ses cheveux étaient châtains très clairs, pour ce que je pouvais voir. Comme elle pleurait et respirait en même temps, je pouvais voir ses deux dents de devant. J'ai senti qu'il fallait absolument que je l'aide. Dans la nuit profonde de Bucarest où il y a encore quelques minutes, je m'étais senti comme un poisson dans l'eau, sa solitude et son air égaré me désarmaient.

 

Omoara ma, Ana Maria Sandu, éditions Polirom, Bucarest – 2010.  p. 5-16

    Environ 48 euros

 

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 14:29

Lien vers la traductrice

Lien vers la biographie de l'auteur

 

cadre numero 3-copie-1« Mon aïeule Aline de Jassy était une Française plantureuse dont la carnation fascina de nombreux hommes. Elle était ce qu’on appelle une cocotte, et pas une cocotte ordinaire, une cocotte de luxe. Née au milieu du ravageur dix-neuvième, elle s’est manifestée dans sa délicieuse corporalité vers la fin du même siècle et jusqu’au début du schismatique XXème. Elle a vécu jusqu’au seuil de ses quatre-vingt-dix ans, baleine mathusalémienne dont le corps obèse ne rappelait en rien sa jeunesse lubrique. Elle rendit l’âme cousue d’or et dépourvue de volupté, laissant tous ses biens à des hôpitaux fréquentés par l’élite de la Côte d’Azur, là même où, parfaite prostituée de haute volée, elle joua de milliers d’hommes tout disposés soit à se suicider, soit à se dépouiller pour ses beaux yeux.

J’étais adolescent quand on me raconta qu’une nuit avec Aline de Jassy - laquelle nuit présupposait trois extravagantes performances coïtales - valait autant qu’un château sur la Riviera française. Le vrai nom de mon aïeule était Aline Jassy tout court ; elle y avait rajouté une particule, devenant une de Jassy, histoire d’aristocratiser son patronyme et d’unir Aline, la femme (qui était, peut-être, une femme tout à fait commune) au clan des de Jassy, certes imaginaire, mais dont le graffiti onomastique l’aiderait à devenir célèbre. Elle voulait bien draper sa célébrité de brumes charnelles, mais aussi l’envelopper dans les plis d’une prétendue aristocratie à même de gommer les défauts de son statut de cocotte. Soit dit entre parenthèses, c’est exactement le procédé utilisé, bien plus tard, par un de mes réalisateurs préférés, Lars von Trier. L’étrange nordique s’est adjoint un « von » pour raffiner son nom.

La prostitution de luxe de mon ancêtre Aline fit de nombreuses victimes : des princes et des contes, des marquis mais aussi des marquises (car Aline de Jassy ne reniait pas les filles de Lesbos  - ça vous changeait d’horizon), des banquiers, mais aussi des patrons de fabrique de tabac, des constructeurs de navires ou d’aciéries. Elle tomba enceinte par ennui, à la maturité, on ne sait de qui. La fillette qui serait ma grand-mère fut recueillie par des jumeaux  -de simple ingénieurs des chemins de fer, mais parvenus- qui avaient entretenu un commerce charnel avec l’arrière-grand-mère Aline et s’étaient mis en tête que l’enfant née par erreur ne pouvait être que leur fille, leur fille à eux. La fillette grandit sous d’autres cieux : les frères se déplacèrent vers l’Est de l’Europe où ils s’établirent pour toujours. A l’âge de vingt ans, ma grand-mère fut demandée en mariage par le président d’un parti libéral qui, ayant le double d'années avait goûté dans sa jeunesse aux charmes d’Aline, cocotte sur la Côte d’Azur. Il semble avoir eu en tête qu’en épousant ma grand-mère il retrouverait sa virilité d’antan. Il avait bon espoir que grand-mère contînt en quelque sorte Aline de Jassy la très-convoitée, celle dont les narines étaient dilatées et le sexe toujours sur le point d’exploser. Mais les choses furent bien différentes. Grand-mère était une femme joyeuse et délurée mais elle n’avait rien de l’opulence ni des stratégies charnelles de sa maman. Au contraire, la sexualité lui avait un air non avenu et désagréable. Comme on peut le deviner, l’union se fissura au bout de quelques années. Elle eut tout de même le temps de mettre au monde papa, qui ne fut toutefois jamais reconnu par mon libéral grand-père, et ce pour des raisons à jamais obscures. Grand-mère a pris le voile sur le coup de ses quarante ans tandis que le président du parti libéral fut arrêté et emprisonné lors des changements de régime politique à l’Est. Il mourut quelques années seulement après sa sortie de prison : je ne l’ai pas connu. Ses compagnons de détention, mon père les rencontra à diverses occasions. Ils racontèrent qu’un souvenir un seul avait le don de revigorer son père: l’évocation de la cocotte de luxe Aline de Jassy. Toute perdue qu’elle était dans les brumes du temps, elle se conservait dans la chair virile de mon grand-père : une sorte de mémoire liquide.

Mon père fut donc élevé davantage par ses grands-parents, les fameux jumeaux des chemins de fer qui firent de lui –comment non !–  un studieux professeur de langues étrangères. Après ses études universitaires, papa se maria avec une mathématicienne qu’il épousa justement pour assurer à ses enfants et à lui-même un destin rationnel, logique et sain. Maman, toute mathématicienne qu’elle fût, était, en privé, une passionnée d’astrologie, de voyance, d’occultisme et d’alchimie. Toutes choses fort peu ancrées dans la robuste réalité. Plus proches du déraillement. Mon père s’habitua finalement aux lubies de sa femme et c’est ainsi que je suis né, vers la fin du XXème siècle.

J’ai été élevé tout bien comme il faut, dans un monde intellectualisé – bien que traversé par les hobbies insolites de ma mère. C’est d’elle que j’ai pris connaissance de mon aïeule et de son statut de courtisane. Papa, lui, m’a raconté l’histoire de la famille, mais sans insister sur Aline de Jassy. Il agit pour préserver la mémoire d’un clan réfléchi, qui ne porte pas la guigne.

Au sortir de l’adolescence, j’ai pensé étudier l’astronautique et maman s’en est réjouie car d’une certaine manière, je marchais dans ses pas. Mais en quittant l’université, diplôme en main, ma façon de voir fit sa révolution. J’ai su alors qu’Aline de Jassy prendrait sa revanche sur la vie en la personne de son supposé arrière-petit-fils. J’avais lu suffisamment de livres pour être une personne cultivée ; toutefois les livres ne me fascinaient pas, je n’étais ni bibliophile ni dévoreur de textes. Je considérais plutôt les livres comme des ponts vers le monde et provenant du monde, et ils me permettaient de m’instruire de manière adéquate, pas plus que ça. En franchissant pour la dernière fois le seuil de la fac et comme si j’avais jusqu’alors été élevé sous cloche, j’ai déboulé dans le grand large de la vie, les narines en alerte, le corps érectile. Je désirais tout simplement faire l’amour sans arrêt, comme un cheval de course, je courais après la séduction mais sans provoquer ni douleur ni dépression. La fornication devenait une sorte de passion et les femmes formaient un empire illimité de cavités, de monts pubiens et d’appâts qui avaient de la conversation. Je voulais y gouter, j’avais de l’appétit. Que cela paraisse étrange ou pas, un mot qui rende l’idée de cocotte masculine, ça n’existe pas. Ça ne ressemble à rien de dire put, cocot, turfeur ; on peut éventuellement dire prostitué – ce mot existe, c’est vrai. Mais est-ce que j’étais ça, moi ?

En sa qualité d’astrologue amateur, maman avait prévu la révolution de décembre 1989 menant à leur perte les époux Ceauşescu et le triomphe de quelques individus mielleux et bavant d’envie pour les récompenses, les  insignes et les orgasmes du Pouvoir. C’est ainsi que l’effondrement du communisme alla de pair avec pas mal de liberté mais aussi d’anarchie, de fange, de frustrations aigües, de tabous malmenés. La sexualité fit alors son apparition en nous regardant de haut avant de fondre sur nos têtes en provoquant notre agacement. Puis elle fit briller les yeux et enfin elle transforma la pornographie en une industrie aussi performante que celle du cinéma. La révolution de décembre 1989 m’a surpris avec le caleçon sur les chevilles et mon destin a suivi un cours à peu près correct le temps d’absorber tout ce que j’avais à savoir sur l’astronautique. Mais ensuite est apparue cette terrible soif de fornication, comme une toxicomanie de l’épiderme.  Quand le bombardement sexuel Internet devint une chose usuelle, un nouveau site pointa le bout de son nez pour être immédiatement consulté par un grand nombre d’hommes et de femmes. C’était un site anti tabou : bite-style. Il aurait pu s’intituler bite-et-chatte-style, par souci d’égalitarisme (notion dont on avait soupé pendant le communisme), mais non, ce qui avait compté, c’était la représentation grecque et latine du phallus dispensateur de joies verticales ou de misères castratrices. Le site en question exposait des sexes de toutes les tailles, pour toutes les obsessions et dotés de tous les accessoires afférents. L’étrangeté de l’entreprise tenait au fait que les sexes étaient habillés comme des poupées : je m’amusais comme dans les allées d’un jardin zoologique déjanté ou dans un commissariat, devant les albums de photos de criminels ou d’insurgés. J’étais moi-même porteur d’un tel sexe et il n’y avait aucun mal à ça. Au contraire, après avoir bien saisi les nuances du statut de fornicateur, le fait que je sois doté d’un sexe masculin et que ce sexe se manifestait activement donna au monde dans lequel je vivais un tout autre sens. L’ancêtre Aline se révélait être l’étonnant as de pique de la métempsychose. Pourquoi n’aurais-je pas été l’avatar de sa jeunesse et de sa maturité intenses de courtisane sur la Côte d’azur ?

La vérité est que je ne pensais pas à elle comme à une femme : j’y voyais plutôt une entité cosmique où son corps aurait été pris en embuscade. Quant à son âme, c’était un simple caillot de sang dans le cerveau.  Ma propre agitation corporelle était étrangement bien vissée sur l’idée de fornication. Mais je n’avais pas d’inclinations pour le donjuanisme, je ne me cherchais pas moi-même à travers les femmes, car je n’étais pas un fan de l’irréalité. Je ne tenais même pas à apprendre quoi que ce soit ni à entreprendre un chemin sur la voie de la révélation. Et pourtant maman me taquinait parce qu’elle voyait en moi une sorte d’alchimiste. Elle disait que ce qui m’arrivait, c’était une lente distillation dans l’athanor du temps et que ma prestation rappelait celle d’un mime érodant l’animalité, renonçant aux mots, aux hoquets, aux soupirs, aux gémissements. Parce que je m’étais un jour trouvé dans son ventre, maman savait ce qu’elle savait. Je dois tout de même admettre que de toute ma prétendue famille, celle à laquelle je pensais le plus, c’était elle et encore elle : mon ancêtre Aline.

Aline de Jassy mourut dans sa plénitude de cocotte et de très-grasse. Elle avait à son dernier instant la peau marbrée d’ocre et de marron et les yeux à fleur de tête, car l’aïeule Aline allait trépasser non de vieillesse mais en s’étouffant avec le noyau d’une olive en travers de la gorge. Ce noyau d’olive fut probablement le seul petit pourcent de destin fatal que l’ex-Aline de Jassy ait jamais contenu en elle, sans le savoir, et qui la fit périr dans le rôle d’ancêtre bouffie. Bien entendu, elle comprit que la mort l’avait rattrapée : certes sans apothéose ni gloire et plutôt sous les espèces d’une pauvre chiquenaude. Elle pensa même, pendant ces fameuses secondes d’agitation du noyau d’olive dans sa gorge, à sa jeunesse lascive et piquante sur la Côte d’Azur et elle eut le temps de repasser le film de son existence de cocotte dont on peut imaginer qu’il contenait les flashes suivants : sexualité dévorante bien que jamais paralysée ni paralysante, poudre d’or sur les ongles, trahisons permanentes, baisers-crevasses et caresses rugueuses, tourbillon astringent, dilatation du plaisir, coït mordant, chimie des jus répandus, flux et reflux lubrique, le nombril de la prostituée de luxe enchâssant un diamant ébréché – car Aline de Jassy adorait s’entourer d’imperfection. Tout cela, je n’avais pas le moyen de le savoir par l’intermédiaire des parents plus ou moins éloignés mais j’en avais l’intuition en me disant que je concentrais et synthétisais en Aline de Jassy toute l’humanité féminine défilant comme des perles sur un fil, sexe après sexe, cavité après cavité. L’arrière-grand-mère Aline  avait probablement aussi vu défiler devant ses yeux écarquillés les visages des hommes qui avaient suprêmement plu à son intimité : un conte au phallus autiste mais ondulatoire, un prince stakhanoviste aux coïts léporides et concis, un maçon musclé dont le sexe se trouvait dans sa bouche et nullement entre ses jambes, une couturière qui lui avait appliqué un baiser vaginal insolent à l’aide de son index gauche coiffé d’un dé de soie.  Silex de chair de tous les types, tourbillon de peaux d’ordinaire parfumées, souplesses de corps se pliant à toutes les positions, truites érotiques et pins aux aiguilles flexibles. Toutes ces images sont prises dans la résine et tournebullent dans la citerne de la vie qui s’éteint et de la mort qui s’ouvrait alors devant l’ancêtre Aline.  Une cocotte si prolifique ne pouvait se laisser résumer en deux mots et c’est pourquoi sa mort-même, provoquée par ce noyau diligent se devait d’être remémorée au ralenti, sans dévaster la vie de celle qui mourrait autrement que dans les reflets composant le jardin de son corps, la carte de son esprit et la constellation de son âme. » 

 


Le narrateur est convoqué à Nice pour se voir remettre une mystérieuse boîte en carton. Elle contient un cahier tenu par l’ancêtre Aline. La demi-mondaine a même choisi un titre : Dejavu, pour son catalogue de positions pratiquées par elle-même et ses amies. En découvrant l’excentricité réelle ou supposée de ces dessins, le narrateur se livre à quelques commentaires…..

 

 

« Dejavu

*Carnaval d’été

Dans cette position un homme se tient debout mais avec la langue plongée dans le sexe de la femme dont les jambes repliées reposent sur les épaules de l’homme. La femme se contorsionne pour atteindre avec sa bouche le sexe de l’homme. C’est une position à la fois bizarre et marrante : rien ne dit pourquoi elle a été intitulée « Carnaval d’été ». Elle aurait plus simplement mérité le nom de « Tête bêche ». Sourire entendu.

*La chèvre

Une femme pratiquement à cheval sur une autre femme –donc deux femmes pénétrées par le même homme : celle du dessus est visitée par la langue de l’homme tandis que celle du dessous reçoit son sexe. On ne voit pas le visage de l’homme, ce dernier étant dévoré, comme sa verge, d’ailleurs, par le sexe féminin. Des femmes prédatrices, c’est certain, mais seulement ? Il manque quelque chose…

*Le buvard

Une femme de dos, plantée sur le phallus d’un homme couché.  Cette position a probablement été surnommée « Le Buvard » en raison de la motte hérissée de la femme dont les cuisses largement ouvertes vampirisent le sexe de l’homme. Rien de neuf sous le soleil.

*Les bigoudis

Deux femmes à califourchon sur un homme couché. L’une d’elle est plantée sur la verge tandis que l’autre applique son sexe sur les bacchantes du client. Les deux femmes sont plantureuses, d’où peut-être le titre du dessin. Car il est évident qu’elles ne font pas la queue chez le coiffeur, là. Leurs bourrelets frisent la bigote.   

*La sainte trinité

Une femme entre un homme et une autre femme pénétrée par derrière par le mâle tandis que la consœur à genoux la gougnotte à l’aise. Etrange : d’ordinaire, dans la Sainte Trinité classique on a deux hommes et une femme ! »

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

Plus besoin de présenter Mircea Cărtărescu, l’écrivain et poète Cadre numero 2roumain le plus publié et apprécié en France (et ailleurs). N’empêche qu’à chaque fois il arrive encore à nous surprendre ! Le voici s’attaquant à l’un des mythes fondamentaux du folklore roumain - les zmei = guivres, alias les dragons du cru - sous l’angle le plus inattendu, sinon le plus saugrenu : à savoir en dressant leur Encyclopédie !
Projet ambitieux, s’il en est, attendu qu’il lui fallut pour cela bâtir de zéro toute une guivrologie - concentrée dans la partie descriptive du livre, «L’Univers» (anatomie, races et variétés, géographie, histoire, économie, armes, occupations et outils, civilisation, mentalité et croyances, langue, sciences, arts et littérature des guivres) -, ainsi qu’une mythologie à l’avenant : la seconde partie, « Les Contes », dix récits des exploits héroïcomiques de quelques-uns des protagonistes de ce « monde souterrain ».
Épopée héroïcomique - puisqu’au-delà d’une Genèse-bis, non seulement c’est une parodie magistrale et une merveille de fantaisie dans l’espace Hilbert des contes, mais (selon la méthode indémodable du choc des mondes, de la confrontation avec l’Autre) elle nous tend un miroir, souvent peu flatteur, de notre propre humanité : « entre la guivre troglodyte et le bipède hypersophistiqué d’aujourd’hui,
il n’y a strictement aucune différence » (Marin Mincu).
Livre écrit par un Cronope cortazarien pour ses congénères : tous les « enfants entre neuf et quatre-vingt-dix ans », mais de fait cette poignée d’adultes qui (tel cet Egor d’une des nouvelles du Rêve cartarescien) auront conservé intacte leur « glande de l’enfance ». Livre d’un « Nihiliscient » - non point de quelque socratisant sachant qu’il ne sait rien, mais d’un Connaisseur du Néant (le nom bouddhique du Roi des Singes dans Le Voyage en Occident de Wu Cheng’en). Et, partant, livre inclassable : « tout ce qui est parfait dans son genre transcende ce genre pour devenir quelque chose d’autre, d’incomparable » (Goethe).
Et comment oublier Tudor Banus (alias « Banousch de Nogent ») ? vrai collaborateur-illustrateur du livre, dont les dessins (en variantes couleurs et noir et blanc) en rehaussent et enrichissent l’écriture de gravures médiévales revisitées : gargouilles en soutien-gorge et panty façon « mort de la passion » ; ou bien prenant, portable à la ceinture, les mesures d’une Ève-Vénus de Cranach et/ou de BD (tels, autrefois, des compagnons maçons celles d’une future cathédrale) !

 

 

Il y a fort, fort longtemps, que les araignées transparentes travaillaient dans la mine, et que les zouououzes blutaient la farine, vivaient, près des confins du pays de Hooshi, deux frères de la lignée des guivres-des-cerfs-volants, Lobo et Fofo de leur prénom. Ils étaient pauvres, mais honnêtes. Leur cher papa venait de rendre son dernier souffle, assez brûlant encore pour roussir les cils de ses fils, leur laissant en dernière volonté sa maigre fortune : une gironde damoiselle, kidnappée alors qu’il était dans la fleur de sa jeunesse, et gardée depuis dans une salle baptisée la Chambre cachée. Les garçons passaient souvent à côté de cette pièce, sans même se douter de ce qu’elle renfermait. Ils avaient appris à lire en ânonnant le texte fixé sur cette porte avec des punaises, et qui, dans le langage laconique de ces temps-là, disait ce qui suit :

Maudit soit, ouille ! mille fois maudit,
dans sa chair comme dans son esprit,
dans sa langue et dans son riquiqui ;
dans chaque écaille de ses reins de traviole
et dans chaque griffe de ses guibolles ;
dans ses abattis, dans chacun,
et dans ses boyaux un à un ;
dans ses gencives, ses narines, ses arpions,
dans ses côtes et dans ses poumons ;
dans sa surrénale,
dans sa glande pinéale ;
dans son système lymphatique,
dans son sympathique
et dans son parasympathique ;

maudit soit, qu’il entre ou qu’il sorte,
qu’il bricole ses cerfs-volants, qu’il tricote ;
qu’il roupille ou qu’il soit hors du lit,
qu’il bouffe de la mandragore, des papillons,
                                                              des radis ;
qu’il vole au ras des pâquerettes,
qu’il ne sache plus où donner de la tête ;

et maudit soit, plus et davantage,
en travers, en long et en large,
de face, de dos ou de droite,
à genoux ou à quatre pattes ;
maudit par les dieux,
écorché, baveux,
maudit tout craché,
les crocs déchaussés

et cochon qui s’en dédit

quiconque dans cette Chambre cachée
                                                            pénètrera,
où d’ailleurs point de damoiselle il n’y a.


Les garçons étaient chaque fois navrés qu’il n’y eût point de damoiselle là-dedans, et n’avaient jamais pris la peine d’aller ouvrir cette porte, quoique par moments ils aient eu comme l’impression d’entendre derrière une voix argentine pestant contre ses cheveux emmêlés, rétifs au peigne.

- Ce n’est que le vent, frérot, rien d’autre que le vent, disait alors Lobo, rêveur ; et Fofo, se fourrant les doigts dans son organe bravirécepteur, répétait, d’un air mélancolique :
- Si, frérot, ce n’est que le vent, hélas… !
Mais voilà que leur cher papa, avant de mourir, leur avait dévoilé un grand mystère : dans cette chambre il y avait quand même, depuis des temps reculés, une damoiselle ! Il leur avait révélé jusqu’à son prénom : Grunhilde.

- Grunhilde ! soupirèrent de concert les deux fils, infligeant à leur vieux père des brûlures au IVe degré sur tout le visage. Nul prénom ne leur avait jamais semblé si gracieux.
- Je n’ai plus qu’un dernier souhait, mes enfants, murmura le père, d’une voix éteinte. Passez-moi la fleur de mine qui se trouve dans le coffret sous mon lit !

Les garçons s’exécutèrent ; le vieillard prit la gemme dans le creux de ses mains et la contempla : c’était une merveille de chrysolite et de béryl, avec des pyramides du plus limpide des cristaux de roche, déployées comme autant de suaves pétales.

- Lobo, toi, mon aîné, prunelle de mes yeux !
est-ce à toi que je devrais léguer ce joyau inestimable, que j’ai payé dans ma jeunesse soixante-dix scalps et trois scalpels ? Il te plaît, n’est-ce pas, Lobo mon enfant ?

- Oui, père !
- Mais, te souviens-tu seulement d’avoir chipé,
il y a quelques années, ma pelote de ficelle pourpre dans la poche de ma cuirasse ? Dégage, canaille ! À ton tour, Fofo, mon cadet ! toi qui es toute ma joie, approche ! En veux-tu,
de ce minéral qui pourrait faire de toi un roi ?

- Oui, père !
- Facile à dire, mon petit ! Mais, d’avoir découpé un morceau dans le plus beau de mes
cerfs-volants, pour t’en faire des salières en papier, ça, tu ne t’en souviens plus, hein ? Que
je me sois écrasé par ta faute, du plus haut des hauteurs du ciel, tu t’en fous ! Espèces de crapules ! Vous n’aurez pas ma fleur !

Et le birbe, en s’ébrouant, lâcha sur elle un vilain rot qui la flétrit. Puis il ferma les yeux, soulagé. Une grande sérénité se lisait sur ses traits.
L’instant d’après, les deux jeunes guivres s’engouffraient déjà dans les longs couloirs de
la demeure paternelle, se démenant à qui
mieux-mieux pour gagner la première la Chambre cachée. Chacune prit un chemin différent. Fofo se trompa de direction à un tournant, se trouva devant une pièce inconnue à sept portes, en ouvrit une au petit bonheur la chance, déboucha sur un corridor, ouvrit une autre porte, sortit dans une cour intérieure, qu’il traversa, et qui donnait sur une autre cour avec un puits artésien, puis sur une autre avec des yuccas ; il débarqua, finalement, dans un pays étranger, chemina jusqu’à la cité la plus proche et se fit embaucher comme domestique aux cuisines du roi ; un an plus tard, il était promu son goûteur attitré, puis son échanson, son intendant, son officier de bouche et de lanciers, son sommelier, son gouverneur, son chancelier, son connétable ; pour finir, après avoir fomenté un coup de palais, il devint roi et leva une armée innombrable, avec laquelle il frappa toutes les cités à la ronde, les soumit ou les brûla les unes après les autres, se proclama empereur et, sur ses très vieux jours, se dirigea à la tête de son ost vers la demeure paternelle depuis si longtemps abandonnée, impatient de serrer enfin dans ses bras sa Grunhilde, pour qui il n’avait cessé de languir durant toutes ces années.

Lobo, quant à lui, se retrouva assez vite devant
la porte agrémentée de la terrifiante malédiction. « Vieux charlatan, va ! », fit-il avec mépris, et arracha l’affiche de ses punaises. Puis tambourina timidement à la porte.

- Qui est-ce ? lui répondit une petite voix argentine.
- C’est moi… bredouilla Lobo, d’une voix chevrotante.
- Qui ça, moi ?
- Lobo, le fils de mon père, de la lignée des guivres-des-cerfs-volants.
- Reste où tu es, je suis en petite tenue !
Fais-moi seulement voir ton maillet !

Lobo entrouvrit la porte et glissa dans l’entrebâillement sa petite masse en bois parfumé, qu’il avait ornée de pyrogravures ingénieuses.

- C’est bon ! fit Grunhilde, tu as dit la vérité. Maintenant, si tu veux que je sois tienne, va,
mon preux Lobo, jusqu’à l’empire de Bang-kook, au pays des guivres-à-crocs-pointus, et
rapporte-moi la gemme que l’empereur garde en lieu sûr sous la langue de sa belle favorite ! J’ai envie de me faire faire une boucle d’oreille avec cette pierre hors de prix.

- Tes désirs sont des ordres pour moi, belle princesse ! lui répondit la jeune guivre tout feu tout flamme, mais Votre Grâce ne sait oncques guère que ces salopes de guivres-à-crocs-pointus raffolent de notre viande ?
- Je n’en sais rien, et n’en veux rien savoir. Referme cette porte, à la fin ! ça fait des courants d’air.

Chagrin, Lobo commença ses préparatifs du voyage. Enfermé dans son atelier, il trima pendant soixante jours et cinquante-sept nuits (pendant les trois nuits restantes, il tendit tant qu’il put son organe princessorécepteur en direction de la Chambre cachée, sans arriver à percevoir davantage que de vagues effluves de parfum Paloma Picasso et, lointains comme une illusion, quelques mots dans le genre : « Gros nigauds, vous ne m’aurez pas ! »), pour se fabriquer les trois douzaines de cerfs-volants qui le porteraient à travers les airs - Lobo était le patapouf de la famille. Par-dessus cet essaim émaillé de dessins coloriés et de rubans devait flotter le plus grandiose des cerfs-volants, en forme de papillon tropical aux yeux d’azur et à queue d’hirondelle.

Durant des semaines et des semaines il plana sous les arêtes de sel du plafond, se mirant dans les lacs de mercure qui brûlaient d’un feu froid, se dérobant à l’haleine bouillante des mers de lave. Il chassa au vol les petites chauves-souris diaphanes et les méduses aéricoles qui, remplies d’un gaz plus léger que l’air, palpitaient rythmiquement de leurs membranes vésicantes.

Il tournoya autour des énormes monolithes de jaspe. Il aperçut au-dessous de lui la fourmilière des grands empires guivrins, l’avance des armées revêtues de cuirasses d’acier plaqué
or, l’ondoiement des oriflammes en soie. Une masse lancée jusqu’à la voûte de la grotte gigantesque réduisit en charpie six de ses
cerfs-volants, le précipitant pour un peu à terre.

Maniant avec adresse les ficelles, il se laissa déposer tout en douceur, dans un pré tout de bleu fleurdelisé, pas loin de la masure d’un ermite. Celui-ci y vivait tout seul, avec ses quatre femmes, ses deux princesses légitimes et une ribambelle de marmots. Content d’avoir de la visite, il convia Lobo à honorer son humble logis, mais l’autre, prudent, préféra rester dehors, à un lancer de masse de distance. En vérité, la chair exquise de la guivre-des-cerfs-volants est une manne tombée du ciel pour toutes les autres guivres. Or l’anachorète appartenait, justement,
à la lignée des guivres-à-crocs-pointus, un certain Domisôlfamilarìpa (Domi pour les intimes, et pour ses ennemis Domisôlfamilarìpaniminikinitiniliyamagualpæ), une guivre débonnaire, toujours prête à aider
son prochain.

- Ce que tu cherches là, mon fils, dit-il, après avoir distraitement écouté Lobo (car, en même temps, il embrassait sa guivrette favorite entre ses petites cornes, envoyait celle qui était en disgrâce laver les écuelles, jouait au jeu des quatre questions avec un des mouflets et flanquait une taloche à un autre qui avait dévissé sa cuirasse), ce que tu cherches là est chose ardue, et tu risques fort d’y laisser ta tête.

L’empire de Bang-kook est gardé, à chacun de ses trois points cardinaux, par un griffon aux ailes empennées de diamants, portant dans son bec une épée. Quand bien même tu parviendrais à les semer, à moins de cent pas plus loin, tu tomberais sur une muraille de plomb transparent, sur les remparts de laquelle patrouillent des génies de feu. Et quand bien même tu parviendrais à les semer, eux aussi, tu te ferais piéger dans des ravins effrayants, où des araignées plus hautes que des maisons vont te grignoter. Et quand bien même tu parviendrais à les semer aussi, ces araignées, tu arriverais devant la Ceinture des Puanteurs, invisible, mais exhalant des miasmes tels qu’ils vont te pourrir
la chair sur pied. Et quand bien même tu parviendrais à semer aussi…

- Sauf votre respect, Domisôlfamilarìpaniminikinitiniliyamagualpæ, je n’ai pas vraiment de temps à perdre ! Quelle est donc la solution ?

- Je n’en ai pas la moindre idée, lui répondit l’ascète, la tête ailleurs, tandis que d’une main il rafistolait le toit, de l’autre se rongeait les griffes, et à la fois… (mais nous n’avons pas de temps
à perdre, nous non plus).

Édifié, Lobo renfloua ses cerfs-volants et parcourut encore un bout de chemin. Il tomba sur le griffon qui gardait l’empire du côté du septentrion. Coup de chance, celui-ci roupillait à son poste, après une nuit de rêve avec une griffonne fougueuse. Il le sema sans la moindre difficulté. Puis il chemina encore et encore, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la muraille de plomb transparent. Les génies de feu se trouvèrent corruptibles : Lobo les régala généreusement de perles de rosée recueillies sur les feuilles des lys bleus. Il eut plus de mal avec les araignées des ravins, car ces dernières ne comprenaient pas trop le parler provincial de Lobo. On appela à la rescousse Kéké, leur truchement. Kéké était une vieille araignée, à qui il manquait deux pattes. On respectait d’un commun avis les poils blancs sur son céphalothorax. Mais, comme tous les petits vieux, il avait ses manies, dont la plus agaçante était celle de se croire maître dans l’art d’entretenir en leur propre patois les gens de la campagne (c’est-à-dire tous ceux qui n’étaient pas originaires de Bang-kook).

- Hé, ardé ! vide ton sac, allez, zou !
questionna-t-il avec bonhomie le tremblant Lobo, proprement assujetti entre les mâchoires d’une jeune tarentule.
- Eh ben, voilà… ! il faut que je rapporte la gemme que l’empereur de Bang-kook serre…

- … sous la langue de sa belle favorite ! hurlèrent en chœur toutes les araignées, se tenant l’abdomen avec leurs crochets à force de rire.
- Peuchère ! mon pitchoun, des comme toi, à v’nir chercher c’ beau caillou, y’en a eu des tas, et tous y ont laissé leur carcasse boucaner dans nos ravins ! Mais toi, bougre de veinard ! t’as dû pisser dans ton bain étant petiot ; car, v’là ! l’empereur, s’étant levé du pied gauche sans doute, vient d’ nous jouer un tour d’ cochon, et un gros…

- Ça fait plus de quatre mois qu’il ne nous verse plus notre solde ! précisèrent les autres araignées, accablées, leurs petits yeux brillant comme des perles fines dans l’obscurité de la tanière.
- … c’est pourquoi, fiston, t’as une veine de cocu : on y va avec toi, toutes autant que nous sommes, à la victoire ou au casse-pipe !
- Té ! on y va, on y va ! lui firent écho les autres araignées.

Alors, toute la bande s’ébranla vers l’intérieur de l’empire. La Ceinture des Puanteurs, ils passèrent à travers, toutes les araignées cramponnées en pelote, avec Lobo juste au milieu, et roulant à vive allure, de sorte que les seules araignées à voir pourrir leur chair furent celles de rang inférieur (les bien nommés goggos), qui s’étaient tenues à l’extérieur de la sphère.

Ils semèrent derechef, par des ruses en tous genres, les diables rouges, les oranges mécaniques, les escouades azurées, les bérets verts, les bures noires et les cols bleus, suivis d’une cohorte sans fin de harpies, de vouivres, de lémures, de gorgones, d’oiseaux roc et de chimères de taille variée. Leur voyage dura plus de quatre-vingts ans. Lorsqu’ils atteignirent, finalement, le cœur de l’empire, ce fut pour apprendre que l’empereur avait trépassé depuis belle lurette, que la peste avait frappé les habitants et que la Belle favorite elle-même était devenue de vieux pots. Ils fracassèrent sans façon tous ces vieux pots, jusqu’à ce qu’ils aient retrouvé, fichée dans un tesson de terre cuite, la gemme en question. Les araignées couronnèrent Lobo comme leur empereur et le suivirent, en bons et féaux sujets, sur son chemin du retour, après qu’on leur eut versé leur solde pour six mois d’avance. Dix-sept ans leur prit le chemin du retour, à travers des contrées vierges et des sylves obscures.

C’est ainsi que nos deux empereurs, Fofo et Lobo, se rejoignirent le même jour sur le champ de bataille, devant la demeure paternelle désormais menaçant ruine pour cause de vétusté et d’intempéries. Six semaines dura la guerre, la balance de la victoire penchant tantôt du côté des guivres de Fofo, tantôt du côté des araignées de Lobo.

Pour finir, de toutes ces multitudes sans nombre ne restaient en vie que les deux frères, qui ne se reconnurent qu’à cet instant-là et tombèrent d’un seul élan dans les bras l’un de l’autre, en versant des torrents de larmes. Ils n’étaient désormais plus que deux croulants, vieux comme le monde, tenant à peine sur leurs guibolles décharnées, flageolantes. Ils soufflèrent l’un vers l’autre des flammes par les narines, pour réchauffer un peu leurs doubles cœurs depuis longtemps changés en pierre. Alors, miracle ! Tous deux se ranimèrent d’un coup, et le même prénom jaillit de leurs lèvres, du tréfonds de leurs entrailles :

- Grunhilde ! 
Ils pénétrèrent dans la maison dévastée. Ils arpentèrent ses couloirs délabrés. Ils se montrèrent l’un à l’autre, pleins d’émotion, certains endroits où ils avaient joué étant petits. Ils se palpèrent mutuellement les bosses qu’ils s’étaient faites à ces mêmes occasions. Enfin, ils parvinrent jusqu’à la porte fatale. Après moult hésitations, ils aboutirent par prendre leur courage à deux mains, et tambouriner timidement à la porte.

- Qui est-ce ? retentit cette voix inoubliable, jeune et argentine comme jadis elle l’avait été (car, dans la Chambre cachée, le temps mie ne s’écoule).
- C’est nous…
- Qui ça, nous ?
- Nous, les guivres de la lignée des guivres-des-cerfs-volants, les fils de notre père.
- Faites voir vos maillets !

Hélas ! Lobo avait perdu le sien dans le feu de tant de batailles. En revanche, il avait la gemme. Les frères se regardèrent, les yeux humides : à quel point ||||dd¢¢0+> avait bien su régler les choses ! Ils entrouvrirent la porte, et firent voir le maillet et la gemme.

- Ça marche ! dit Grunhilde, et se montra enfin sur le seuil, toute nue et radieuse. Éperdus, les deux vieillards passèrent à l’acte illico : ils sortirent chacun un mètre de menuisier de leur poche, le déroulèrent dare-dare et mesurèrent la princesse de la tête aux pieds. Quelle ne fut alors leur déception : Grunhilde ne faisait que 1m74 !

Ils se virent contraints de la laisser rentrer chez ses parents ; puis les deux frères se retranchèrent pour toujours dans la Chambre cachée, et ils devraient encore y être, si des fois ils n’avaient pas encore passé l’arme à gauche.



Enciclopedia zmeilor,
illustrée par Tudor BANUS,
Bucarest, Éditions Humanitas Junior, 2002
L’HISTOIRE DE LOBO ET DE FOFO,
FILS DE LA GUIVRE-DES-CERFS-VOLANTS
 

Présentation et
traduction par Dominique Ilea

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Published by Seine & Danube - dans DE LA FICTION
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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

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Carmen Firan nous emmène ici dans le Queens, sur les Cadre numero 2pas d'un étrange et sympathique exilé, chauffagiste de son état. Le plus étrange, est qu'il se souvient avec luxe de détails de sa vie intra-utérine. Un de ses grands plaisirs est de raconter autour d'un verre comment il passa, un jour, de la "solitude heureuse" du ventre de sa mère, à la "solitude désespérée" du nourrisson emmailloté dans son lit blanc. (L.H.)

 

 

Dans ce genre de bâtiments anciens, le chauffagiste est indispensable. Surtout l’hiver, quand les installations se bouchent, qu’il faut changer les filtres et que les tuyaux éclatent au moment où l’on s’y attend le moins, c'est-à-dire pendant un week-end bien glacial. Les locataires du numéro 89-13 avaient de la chance.
Le gardien de leur immeuble était aussi chauffagiste, un métier qu’il avait appris et pratiqué à fond en Europe de l’Est, où tout se déglinguait sans cesse, où rien n’était à sa place et tout marchait de travers.
Il aurait peut-être été plus juste de l’appeler « plombier », mais sa spécialité, dans son pays natal, c’étaient les radiateurs. Comme on supposait, à l’époque du communisme, que la police secrète faisait placer des micros dans les radiateurs, pour pratiquer des écoutes dans les immeubles surveillés, le chauffagiste bénéficiait d’une aura supplémentaire. Il ne suffisait pas qu’il soit un bon ouvrier, il fallait aussi que ce soit un homme de confiance, en admettant qu’il ne travaillât pas précisément pour la police, obsession dont les habitants traumatisés d’Europe de l’Est, n’arrivaient pas à se débarrasser, même bien des années après la chute de la dictature.
A la loterie des visas, Dick avait été gagnant, il avait pris sa femme et sa fille par la main et s’était retrouvé directement à Sunnyside, Queens, où il ne lui avait pas fallu plus de deux semaines pour trouver ce poste de « super », c’est-à-dire de factotum.
- Moi je ne crois pas aux loteries ou à tous ces trucs de chance. J’ai joué comme ça, pour me prouver à moi-même que je ne pouvais pas gagner. Tout ce que j’ai gagné dans ma vie, c’était en travaillant. Rien ne m’est jamais tombé tout rôti dans le bec. Mais cette fois-ci, allez savoir, la malchance ! Je me souciais comme d’une guigne de venir en Amérique, mais comme je me suis retrouvé avec ce visa, je me suis dit : allons-y, on va voir comment ça se passe là-bas, confiait Dick à la moindre occasion, en caressant sa moustache touffue qui renforçait son aspect viril. Mais pour ce qui est de me plaire, non ça ne me plaît pas. Ma petite maison me manque, avec sa treille et ses arbres fruitiers dans le jardin, les amis avec lesquels on allait boire un verre, la vie de là-bas, pauvre mais gaie. Que je travaille ou non, il me tombait toujours un petit quelque chose, et on vivait bien, quoi qu’on en dise. S’il n’y avait pas eu ma femme pour me casser les pieds avec l’avenir de notre fille et des trucs comme ça, jamais je ne serais parti à l’aventure en abandonnant tout.
Dick aurait été capable de déplacer trois immeubles. Il portait de vastes salopettes en jean à même la peau, ce qui mettait en évidence ses bras musclés et sa poitrine velue. Son bureau de « super » se trouvait au sous-sol de l’immeuble, là où il y avait aussi les chaudières, le système d’air conditionné, les machines à laver, et les locaux à outils, pleins de vieux meubles, de matelas troués, de toute sorte de choses inutiles, et les poubelles. Pratiquement Dick régnait en maître sur tout cela.
Les soirs où l’on débarrassait les objets encombrants dans les quartiers plus aisés du Queens, Dick parcourait les rues au volant de sa vieille voiture et chargeait tout ce qui était encore plus ou moins utilisable pour l’entreposer dans le sous-sol. Il avait accumulé avec le temps une collection impressionnante de téléviseurs, de fours à micro-ondes, de lecteurs de cassettes, de chaises, d’aspirateurs, de tapis, d’ordinateurs obsolètes, à peu près tout ce qu’il fallait pour commencer à meubler un intérieur. Certaines choses étaient encore en bon état, il en réparait d’autres et les vendait pour trois fois rien aux nouveaux immigrants arrivés à Sunnyside. « Dans le fond, je fais une bonne action, se défendait Dick, j’ai appris ça chez nous. Prendre aux riches pour donner aux pauvres. Mon bénéfice est insignifiant. C’est plus un geste de solidarité, puisque par ici on n’entend parler que de cela : l’esprit de solidarité. »
Dick s’était acquis la sympathie de tous les locataires de l’immeuble qu’il gérait avec compétence. Il aidait les vieilles dames à porter leurs cabas jusqu’à l’ascenseur, il promenait les chiens, il faisait le baby-sitter chez les jeunes couples, il s’occupait des espaces verts devant l’immeuble et, bien sûr, il changeait les tuyaux, les filtres, les robinets, il débouchait les WC et, plus récemment, depuis qu’il avait émigré au pays de la technologie, il dépannait les ordinateurs. Ce n’était pas vraiment un gros travailleur, mais il était adroit et futé et, s’il ne refusait pas les pourboires, il ne plumait personne. Le nouveau monde ne lui faisait plus peur, il avait vu qu’il pouvait se débrouiller ici aussi, même s’il ne parlait pas l’anglais, puisque Sunnyside était bourré de compatriotes et, de plus, il y avait des magasins, des restaurants, des pâtisseries, des cabinets médicaux, des églises, des journaux dans sa langue maternelle, pour adoucir un peu la nostalgie qu’il avait de sa patrie. Pourtant ce ghetto l’énervait parfois et le poussait à des accès passagers de supériorité :
- On émigre pour échapper à tous ces gens-là et on retombe dessus ici. C’est la même bouillabaisse nationale, mais en plus épais.
Malgré tout, il lui arrivait souvent de verser quelques larmes en écoutant la musique folklorique dans les bistrots où l’on fumait beaucoup et où l’on épiloguait sur la démocratisation du pays que l’on avait quitté. Certains le dénigraient, d’autres le regrettaient, mais pour rien au monde ils n’auraient reconnu ne plus faire partie de leurs lieux d’origine, pas plus qu’ils ne faisaient partie de leur lieu d’adoption. Un dilemme subconscient avec lequel ils devraient mourir.
- Ils ont de tout par ici, ça c’est sûr, mais des tomates comme chez nous, tu n’en trouveras nulle part, soupirait Dick penché sur les verres de vodka vidés de plus en plus souvent et de plus en plus tôt dans la journée.
Dick était sentimental. C’était un homme massif aux gestes délicats, un géant sensible aux miniatures. Il aimait les petits animaux, voilà sans doute pourquoi les souris et les cafards qui grouillaient dans son bureau de « super » au sous-sol ne le dérangeaient guère. Il n’avait rien dit quand sa fille avait amené un lapin, installé dans la salle de bains, et des poissons exotiques pour lesquels ils avaient improvisé un aquarium dans un grand bocal à cornichons, qu’on sortait l’été sur le balcon. Il aimait la gravure et s’était enhardi parfois à pratiquer le métier de peintre-décorateur. Avec ou sans l’assentiment de ses clients il peignait, des frises, simples lignes ou motifs floraux en guise de finition, quelque délicat nénuphar autour du lustre, ou des petits oiseaux de toutes les couleurs au-dessus des meubles de cuisine.
- Il faut embellir la vie : c’était sa devise et il la mettait en pratique du mieux qu’il pouvait.
Ses grandes mains, habituées aux tuyauteries et à la ferraille, pouvaient être douces et agréables. Il caressait les animaux, soignait les fleurs et pleurait en regardant les films d’amour. Il lui restait toujours sous les ongles un peu de rouille ou de noir, témoins de sa journée de travail, ses maillots étaient constamment mouillés à la poitrine et aux aisselles et pourtant il n’était pas repoussant. On remarquait sa virilité plus que l’odeur de sa sueur, sa vigueur plus que ses vêtements râpés à force de se traîner sous les éviers et les WC.
Il aimait sa femme et adorait sa fille, prêt à céder à tous ses caprices, à condition qu’elle travaille bien à l’école et qu’elle soit sérieuse.
- C’est simple la vie. Je ne crois pas à l’imprévu, tout est coordonné et si on ne déconne, pas, on n’a pas trop de surprises. Si on peut éviter les abus, ne pas exagérer, on ne vit pas si mal que ça, tel qu’on est programmé. Moi je ne suis pas très instruit, mais il y a des trucs que je sens, je ne sais pas comment.
Mon grand-père était analphabète mais il savait tout. Il est mort paisiblement, un après-midi ; il a fait sa toilette, s’est rasé, a appelé ma grand-mère auprès de lui, il lui a pris la main et a dit que son heure était venue. Il a fermé les yeux et quelques instants plus tard il avait rejoint les justes. Tout doux, en beauté, paisible. Maintenant, c’est moche comme on meurt, c’est violent, tourmenté ; la mort n’est plus une libération, mais plutôt une humiliation, une condamnation.
Depuis qu’il avait terminé ses études professionnelles, une sorte de lycée en deux ans où il avait appris le métier de chauffagiste, il n’avait plus ouvert un livre. Il se contentait de regarder des films, de feuilleter un journal de temps à autre et pourtant la nature l’avait doué d’un équilibre qui pouvait passer pour de la sagesse : héritage, peut-être, de son grand-père. Le chauffagiste avait des bizarreries qui pouvaient le rendre intéressant dans une conversation autour d’un verre. Quelques voisins de l’immeuble avec lesquels il s’était lié d’amitié descendaient parfois le soir au sous-sol, où Dick avait improvisé une chaude atmosphère de bistrot, très proche de celle de son pays natal. Il avait installé une table de jardin en plastique, ramassée dans la rue, quelques sièges dépareillés et même un parasol, fièrement planté au centre. Il avait soin de garder toujours au frais des bouteilles de bière et de vodka, dans une glacière portable. Ils écoutaient de la musique populaire et refaisaient le monde. Un des colocataires se trouvait être originaire de la même ville que lui, ils y avaient aussi été voisins, ils avaient émigré à quelques mois d’intervalle : le monde est petit et il n’y a pas mieux que le Queens pour s’en rendre compte.
- Vous ne savez pas, les gars, je suis envahi par les souvenirs depuis que j’ai émigré : je me demande comment diable ça se fait. Je me rappelle tout, mais vraiment tout, vous imaginez ça ? Tout ! Jusqu’à mon âge le plus tendre, jusqu’à ma naissance et même au-delà.
Le chauffagiste les éberluait avec ses récits qui entraient dans les détails les plus troublants. Il était persuadé de se souvenir de sa propre naissance.
- Sans blague, leur disait Dick, le regard embué par la force des souvenirs, j’ai assisté consciemment à ma propre naissance.
Au début, ils n’y prêtaient guère attention, mais, avec le temps, Dick les avait conquis et maintenant ils l’écoutaient en retenant leur souffle et ils lui demandaient à chaque fois de leur raconter encore ses souvenirs d’accouchement. Ils vidaient un verre après l’autre sans vraiment croire ce qu’on leur vendait comme une évidence incontestable, émus pourtant par une expérience aussi extraordinaire.
- En fait, je me rappelle de choses bien avant ma naissance, à l’époque où je nageais, à l’étroit dans le ventre de ma mère. On n’a pas beaucoup de place là-dedans et les mouvements sont limités. Le pire, c’est vers la fin de la grossesse. On bouge de plus en plus difficilement, on a envie de se retourner, mais c’est assez difficile, on donne des coups de pieds, on lance les bras, mais c’est à peu près tout. Je me souviens que dans les dernières semaines avant ma naissance j’aurais eu terriblement envie de basculer. Plusieurs fois, je me suis révolté, j’avais bien grandi et je crois que j’ai donné des coups un peu trop forts à ma mère, mais j’ai tout de suite senti les paumes de ses mains qui me touchaient les talons pour me calmer. J’ai reconnu ses mains instinctivement. Elles me caressaient même quand je tapais furieusement. Je n’étais ni nerveux ni agité, je n’aurais pas eu de raisons de l’être. On est bien là-dedans, il fait chaud, on a tout ce dont on a besoin.
- Et on n’étouffe pas ?
- Comment ça, étouffer ? Je n’ai jamais aussi bien respiré de toute ma vie Tout est naturel, propre, aseptique, héhé ! on voudrait bien avoir encore l’air qu’on avait là-bas ! Ce qu’il y a d’extraordinaire c’est que dedans il y a toujours la même température, le même degré d’humidité, tout est constant, vous pigez ? Exactement ce qu’il faut, quand il faut, comme il faut. Rien d’imprévu ou d’inconfortable. On est toujours content. On n’a ni faim, ni soif et si on a faim, il suffit de penser qu’on a faim et on reçoit immédiatement la meilleure nourriture. Tu as envie de poisson, tu peux être sûr que ta mère ne tardera pas à en avoir envie et, comme on respecte les envies des femmes enceintes on lui apportera aussitôt du poisson et ce qui t’arrivera, ce sera l’essence du poisson, toutes les protéines et le phosphore qui font que cela vaut la peine de manger du poisson. Et même si elle ne mangeait pas de poisson au moment où tu en as envie, tu arriverais quand même à absorber l’essence du poisson, parce que tu prendrais sur ses réserves, tout ce qu’il y a dans le poisson. Vous pigez ça ? J’essaie de ne pas faire trop compliqué, mais je voudrais vous faire comprendre comment ça marche. Tu tires d’elle tout ce dont tu as besoin et ta pauvre mère en souffre, elle va manquer de fer ou de calcium. Il y en a qui perdent des dents ou leurs cheveux, d’autres ont les ongles qui pâlissent, des taches sur le visage, elles sont toujours fatiguées. Ceux qui disent qu’une grossesse régénère une femme ne savent pas de quoi ils parlent, elle est vidée de tout ce qu’elle a de meilleur, par contre, toi, là-dedans, tu ne t’en fais pas. Moi, j’y ai été heureux. Jamais plus après en être sorti, je n’ai éprouvé ce sentiment d’être totalement protégé, le sentiment que rien ne peut m’arriver : une sorte d’harmonie divine, quelque chose de difficile à définir, précisément parce que dans cette vie nous ne bénéficions de rien de tel. Les amis, nous naissons heureux. Ce qui se passe après, Dieu seul le sait !
Parfois son bip sonnait et on l’appelait en urgence. Une inondation, des robinets à changer, quelque vieille dame impatiente dont l’aspirateur était tombé en panne. Dick s’y précipitait, il réparait ce qu’il fallait réparer, puis retournait au sous-sol où ses amis l’attendaient dans un épais nuage de fumée de cigarettes. Il revenait, les mains un peu plus noires, la sueur perlant sur son front, il jurait, se jetait un verre de vodka dans le gosier, sa moustache se hérissait, il tapait du poing sur la table et reprenait son récit.
- Ce qui me gênait tout de même, là-bas, c’était de devoir toujours garder les yeux fermés. Le plus drôle, c’est qu’on peut y voir quand même. Je ne sais pas comment ça se passe dans le ventre des autres femmes, mais dans le ventre de ma mère, moi, j’ai vu des choses extraordinaires. Mais je n’ai jamais senti d’odeurs ni vu de couleurs. Malheureusement je ne vois pas avec qui je pourrais confronter ou échanger mes impressions, je n’ai encore trouvé personne qui ait été conscient de sa vie avant sa naissance ou qui ait été témoin de sa propre arrivée au monde. Se pourrait-il que j’aie une mémoire ancestrale, comme dirait l’autre, c’est-à-dire exagérément vaste, lointaine ?! C’est possible. Et depuis que je suis arrivé dans le Queens on dirait qu’elle augmente de jour en jour. Je crois pourtant que la mémoire est infinie, comme toutes les choses infernales. Seulement, les gens n’ont pas l’idée de chercher à se rappeler tant de choses, si anciennes, ils ne peuvent pas croire qu’ils seraient capables d’avoir des souvenirs d’avant leur naissance, sans parler de souvenirs de leur propre naissance, ce qui me semblerait quand même normal, car tout le monde est présent quand il naît, pas vrai ? Si tu as des souvenirs de l’âge de cinq ans, pourquoi ne pas en avoir des cinq secondes qui ont suivi ton arrivée au monde ? Est-ce qu’on ne parle pas du même temps ? De la même vie ?
Ses compagnons de beuverie hochaient la tête, en plein dilemme. Le point de vue du chauffagiste leur semblait très logique sur le moment.
- J’ai vu bien des choses dans ma vie, mais jamais plus je n’en verrai comme dans le ventre de ma mère. Des villes entières, des archipels de tubes gélatineux, des galeries de tuyaux s’étendant comme des nervures le long de parois fluides, une architecture complexe avec des canaux, des labyrinthes, des tunnels et des grottes, des abîmes, le ciel étoilé, des formes parfaites ondoyant dans une délicate toile d’araignée, mais tout cela dépourvu de couleurs, comme un dessin estompé, comme une carte de l’univers en miniature. J’entendais mon cœur battre au centre de cet univers et je continuais de flotter comme un cosmonaute entre ces dentelles transparentes qui m’enveloppaient, me berçaient doucement comme une brise estivale. Le plus curieux, c’est que je reconnaissais tout cela comme si je l’avais déjà vu ; dans le ventre de ma mère je me comportais comme si j’y avais déjà été, comme si j’avais des souvenirs d’une autre gestation, à tel point que je me demande si, finalement, je ne suis pas né plusieurs fois.
Parvenu à ce point, l’auditoire commençait habituellement à perdre patience.
Les uns grognaient qu’on les avait entraînés sur le terrain du surnaturel, d’autres considéraient avec pitié cet homme raisonnable, dans la force de l’âge, ce colosse, qui se mettait à déraisonner, mais ils étaient tous curieux de connaître la suite. Dick s’envoyait alors un verre de vodka supplémentaire, s’essuyait la moustache du dos de sa main creusée de sillons bruns, baissait la voix et laissait filtrer dans son regard des lueurs de conspirateur :
  - Naître n’est pas une partie de plaisir. D’abord parce que ça fait mal, c’est long et dangereux. Tu passes de cette harmonie parfaite dans des spasmes acharnés, inimaginables, tu te débats, tu pousses de la tête, tu agites tes jambes, tu veux absolument sortir, on se demande pourquoi, puisque tu étais si bien là-bas ! Sauf qu’il y a un moment où on ne te laisse plus y rester, tu es obligé de sortir ! Et le pire, dans toute cette histoire, c’est que tu sens ta propre mère s’opposer aussi à toi de toutes ses forces, comme si elle voulait se débarrasser de toi. Au début tu perds l’équilibre, tu glisses, la tête en bas et tu as beau te débattre, la tête t’entraîne vers le bas, elle devient brusquement très lourde, comme si elle était en plomb, tes oreilles explosent, ton pouls s’affole dans cette tension. Et puis voilà que ta tête pénètre dans un tunnel sombre. C’est la partie la plus dure et la plus effrayante de toute l’affaire. Ce tunnel de ténèbres.
- Moi, j’ai déjà entendu parler de cette histoire de tunnel, dit une fois un voisin, mais il me semble que c’était quand on mourrait, pas quand… Et il n’avait pas osé en dire plus. Rien que le mot d’accouchement le glaçait de frissons.
- Celui-là, c’est le tunnel de lumière où tu pénètres quand tu meurs, intervenait un autre, tu as bien entendu, dans celui-ci il fait noir.
- C’est le noir le plus complet, confirmait Dick. La première sensation est atroce. On étouffe, on a les cheveux qui s’emmêlent dans des espèces de racines, j’entendais un clapotis comme celui d’un volcan au bord de l’éruption, je poussais de toutes mes forces, j’en avais le cou tout raide et il me semblait que j’allais rester éternellement coincé là-dedans ; j’avais une épaule complètement bloquée par l’intensité de l’effort. D’ailleurs, jusqu’à l’âge de cinq ans j’ai eu des douleurs dans l’épaule gauche à cause du passage dans ce tunnel étroit, sombre, froid et humide. C’est alors que j’ai senti les premières odeurs, aussi désagréables que les sons qui m’attendaient une fois qu’on m’eût tiré dehors. Parce que, finalement, ce sont d’autres qui te font sortir en te tirant. J’ai toussé et éclaté en pleurs désespérés. Ils m’ont attrapé, ont essuyé la lave sur mon corps, ils ont démêlé les racines dans lesquelles j’étais emberlificoté, ils m’ont tout irrité la peau. Je crevais de froid et à force de faire des efforts et de crier, j’étais devenu tout violet. J’ai ouvert les yeux, mais je n’ai rien vu. J’entendais autour de moi des bruits étrangers, métalliques, stridents. Et puis soudain, j’ai eu faim, mais cette fois il n’y avait plus aucune essence pour apaiser cette sensation. Par la suite, il y aurait des centaines de litres de lait, jusqu’à ce que tu en aies ras-le-bol. Ils m’ont emmailloté, couvert, mis dans un petit lit. J’étais seul. Dans le ventre de ma mère aussi j’étais tout seul, mais ici, à l’extérieur, c’était une autre sorte de solitude. Sèche. Froide. Assourdissante. Jusque là je n’avais connu que la solitude heureuse, et là, c’était le début de la solitude désespérée, je crois que j’ai eu peur pour la première fois. J’ai compris ce que cela voulait dire d’avoir peur. Osciller entre le bonheur et le désespoir. Être propulsé d’un monde dans un autre. Voir, entendre, sentir et ne pas pouvoir se faire comprendre. Ne pas pouvoir faire marche arrière.
Les voisins étaient déjà tout tristes, ils buvaient de dépit, ils vivaient eux aussi toutes ces choses comme s’ils venaient de naître.
- Tiens, moi, je me souviens comme si c’était hier de ma première nuit de solitude. Ils m’avaient posé comme ça, tout emmailloté dans un lit, couché sur le dos. De là, j’ai vu la lune pour la première fois. Vous allez me demander comment je savais que c’était la lune. Je le savais. Je l’avais déjà vue. Où, comment ? Dieu sait ! Et soudain….
Sonnerie stridente du téléphone de Dick. Madame Simpson, du 9, a une urgence. Son WC est bouché et ses invités vont arriver dans une heure. Le chauffagiste se lève d’un bond. Le devoir avant tout, il laisse tomber tout le monde, sans achever l’histoire, il prend sa boîte à outils et cinq minutes plus tard, il sonne à la porte de madame Simpson qui l’attendait avec impatience:
- Dick, tu es merveilleux. Que ferions-nous sans toi. C’est le bon Dieu qui t’envoie !

 

 

Traduit du roumain par Marily Le Nir  

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

 

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« Je suis partie, un jour tu comprendras ». Andi doit se rendre à l’évidence : Marga ne le rejoindra plus dans le une-pièce exigu que les deux jeunes journalistes partageaient depuis plusieurs mois. En quarante courts chapitres déroulant une intrigue psychologique, Dan Lungu tresse les fils d’une narration double : une histoire d’amour et une histoire sur l’amour. Comment oublier une femme est donc bien le livre annoncé par le titre : à la fois l’interrogation dépitée de l’amant délaissé et le manuel didactique d’un homme tâtonnant à la recherche d’expériences lui permettant de l’oublier.
L’action du roman se déroule dans une ville de province, dans la Roumanie d’après 1989. Dan Lungu délaisse ainsi le sujet du communisme, mais cela ne signifie pas qu’il délaisse ses instruments d’observation de la société : ici, le club fermé de la presse et l’univers clos des églises néo-protestantes sont racontés de l’intérieur par le jeune (anti)héros, Andi.
A grand renfort de cigarettes, d’alcool et d’enquêtes menées hors des clous de la déontologie journalistique, les colonnes du journal dirigé par le dénommé Bodo sont remplies de cancans à destination des «veaux » - comprenez les lecteurs - et par des « enquêtes » dont la seule raison d’être est de forcer les potentats locaux à cracher au bassinet. Le service « investigation » mérite ainsi pleinement son surnom de « service secret »…
Un reportage tout à fait innocent mène notre Andi débordant d’esprit critique et d’ironie dans une église néo-protestante : tout est bon à prendre, dans sa stratégie de l’oubli.
Dès lors, le roman est structuré autour de ces deux communautés.
Andi tente d’oublier Marga tout en nous permettant d’entrer dans deux milieux dont les relations au monde extérieur sont, chacune à leur manière, parfaitement autistes.
Seul son effort de reconsidérer les mois passés - pour tenter de comprendre pourquoi Marga est partie- le conduira à une véritable communication avec le monde alentour.

 

 

Extrait

Peu de temps après le départ de Marga, j’étais allongé sur mon lit et je me sentais incroyablement seul. De temps en temps, je tirais une bouffée de ma cigarette. La fenêtre était fermée et je n’avais pas la force de me lever. J’avais tout un paquet de relations, mais de moins en moins d’amis. Une liaison avec une femme vous isole sans que vous vous en rendiez compte. L’univers du couple, en égoïste, se suffit à lui-même et vous enferme comme dans un œuf. L’amour, les petites joies et les habitudes construites à deux vous sont la meilleure des nourritures. Quand l’œuf se casse, vous regardez autour et vous clignez des yeux. Comme après un long voyage, vous vous rendez compte que le monde a changé.

Je me sentais seul, dans un grand immeuble de plus d’une centaine de une-pièce-cuisine. Je ne connaissais ni le nom du voisin de gauche ni de celui de droite. Parfois, je les apercevais en train de tourner la clé dans la serrure. J’avais l’impression que ce n’était jamais les mêmes. Ici les gens viennent pour repartir. Ou du moins rêver de partir. Pour un vrai appartement ou une maison avec un jardin. Seuls les vieux, arrivés ici quand ils étaient jeunes, à l’époque où tout était neuf, ne rêvent plus à rien. Ils avalent des médicaments avec un verre d’eau du robinet, feuillettent des albums de famille et somnolent devant une télé en noir et blanc. Les dimanches ensoleillés, ils vont au cimetière contempler leur future tombe. C’est juste une promenade. Ils ont travaillé tout une vie pour acheter ce lopin de terre envahi par les mauvaises herbes et ils veulent en profiter maintenant, parce qu’après, on ne sait jamais. Ils allument un cierge pour celui ou celle qui n’est plus là, qui a quitté l’œuf en premier. Leurs tombeaux seront l’un à côté de l’autre pour l’éternité, c’est-à-dire cent ans, comme le prévoit le contrat. Au bout de cent ans, leur travail tombera en poussière. Leur angoisse, que l’on détecte dans les conversations les plus banales, est qu’on ne les retrouve qu’une semaine ou un mois après leur mort. C’est pour cela que chaque matin, ils vont frapper à la porte les uns des autres. C’est pour cela qu’ils ouvrent, tout contents, à leurs petits-enfants qui viennent voir, un bouquet de fleurs ou un paquet de gâteaux à la main, s’ils ne sont pas morts. Les petits-enfants ont des vues sur le une-pièce-cuisine. En faisant un crédit, ils pourraient acheter un appartement ou même une maison avec jardin. Les vieux ne parlent pas avec les jeunes de l’immeuble, sauf pour leur faire des remarques. Les jeunes font tout de travers. C’est parce qu’ils rêvent de partir, de réussir dans la vie. C’est pour cela qu’ils traitent les parties communes et même leur propre logement comme si ça appartenait à quelqu’un d’autre. Les jeunes, quand ils sont locataires, sont encore plus négligents. Ils ne font que passer, ça change tout le temps. Ils ne laissent derrière eux que des mégots, des bouteilles vides et des papiers. Il ne leur viendrait pas à l’idée de planter une fleur ! Le gouvernement devrait leur interdire de se comporter comme ça. Ou du moins l’administrateur. Mais l’administrateur est un homme divorcé, qui ne lave ses chaussettes que deux fois par an. Il dort avec la lumière allumée pour que les gens croient qu’il travaille. Qu’il n’est pas payé à rien faire. Personne n’est  parfait, mais tout de même.
Tel un coquillage à la retraite, l’immeuble résonnait imperceptiblement du chuchotement des vieillards.

J’étais seul et je fumais. Les projets s’évanouissaient, les pensées dérapaient, toutes les pistes menaient dans le fossé. J’entendis alors frapper discrètement à la porte. Le visiteur tombait on ne peut plus mal, je n’avais donc pas l’intention d’ouvrir. Mais les coups sur la porte continuaient, et de plus en plus fort.
Je n’étais qu’un sac de viande inerte. J’essayais de reprendre mes esprits.
- Ouvrez, ça se sent que vous êtes là ! entendis-je la voix contrefaite du propriétaire.
J’étais soudain un peu plus motivé et je réussis à crier d’une voix enrouée :
- J’arrive !

Je me traînai jusqu’à la porte et j’ouvris. Le propriétaire était frais comme un gardon et de bonne humeur. Il y avait quelque chose de changé dans son aspect, mais je ne savais pas quoi. Il entra, fit d’un regard le tour de la pièce, toussa ostensiblement et ouvrit la fenêtre. Je m’assis sur le bord du lit en me massant les tempes. Le mégot fumant encore dans le cendrier, il se pencha pour lui donner le coup de grâce. Peu à peu je trouvai ce qui avait changé dans son physique. La petite barbe couleur papier de maïs était bien taillée et le cheveu rare autrefois plat avait pris l’aspect d’un chou frisé.

- Votre aura ne me plaît pas, me dit-il d’un air serein, planté sur ses jambes légèrement écartées, tout en me fixant entre ses paupières mi-closes.
« Moi non plus » aurais-je dit, si j’en avais eu la force.
- Je vois des taches marron plutôt de mauvais augure…votre vie spirituelle est perturbée…
Je haussai bêtement les épaules. J’aurais bien fumé une cigarette.
- Infra-énergie, dit-il encore.
- Pardon ?
- In-fra-é-ner-gie. C’est l’avenir.
- Aaaah…
- Ma future épouse est infra-énergéticienne chrétienne, cela ne vous ferait pas
de mal qu’elle vous voie un de ces jours… Elle combine les avancées de la science moderne avec la sagesse millénaire de la bible. Il s’agit d’une science spiritualiste. Les effets des traitements infra énergétiques modernes sont bien plus puissants et plus durables si l’individu respecte les préceptes de la morale chrétienne. Les lois subtiles de l’univers sont duelles, énergitico-morales. Vous ne vous en rendez peut être pas compte mais chaque fois que vous jurez, par exemple, vous produisez des disturbations énergétiques. Dans votre propre corps comme dans le reste de l’univers. Des disturbations né-ga-ti-ves ! Une mauvaise pensée, une contrariété, produisent le même effet. C’est pour cela qu’il est préférable de rester joyeux et moral. Mlle Marga n’est pas là ? J’aurais voulu que vous soyez là tous les deux pour ce que j’ai à vous dire…
Je fis non d’un signe de tête.

- Alors vous lui expliquerez !
- Ouais.
J’aurais promis n’importe quoi, pourvu qu’il s’en aille.
- J’en ai discuté avec ma future épouse et nous pensons que la situation est la suivante. Hum, comment dire ? Pour entrer en résonance avec les lois subtiles de l’univers, il serait bien que vous et Mlle Marga procédiez à votre mariage religieux… Autrement, nous, ma future épouse Angela et moi, nous serions contraints de… c’est-à-dire que nous ne pourrons plus abriter chez nous une disturbation d’une telle ampleur…

Il m’adressa un sourire chaleureux, de toutes ses dents cariées. Puis il ramassa au pied du lit une bouteille de bière vide et en étudia scrupuleusement l’étiquette.
- Vous comprenez ce que je veux dire ?
- Marga est partie, articulai-je, toujours occupé à me masser.
- Vous lui direz quand elle reviendra…
- Elle est partie pour de bon.
- Vous voulez dire que vous êtes séparés ?
- On peut dire ça…
- Oooh, on dirait bien que les lois subtiles de l’univers ne m’ont pas attendu… Peut-être que si j’étais venu plus tôt, une chose pareille ne serait pas arrivée… Mais vous ne devez pas être triste. C’est un mal pour un bien, m’sieur Andi.
Voici une merveilleuse occasion d’entrer en harmonie avec les ondes énergético-morales… et le bonheur ne tardera pas à frapper à votre porte…

Le bonheur se laissant désirer, une sensation d’épuisement me ramollissait les os et m’empêchait de reprendre mes esprits. Je ne désirais qu’une chose : me rallonger. Qu’on me laisse en paix. Qu’il aille au diable. Si j’avais eu le moindre soupçon d’énergie, positive ou négative, peu importe, je l’aurais jeté par la fenêtre. Mais hélas le propriétaire ne devinait rien, il arpentait gaiement la pièce, examinant l’état du parquet, les toiles d’araignée et le robinet de la cuisine. Toujours avec ce sourire indulgent, depuis les hauteurs de son altruisme forcé. Cette fois au moins, il avait laissé chez lui sa baguette de sourcier, ce qui me dispensait du spectacle de son ballet ésotérique.

- Les contrariétés et les soucis, monsieur Andi, nous placent sur des fréquences énergétiques mesquines… on ne peut pas trouver pire… Je sais que vous êtes tourmenté… c’est normal… j’ai pris les loyers sur la caution, et à la fin de ce mois, vous me devrez de l’argent…Vous devez chasser vos idées noires…
En dépit de tous mes efforts je ne parvenais que vaguement à suivre son raisonnement. Les mots me parvenaient au terme de plusieurs échos, comme
à l’extrémité d’un tunnel.
- Ne pas se faire de soucis, voilà le secret… Il ne faut pas vous torturer comme ça…Le mieux serait de régler votre dette tout de suite et vous seriez de nouveau en accord avec les lois subtiles de l’univers…Vous vous sentiriez soulagé et plein d’élan vital…

Tel furent les derniers mots plus ou moins perçus. Ensuite, la scène tourna au film muet dans lequel un nabot coiffé d’un chou hochait sa barbiche et s’agitait de façon ridicule. Il me fallut recourir à toute ma bonne éducation pour me retenir et rester cloué au bord du lit, les coudes sur les genoux et la tête entre mes mains.
À la fin du petit film, je m’écroulai dans les draps et piquai un somme mémorable.

Deux jours plus tard, je descendais, valises à bout de bras et plein d’élan vital, les escaliers de l’immeuble, l’ascenseur étant en panne. J’enfournais les deux valises, l’une de bois et l’autre de toile, fermée par une ficelle, dans le coffre d’un taxi et nous fîmes un premier arrêt devant l’immeuble du propriétaire. Je pénétrai discrètement dans le hall et glissai la clé du une-pièce-cuisine dans la boîte aux lettres. Évidemment, je n’avais rien payé. J’étais fauché. Mais j’évitais d’y penser et de me faire du souci, je n’aurais pas voulu - n’est-ce pas - troubler les lois subtiles de l’univers.


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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

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Écrit en dix ans (1983 - 1991) Le Tiroir aux applaudissements (Sertarul cu aplauze) est l’œuvre la plus considérable d’Ana Blandiana, plusieurs fois rééditée en Roumanie. Ce roman distant de toute évocation réaliste est pourtant un tableau de l’univers communiste roumain : société où l’obsession de se sentir surveillé le dispute au cauchemar de ne pouvoir fuir un espace concentrationnaire.
Alexandre est l’un des personnages conférant un sens à cet univers sordide et désespéré. Il est écrivain et s’enchante de la tâche quotidienne transformant sa vie en combat. Son environnement est aussi dépourvu d’intérêt que ses contemporains manipulés. Mais comparable à la mince marge de liberté où s’exerce sa victoire journalière sur l’inertie l’empêchant d’écrire, l’éblouissante beauté de l’île du chapitre 6 offre à Alexandre un matériau suffisant à justifier toute existence et la sienne.
 

 

 

(extrait)

Chapitre VI


Comme toujours quand il n’arrive pas à écrire, Alexandre s’invente des occupations ; alors, quand il s’y met enfin, il aménage avec soin un cadre dépouillé de toute possibilité d’évasion, tout comme l’on ôte la moindre bouteille de la vue des alcooliques et que l’on écarte les allumettes du chemin des enfants. La hutte du Plateau ne contient qu’un lit - un matelas comiquement rembourré de paille, posé sur des planches non rabotées suspendues sur quatre pieux fichés dans le sol - et l’étrange table sous le carreau de verre donnant sur le fleuve, haute comme un pupitre auquel on écrit debout. C’est précisément parce qu’il n’a rien à faire, rien qui remplace le mécanisme bloqué de l’écriture, qu’Alexandre tourne, vire dans le minuscule espace de terre. Il oscille entre position « couchée » et position « debout », reprochant à l’une son absence de perspective sur le paysage, à l’autre son ascétisme. Sa fureur est consciente d’elle-même. Elle est habitée d’un tel désir de se manifester que le lieu de l’écrit sera bientôt abandonné. Mais quoique la scène se répète presque chaque jour et même plusieurs fois par jour, quoiqu’il ait déjà vécu mille fois ce désespoir aux ressorts et aux clés connus, Alexandre s’agite dans la pièce minuscule comme une moto sur le mur de la mort dans les foires, d’autant plus vite qu’il approche de la limite supérieure de l’exaspération, limite au-delà de laquelle, en dehors de l’écrit rien ne peut plus se produire. Aussi évite-t-il de sortir, dans ce dehors où tout est séduisant, de la lumière dentelée par les feuilles jusqu’au banc, jusqu’à la table - rudimentaires, comme dessinés par la main d’un enfant -, furieux et fier de cette manœuvre têtue comme un exercice d’ascèse. Mais quand il renonce, il le fait avec un sentiment de démission, d’acceptation de sa défaite. Bien sûr, il pourrait dire : « Finalement, je n’ai tué personne, je ne suis pas un bagnard, j’ai le droit de ne pas écrire de la journée si je ne veux pas, si je ne peux pas » mais la dernière proposition infirme les autres, c’est un aveu gonflé d’humiliation, de révolte le menant à un mépris de soi violent et furieux de son propre mépris.
Dehors, l’air chaud le frappe de plein fouet comme s’il le punissait d’avoir quitté sa prison. Même le paysage du fleuve apparaît plus confusément dans la canicule, comme si la chaleur faisait perdre leur fermeté aux lignes, leur tenue aux couleurs qui baveraient les unes sur les autres.
- Que fais-tu là ?
A droite de l’entrée de la hutte, le fils de Frusina est aussi immobile qu’un monument. Il ne l’a pas vu en sortant, il le découvre à peine à l’instant de rentrer. Il le questionne moins par surprise que par besoin de reproche, par irritation, par complicité. L’enfant le regarde sans changer de position, sans répondre, prenant sa question pour une simple formalité, un salut.
- Rien, répond-il avec retard, s’acquittant à son tour de la formalité, sans accorder d’importance au sens des mots, sans baisser les yeux, et il attend.
Il n’a pas plus de dix ans. C’est du moins ce que croit Alexandre qui ne connaît rien aux enfants et n’est pas vraiment sûr de son évaluation. Il est installé dans une position presque fœtale, adossé au mur de terre sèche de la hutte. Une de ses mains tient ses genoux embrassés tandis que l’autre joue à arracher l’herbe brûlée de soleil sur laquelle il est assis. Son regard confiant ( le regard de Frusina, pense Alexandre chaque fois ) est si calme qu’il semble moqueur et - précisément parce qu’il n’exprime rien à part une attente indéfinie, indifférente à son propre objet - trouble l’adulte qui se sent, bien qu’il se rende compte que c’est absurde, dominé par l’enfant. C’est pourquoi ce regard blanc, dont l’étrange maturité ne laisse rien paraître pousse Alexandre à réagir de manière floue, infantile, dans un mélange de dureté et de flagornerie.
- Que fais-tu là ? Répète-t-il plus durement, ajoutant comme une explication ou comme une excuse : Pourquoi ne joues-tu pas avec les autres enfants ?
Le gamin ne répond pas et l’adulte se souvient qu’il n’y a pas d’autre enfant alentour. Gêné par la stupidité de sa propre question, il se sent obligé de poursuivre.
- Tu n’aimes pas lire ?
- Non, répond l’enfant sur un ton sec, provocant même, si bien qu’Alexandre se demande s’il a compris le sens de sa question.
- Mais tu sais lire ? insiste-t-il en le scrutant pour tâcher de dépasser la futilité de ce dialogue.
- Non, répète l’enfant avec le même aplomb. L’homme a la certitude que le garçon ment, sans comprendre pourquoi, et cette nouvelle réponse en porte-à-faux augmente sa contrariété.
- En quelle classe es-tu ? Répète-t-il, retrouvant le niveau de la conversation, sans attendre une réponse qui ne vient pas, parce qu’elle n’est pas attendue.
- En quelle classe es-tu ? Insiste-t-il, irrité de voir ses intentions devinées par l’enfant.
- Quatrième classe. La réponse contrariante claque sèchement.
- Et tu ne sais toujours pas lire ? Explose l’intellectuel stupéfait, révolté, sincère, revendicatif - mais comme le regard de l’enfant soutient le sien sans ciller, il se précipite à l’intérieur, cherche quelque chose et revient avec une demi-tablette de chocolat qu’il lui tend, presque honteux de la simplicité de son geste. L’enfant se lève, s’en saisit et s’éloigne sans hâte, comme s’il avait rempli sa mission, ou plutôt comme si tout - l’attente, le regard, l’échange de répliques, le don, le départ - avait fait partie d’un rituel qui, pour être efficace devait être en tout point respecté.
Alexandre le suit un instant du regard avant de rentrer dans la hutte. Il est fatigué mais le problème de l’écriture ne se pose plus. La scène, répétée pour la n ième fois le fait se sentir faible et ridicule, manipulable même, par cet enfant dont il ne sait s’il est doté d’une étrange et magique maturité ou s’il est tout simplement crétin. En même temps - c’est bizarre - il se sent déloyal à l’égard de l’enfant qu’il revoit en pensée s’éloigner avec une sorte d’impertinence dans ses mouvements, plus malhonnête que si, au lieu de lui offrir du chocolat, il l’avait frappé ou chassé avec des mots durs ; il sait, aujourd’hui comme chaque fois que le chocolat a été le prix de son non-engagement, de sa liberté de négliger la question de cet enfant, la raison pour laquelle il ne sait pas lire etc., un prétexte pour fuir la réalité, s’y soustraire, s’en protéger. Mais ces convictions ne l’empêchent pas d’être humilié par sa sensibilité par le fait qu’un enfant de dix ans puisse lui poser de tels problèmes, le troubler et déclencher en lui de tels mécanismes.
La feuille blanche encore à moitié et les derniers mots notés (« son sang ne sera jamais versé »), relus d’innombrables fois dans l’espoir de les voir dotés d’une suite, lui semblent soudain grotesques, privés de sens. Il ressort, la chaleur le frappe au visage, il regarde d’instinct l’endroit où l’enfant était assis, comme s’il s’attendait à le trouver de nouveau là, comme s’il s’attendait à voir tout reprendre sans changement, puis il se dirige rapidement, vers la cuisine ou vers le fleuve: il décidera en route, il a le temps, laissant ses jambes se mouvoir seules, dans une course accélérée par la pente, ses baskets frappant de manière élastique les touffes d’herbe rêches à force de soleil et de vent.
Arrivé à l’endroit où le chemin oblique vers le rivage, il s’arrête, indécis. On entend des voix venant de la cuisine et comme si cela suffisait pour l’arrêter ou comme s’il atteignait le but de son trajet, Alexandre s’assoit dans l’herbe sous un pommier plus chargé de fruits que de feuilles, ne portant sur le sol sec et en dépit de sa production abondante, qu’une ombre délicate et déchirée, plus suffocante que le soleil.
- Comment, rien que deux cent cinquante grammes ? s’étonne la voix d’Irina avec ses basses inflexions de violoncelle. C’est incroyable !
- Réservé aux engagés, rendez-vous compte, ou à ceux qui vont aux champs, rétorque une autre femme, un ton plus haut et qu’Alexandre ne reconnaît pas immédiatement. Nous sommes des journaliers, vous savez ce que c’est. Mais à quoi bon ?
- Vous êtes d’ici, vous passez vos journées au siège, reprend la voix d’Irina, détachant les syllabes de manière exagérée, gênée ou hypocrite. Pourquoi ne dites-vous rien ?
Un rire bref, trouble, tel un gargouillis d’eau dans une carafe au col étroit, tient lieu de réponse, démasquant l’identité de la voix. Une pause suit. Puis Irina énonce, lentement, gravement, une courte proposition dont Alexandre ne saisit pas la teneur. Un nouveau gargouillis joyeux et la voix un peu traînante de Frusinica lui répondent :
- Moi non plus, je ne suis pas une imbécile. Ensuite, sur le ton épique préludant sans doute à un long discours : à la coopérative, le secrétaire a refusé qu’on me donne ma ration d’huile et de sucre sous prétexte que je ne travaille pas au collectif. Je faisais la queue en face, j’ai entendu mon nom. Je n’ai rien dit, j’ai attendu qu’on me déclare que je ne recevrais rien, j’ai dit ‘bien le bonjour’, je suis partie tranquille et je suis allée droit trouver sa femme : ‘Tanti Mita, ne m’adresse plus la parole ou tu le regretteras. Tu sais ce que j’ai à la maison, tu sais qui tu as été et qui tu es à présent ! Je ne viens pas des faubourgs, je ne hurlerai pas, je te dis les choses entre personnes de bon sens : laisse-moi vivre et je te ficherai la paix moi aussi !’ Je suis revenue à la maison sans huile et sans sucre mais elle est venue me les porter d’elle-même, parce qu’elle sait que j’ai une photo avec toute sa famille en uniforme de légionnaires, parce qu’ils ont tout été de grands légionnaires, avant, pendant la guerre et voilà qu’à présent, c’est les plus grands communistes du village. Moi, vous me voyez travailler au collectif où ils paient 24 lei par jour, conclut-elle sur un autre ton, pour expliquer : 24 pour moi, 24 pour mon mari, ça fait moins de 50 alors que l’internat du petit coûte 800 à lui seul.
« Elle a donc un enfant », pense Alexandre, étonné de la vitesse de sa propre constatation. De même, il s’était étonné de l’étrange résonance du mot : « mari » dont la sonorité l’avait surpris sans qu’il sache comment et sans pouvoir s’expliquer pourquoi cela lui semblait bizarre etc. Entre temps, Frusina a commencé une nouvelle histoire, elle est en verve et Alexandre l’écoute sans réaliser que c’est elle qui s’exprime, tant ses paroles correspondent mal à l’image qu’il a d’elle.
- Mon mari est allé faire provision de poissons pour l’hiver, a-t-elle commencé.
- Vous le conservez comment ? - l’interrompt Irina. Elle non plus, Alexandre ne parvient pas à l’imaginer posant cette question.
- Au sel ! Où voulez-vous que je prenne de l’huile pour de la marinade ? Alexandre a la sensation d’assister à une pièce dont il connaît les acteurs et non les rôles, mais c’est sans importance parce que les acteurs sont fatigués de leur rôle débité superficiellement, par sens du devoir et qu’ils interprètent, l’esprit ailleurs. Il ne sait même pas si son attention laisse échapper des fragments, des mots, ou si les interprètes sautent des répliques pour en finir plus vite.
- Il installait ses filets et voilà qu’il aperçoit un homme en barque de l’autre côté de l’étang. Il regarde : c’était le chef de poste ! Qu’est-ce que tu fous là, Pandea, dit le chef, qu’est-ce que tu cherches ici ? - Et toi, qu’est-ce que tu cherches ici, Tudose ? dit mon mari. Il n’avait plus le choix et il a dit : ‘Je suis venu chercher du poisson pour l’hiver - Ben moi aussi dit mon mari - Et si je t’avais arrêté ? dit le chef. - Ben tu vois bien que tu ne m’as pas arrêté dit mon mari.’ Alors ils ont mis leurs filets bout à bout et ils ont péché ensemble.
L’espace d’un instant, Alexandre a l’impression d’écouter la fin d’un évangile. La prise des poissons, les répliques reproduites avec une exactitude maladroite résonnent à ses oreilles comme un air connu mais le gargouillis d’eau dans la carafe à col étroit gomme son impression, dissipant son souvenir. « Mon mari » fonctionne comme un radical, comme un signe de distinction, se dit l’écrivain en comprenant d’où venait l’étrange halo entourant ce mot. Frusina disait « mon mari » non seulement comme un mot choisi parmi d’autres mais comme si elle souhaitait transmettre le message qu’en prononçant ce mot, elle relevait d’une sphère supérieure. Je ne serais pas étonné que l’homme ne l’ait même pas épousée.
« Maman », dit la voix de l’enfant, totalement différente de celle qu’il garde en mémoire : il s’étonne même de l’identifier. « Il m’a encore donné du chocolat parce que je ne sais pas lire… »
Le rire déchaîné d’Irina, incroyablement articulé, s’élève, juché comme entre les lignes d’une portée. Alexandre s’éloigne, soudain fatigué par cette pièce qui ne lui est pas destinée. Il ressent l’absence de finalité comme une bosse dont il ne peut se défaire parce que ce n’est pas une charge sur son dos, une verrue, une tumeur mais le dos lui-même, déformé, courbé, brisé, insupportable. D’habitude, cette sensation est annulée par l’écriture ou plus précisément l’écriture rend possible non sa cessation mais sa mise à distance, tout comme une douleur peut estomper une autre douleur, moins par élimination des causes que par mutation des réflecteurs de la conscience sur un tout autre plan, par une fixation de l’esprit sur d’autres tensions. Tu peux oublier l’absence de sens dans un monde en inventant un autre monde dont tu es le seul sens mais il faut pour cela être convaincu jusqu’au bout des ongles de la nécessité de cette invention, tu dois croire - au moins toi - au sens de cette substitution. Alexandre sait qu’il n’a aucune raison de revenir à l’écriture, puisque même des mots les plus simples semblent perdre leur signification. Recevoir du vinaigre quand on crie : « j’ai soif » peut être, bien sûr, le signe de l’exercice d’une mauvaise volonté mais, plus tragiquement, cela peut être la preuve que les mots ne parviennent plus à transmettre le sens ou, encore pire, que les significations d’altèrent, se gâchent, fermentent, se transforment entre le moment de la prononciation et celui de l’audition. Les éponges gonflées de vinaigre comme argument rhétorique de la méchanceté humaine ont quelque chose d’apaisant et d’idyllique en regard du soupçon qu’il ne s’agit que d’une incompréhension, d’une confusion des termes, d’une erreur d’interprétation, d’une inadvertance sémantique...
Alexandre prend le sentier qui serpente comme un labyrinthe complexe jusqu’au Danube et s’arrête dans l’herbe léchée à intervalles égaux par la respiration de l’eau. Au milieu du fleuve, l’île semble glisser légèrement, insensiblement, ou peut-être se balance-t-elle comme un vaisseau à l’ancre, les cimes des peupliers inclinés sous la brise levée par leur propre mouvement. Ovale et verte sur le vert plus terne de l’eau, bruissant plus intensément que le bruissement de l’eau affluant au rivage, elle semble osciller en raison de sa seule perfection, entre les règnes, car il y a - au-delà de l’abondance de sa végétation et de la terre dont on ne voit que d’étroites plages comme des gencives au contact de l’eau, quelque chose d’animal dans cette forme allongée, sensuellement couchée au milieu du fleuve, dans le tressaillement de sa fourrure de feuilles luisantes palpitant au rythme d’une respiration secrète. Alexandre regarde avec un amour qui le surprend cette île abritant les ruines d’une citadelle byzantine et il s’imagine son ami entouré d’étudiants, descendu dans les chantiers archéologiques comme dans le ventre d’une baleine. Il veut sauter dans la barque accrochée à un pieu, juste à ses pieds, près de sa basket mouillée par la vague. Mais une seconde plus tard, la seule perspective des mots à prononcer là-bas l’effraie, le pousse à renoncer. « Vivre en face d’une grande étendue d’eau » se dit-il, immobile, considérant l’ensemble, et l’idée lui semble connue, même s’il n’identifie pas sa provenance, « la voir, la revoir sans cesse, voilà qui change votre perspective des choses, voilà qui procure une vision plus détachée des contingences, plus indifférente au moment présent. L’écoulement continu de l’eau, s’ajoutant à celui du temps rend trop évidente l’instabilité, l’inconstance des choses pour ne pas vous convaincre de leur insignifiance, pour ne pas se laisser saisir par la paix indifférente et douce, aussi distante du bonheur que du mépris. Vivre en face d’une grande étendue d’eau », se redit-il et il sent la sphère mélodieuse de la pensée ravir aussi, étrangement dérisoire, son intention d’écrire.
Il suit la rive lentement, les yeux au sol, fixant les grains de sable qui sont de plus en plus nombreux entre les racines des plantes jusqu’au lieu où, vaincue, la végétation fait place à une large plage, presque digne d’un rivage marin, en forme de croissant de lune entre le fleuve et le coteau argileux, vertical et nu. Entre les grains de sable étrangement gros, on voit des coquillages délicats et gracieux, décorés de rayures noires, et d’autres étincelants, au vernis multicolore, grands comme des paumes d’enfants gentiment ouvertes, semblables à des vases précieux à la fonction inconnue ou inexistante. Alexandre pose le pied avec soin, comme dans un jeu, mais aussi dans un exercice de volonté, car il est illusoire, son désir de marcher sans écraser ces beaux récipients et le crissement minéral lui est insupportable. Quelque temps, il longe l’île. Du coin de l’œil - toujours attentif au mouvement catastrophique de ses baskets sur l’architecture des coquillages -, il voit les saules hauts comme des peupliers transformés par le lierre en meules vivantes, frémissantes. Par intermittences, le vent de l’île lui apporte des bribes de sons joyeux, les éclats de voix des étudiants qui ont donc convaincu le professeur de les garder. Alexandre se souvient de la tristesse de Tudor, lui confiant sa défaite : « Ils ne sont pas seulement considérés comme des fugitifs, mais surtout comme des délinquants. Ils se soustraient aux vendanges qui leurs échoient dans la Faculté où ils sont inscrits et en plus ils ramènent quand même du raisin. Il est vrai cependant qu’ils viennent ici par belle et vraie passion pour l’histoire et que pendant ce temps leurs camarades courent bronzer sur la plage et se chamailler dans le Danube. Le plus déprimant pour moi, ce n’est pas d’être obligé d’accepter ça mais de savoir à quel point il serait ridicule, don quichottesque de ne pas l’accepter ! » Alexandre songe que c’est exactement le type de dilemme qui convient à son ami, qui semble inventé pour lui sinon par lui. Il se souvient de sa réaction quand tous mangeaient de l’extraordinaire raisin de table apportés par les étudiants - des raisins couronnant royalement, somptueusement, mais de manière déplacée les pauvres repas standards de Frusinica, « comme un manteau de soie lyonnaise par-dessus une salopette » avait plaisanté Radu. Tudor n’y touchait pas, dans sa volonté de défier et humilier sa propre gourmandise, mais aussi toute une situation qu’il refusait d’accepter en théorie et qu’il refusait donc en pratique, même si les moyens à sa disposition étaient comiques et avaient quelque chose de puéril. La vérité, c’est que sans l’effraction des étudiants, l’automne aurait passé sans que quiconque goûte au raisin, pour la simple raison que toute la production de ces vignes plantées sur des dizaines de kilomètres - les célèbres vignobles de Magura - est exportée, si bien que quiconque souhaite respecter la loi ne peut acheter le moindre grappillon. Bien entendu, on trouve tout de même du raisin partout et durant des semaines, tout le monde ne se nourrit que de raisin, du moins au début de la vendange car à la fin, pour tout dire, personne ne les supporte plus et les citadins - eux qui font des heures de queue en ville pour un kilo de fruits aigres, verts, à demi pourris et écrasés - seraient stupéfaits de voir les superbes grappes jetées ici aux poules avec dégoût. Cette image - de magnifiques grappes picorées par les poules - le décide bizarrement à pénétrer dans le village. Bien sûr, ni les raisins ni les poules ne motivent réellement cette décision mais Alexandre connaît les étranges mécanismes de son âme - il sait qu’il ne peut ni les influencer ni les empêcher de fonctionner à leur guise - de sorte qu’il ne tente rien contre son inspiration. Tout au plus, sur un plan rationnel, esquisse-t-il une faible excuse (« je devais justement acheter de l’encre »). Mais la seconde d’après, il se rend compte qu’à cette heure-ci, la coopérative ne peut être que fermée, même si, dans l’absurde, il acceptait l’idée qu’il soit possible d’y trouver de l’encre. Tous ces arguments ne l’empêchent pas de continuer sa route, d’autant plus dépourvu de raisons qu’il est plus chargé de l’espoir qu’il se soumet aux mystérieux besoins de l’écriture probable. Des besoins dont Alexandre espère qu’ils relèvent de l’écriture. Bien qu’une voix profonde, non dépourvue de sadisme et même vengeresse lui murmure en articulant bien - comme si elle craignait qu’il ne comprenne pas : « il ne s’agit pas de l’écriture, ce n’est pas en sa faveur mais contre elle que tout se décide, ta soudaine, ton imprévisible décision ne correspond pas au besoin de faire quelque chose d’utile pour ton écriture mais au contraire au besoin impérieux, physique, de faire quelque chose qui t’en écarte ». Même si c’est vrai, admet Alexandre non sans une certaine superficialité dont il a conscience à la fois qu’il s’agit de superficialité et qu’elle relève d’une vérité encore plus profonde, qu’elle n’est que l’étroit éclat de surface de quelque chose de caché et d’indiscutable -, même si c’est vrai, tout et y compris cette route placée devant moi est expérience, donc matière première, donc... »

 

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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

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L’extrait ici publié est le chapitre 13 du grand roman Adieu, l’Europe!, écrit entre 1982 et 1985.  Il ne fait aucun doute que s’il avait eu la chance de passer le rideau de fer, ce livre aurait été publié à l’Ouest où il aurait révélé l’existence de la force sourde et violente coulant dans les veines d’une résistance roumaine dramatiquement contrainte au silence.

 

 

 

 

Où les héros font connaissance du côté obscur d’un théâtre et de ses caves. Ils parviennent, au terme d’une déambulation initiatique et compliquée, au magasin dans lequel, en compagnie d’autres historiques plâtres et cartons-pâtes, sera entreposé, pour le repos éternel et l’oubli, le buste du grand Classique. Ensuite, c’est le coup de théâtre et nos héros obtiennent la céleste faveur de vivre ensemble une expérience sublime de la condition humaine, moderne et contemporaine… Les ripailles des puissants continuent. L’histoire, telle un bulldozer aveugle et cruel, avance droit devant, toujours droit devant 



 


Le théâtre n’était pas éclairé. Nous entrâmes comme des voleurs, dans le plus grand silence. On aurait dit une crypte mystérieuse et vaste, celle d’une tribu ou d’une religion victimes d’une inexplicable disparition. Ici, je me disais, les vérités et les mensonges, les espoirs et les illusions de nos vanités dorment de leur sommeil éternel. Ça sentait d’ailleurs le mot assassiné, la phrase en putréfaction. (« On commence à écrire - disait un des grands dramaturges français de la dernière vague d’aboyeurs invertis porno gauchistes - dès qu’on a cessé de trahir. »)

Personnellement, je déteste cette manière de Mot et Vie. Dans un monde où même les enfants de maternelle font semblant, portent le masque - et non pas un seul, mais dix -, un art de la transsubstantiation des caractères et des destins me semble inutile et faux. A chaque coin de rue, dans chaque petit appartement, se jouent de menues tragédies et de gigantesques comédies tristes, bien supérieures, par la vérité et les larmes, à tout ce qu’ont dit les classiques à propos de la comédie humaine.

Un Hamlet qui, par exemple, sachant parfaitement qui est l’assassin de son père, mime la reconnaissance et joue le chien soumis à ses pieds me semble bien plus douloureux et plus tragique que ne le seront jamais les vengeances chevaleresques du prince du Danemark…

Richard III, devenu symbole d’humanité et d’héroïsme, adoré dans les temples par des poètes et des prêtres, voilà une tragédie moderne adaptée aux histoires que nous vivons. Chez nous, Godot est arrivé, mille bouffons l’applaudissent et l’adorent, Godot est Personne et il est pourtant Tout ; il se sent bien ; et là est le véritable, l’unique malheur : notre Godot à nous ne s’en va plus, ne veut plus partir, il n’a pas où aller… Chez nous, le Roi ne « se meurt pas » du tout, il chevauche deux millénaires d’histoire, il se prépare déjà à l’éternité obligatoire et définitive…

En France, quelques fonctionnaires ennuyés s’étonnent, voient passer en courant et avec fracas un rhinocéros. Chez nous, dix rhinocéros pensionnaires, rêvant de café et d’événements, attendent depuis des dizaines d’années, de manière inutile et stupide, de voir l’Homme-homme ou du moins l’Enfant-enfant passer en courant, nu, dans la ville définitivement rhinocérisée, vivant une vie de rhinocéros, fabriquant et vendant de la rhinocérite aux diplomates Béranger qui viennent en visite d’admiration et d’échanges d’expérience.

Nous traversions à présent, en file indienne, la scène vide, scène qui n’a jamais vu la couleur d’un vrai personnage de paysan, ou de mineur véritable : ici, affirmaient les très savantes « pipelettes » de ma femme, les problèmes du peuple réel sont réduits à quelques bouffonnades qui donnent l’occasion de démasquer (avec beaucoup de sympathie et de compréhension), non pas les voleurs et les grands criminels, mais les petits hommes d’affaires, les marchands sous le manteau, les comptables, les prostituées, les directeurs qui se graissent la patte, de très rares ministres qui voyagent à l’étranger avec leurs secrétaires, gourgandines coquettes et dames un peu folles… et pourtant, la scène ceinte de tentures noires, gigantesques, m’horrifia.

L’impression de « sacré », d’autel, de sacrifice, de temple païen persistait. C’est peut-être ici que notre langue sera tranchée, c’est peut-être sur cette scène que nous hurlerons, dans les moments d’une ultime agonie de désespoir, « Adieu, l’Europe ! » et pendant ce temps le dragon asiatique, qui nous tient depuis longtemps dans ses griffes, nous mastiquera lentement, sous les yeux crétins de la presse internationale libre… On aurait dit l’enfer et si j’avais cassé une planche, si j’avais tiré un lambeau de courtine, du sang en aurait coulé, du vrai sang, pas de l’encre rouge pour de faux.

Nous prîmes un escalier en spirale, nous descendions au sous-sol. Nous commençâmes, sur des marches hélicoïdales, à descendre. Le vermisseau artistique qui nous devançait tint à nous livrer quelques explications - et ce, alors qu’il ne nous connaissait pas du tout, mais c’est que nous ne faisions pas partie de la liste des gens dont il devait avoir peur - ne dépassant pas, bien entendu, son aire de spécialisation.

« Nous avons introduit, nous dit-il, quelques réformes idéologiques et de principe dans le système d’organisation de ces magasins de costumes anciens et d’accessoires. Vous le savez peut-être, notre théâtre est vieux de 125 ans. Mes prédécesseurs conservaient les costumes classés selon un ordre chaotique, par catégorie, selon les époques, les auteurs, les pièces. Par exemple, ils mettaient tout Molière ensemble, tout Shakespeare ensemble. Nous, nous avons introduit dans le classement de ces biens la lutte des classes comme principe socio-politique, comme moteur de l’histoire. J’espère que vous me comprenez - n’est-ce pas ?

Le drame et la comédie étant les deux faces de l’histoire, et son moteur demeurant la lutte éternelle entre les exploités et les exploitants, nous avons réfléchi à une réorganisation marxiste de ce chaos. Vous voyez, par exemple, nous  traversons en ce moment trois salles exclusivement réservées aux costumes des rois, des empereurs, des voïévodes, des boyards, des métropolites, des propriétaires terriens, des régisseurs, des usuriers, des bureaucrates, des activistes trop zélés, des bourgeois et des richards de dernière heure…

Pour les paysans, comme vous voyez, nous disposons de deux pièces séparées : la première est pour les costumes de fête, pour les vaudevilles, les hymnes, les montages poético - patriotiques : la deuxième salle est réservée aux haillons nationaux des paysans battus, pillés, morts de faim ou tués par les gendarmes au cours de différentes révoltes.

Vous observerez le même principe au chapitre des ‘ouvriers’ : voici une salle avec des salopettes neuves, des casques blancs, des chemises romantiques, pour les danses à thème, pour les scènes vivantes, commémorant diverses libérations, insurrections et toutes sortes de victoires du Sultan. Voici, maintenant, de ce côté, nous avons les restes du lumpenprolétariat du passé, casquettes léninistes, presses, tabliers de forges anciennes, costumes d’illégalistes, par catégorie : illégalistes en liberté, en garde à vue, en prison. »

« Splendide, s’exclama Limpi, c’est on ne peut plus suggestif, convainquant ! Il est dommage que Marx lui-même ne puisse voir ce qu’il nous est donné d’admirer. Je voudrais juste savoir une chose : quand vous cherchez quelque chose, vous trouvez rapidement ? Je veux dire, cet ordre nouveau est-il pratique dans l’exercice de votre travail ?
- Au diable ! s’exclama le vermisseau à moustaches anglaises. Il y a des catégories entières de héros positifs qui n’entrent dans aucune classification de classes sociales antagonistes. Par exemple : les bonnes cocottes, les reines modestes, les danseuses tristes, ou tout simplement les filles de petite vertu et les petites morues, victimes innocentes de la société de consommation, mais qui vivent dans une société où on n’a rien à consommer, sauf à se consommer soi-même…
- Les érudits, les enseignants, les intellectuels… », dis-je pour ajouter mon point de vue subjectif.

« C’est exact, approuva le guide savant. Toutefois, pour les érudits, nous avons choisi - et je crois que j’ai fait un excellent travail, réellement révolutionnaire - j’ai choisi de suivre le sacro saint principe du ‘qui n’est pas avec nous est contre nous !’. Deux journalistes américains, de passage par ici, étaient carrément enchantés de connaître mon point de vue. Oui, camarades et amis, les érudits , les intellectuels - et ceux qui réfléchissent et ceux qui ne font que lire -, je les ai séparés en deux catégories, dans deux salles : les positifs, qui ont pris la défense de la cause, je les ai mis avec les duègnes, les bons domestiques, les courtisans honnêtes ; les suspects et les dangereux - et ils sont majoritaires dans la littérature dramatique universelle -, je les ai mis… vous n’allez pas en revenir… dans la salle des militaires.

Oui. Je me suis dit, les armes et les armées, les penseurs et les idées, leur place, dans l’histoire et le théâtre, est ensemble. Eh, j’ai bien sûr rencontré aussi de grands ennuis : par exemple, avec les prêtres et les métropolites. Je ne savais pas où les placer. Auprès des rois, des bouffons, des savants, ou bien avec différents capitaines et colonels ? Vous croyez que c’est facile ? Ce n’est pas du tout facile. On a consulté, à ce sujet, le camarade métropolite d’Issarlik. Que croyez-vous qu’il nous a dit ? ‘Où voudra le Seigneur !’ Mais entre ce qu’il entend par ‘Seigneur’ et ce que comprend le Ministère de la rééducation ou le Conseil local des modèles et des idéaux, il peut y avoir une différence comme de la terre au ciel, non ? L’un veut du mou, l’autre du dur, chacun son truc…
 

   

Ce que je dois encore vous dire est le fait, presque miraculeux, que ce système de classement à nous, il inspire et offre des idées nouvelles, modernes, aux jeunes metteurs en scène qui abordent d’un œil tout neuf les textes anciens. Il suffit que l’un d’eux entre dans un de mes magasins, et d’un coup, on se trouve devant une vision neuve, fantastique, du texte classique ; il suffit que ce metteur en scène habille un roi en bouffon et un bouffon en maréchal - je vous donne un exemple au hasard - et la modernité de sa vision est tout prête. Lors de notre dernière première, on a joué Eschyle en salopette et maintenant, on répète un Molière conçu en costume national et sur une musique de cornemuse et flûte… »

Nous étions étonnés par tout ce que nous entendions, et encore plus étonnés par cette immense jungle de costumes, d’époques, de héros et anti-héros comme s’il en pleuvait. Cela sentait épouvantablement les rats en chaleur, les chiffons en train de pourrir lentement et les peaux graissées de toutes sortes de graisses. Rances.

La roideur pleine de stupeur de ces objets qui servirent un jour à vivre et à mourir à l’ombre des grands mots, joliment déclamés, projetés avec talent vers la salle (ou dans le néant), semblait taire un secret, une grande souffrance, une vérité vieille, immortelle, une métaphore et un monde mélancolique, de foire de toutes les vanités.

« Cette vie est ombre et rêve », était le chant favori de ce vieux paysan avec lequel j’ai partagé ma cellule de lépreux…
Le personnage gibbeux qui nous servait ses explications de guide et savant connu-dans-sa-rue n’arborait plus du tout l’air lâche et apeuré qu’il avait au moment où, vert et terreux, il fut présenté à Osmanescu dans l’entrée éclairée de mon appartement. Au milieu de tant de gloires et de grandeurs passées à trépas - réduits à l’état de numéros dans un inventaire dont il était le seul maître, il était bien normal que, demeuré victorieux et en vie, il se sente supérieur et malin. On vit à une époque bizarre, le simple fait de réussir à ne pas faire de prison (par exemple) équivaut à un diplôme d’intelligence, d’habileté, et de clairvoyance.

Si, par-dessus le marché, on a réussi à se « procurer » aussi un diplôme, sans être soupçonné de savoir plus qu’il ne faut, à occuper un poste peu exigeant avec maximale et multilatérale incompétence (changeant de conviction au gré du vent et de discours en fonction de ce qui est écrit dans le journal), alors on peut considérer qu’on est un homme qui a réussi, qui est heureux, qui se trouve bien à sa place.

L’oxyure théâtrologue semblait être un de ces braves fonctionnaires de l’adaptation, peut-être même un artiste de la lèche et du servilisme, professant la soumission avec héroïsme, dignité et même avec beaucoup, vraiment beaucoup de « science ».
Il sentait le pleutre et le ver de terre, il avait aussi un regard de porc, idiot, vermillant paisiblement dans la Culture et les Lettres ; je sentais ses mains, qu’il frottait à la manière d’un curé, je sentais qu’elles étaient humides, molles, sans os. Je crois que, le soir, il écrit des petites dénonciations (lesquelles, c’est nouveau, portent le nom de « rapports »), et que le jour il raconte des blagues correctes : d’ailleurs, il lit « correct », propose « correct », il « irréfléchit» « correct », ne se laissant acheter que petitement, discrètement, à l’abri d’une bonne couverture et en sachant qu’il peut compter sur des complices importants et costauds.

Il venait de marquer un grand coup : il s’était offert d’accorder asile au buste du grand maître. On l’avait entendu, on avait envoyé après lui. La nuit. Il exécutait maintenant, avec délice et bon espoir, une tâche délicate, politique, idéologique, culturelle. Il allumait dans les magasins que nous traversions, cela sentait de plus en plus la cave, la cellule, le réduit, la catacombe. Derrière nous, un portier toujours apeuré et un pompier de service (aux paupières rouges comme son casque) portaient, sur un brancard militaire, le plâtre en question et son support. Après, en train de décortiquer des graines de tournesol, suivait un des civils qui m’avaient battu : l’autre avait disparu.

Nous étions enfin arrivés au dernier débarras aux accessoires. Une ampoule nue éclairait d’un jaune d’ictère une pièce borgne, sans aération. Avant d’arriver ici, nous étions passés par plusieurs magasins pleins de lampadaires, de vases, de sabres, de hallebardes, de fusils, de pistolets et même de canons (élisabéthains) ; maintenant, ici, il semblait bien que nous ayons atteint le bout du monde et de son histoire (ou bien ses débuts, tout ce que nous avions sous les yeux semblait l’illustration surréaliste du dicton païen : « au commencement était le CHAOS»).

« Où est-ce qu’on le... ? demandèrent les brancardiers, lassés de porter.
- Là-bas, dans le coin, indiqua le représentant de la dramaturgie : il ne sera pas seul, il ne va pas s’ennuyer. Ha, ha ! »
Il riait. À sa manière, inverti, flibustier, mais il riait. Cette dernière pièce aux accessoires était pleine de statues, de bustes, de têtes et de toutes sortes de membres démembrés. La statue d’un commandeur dominait au coin : mais était-ce celle du Commandeur ? Néron, Caligula, César, différents Décébale et autres Burebista de la dernière édition, des Dracula Tepes, d’autres grands sages, martyrs ou bourreaux de notre histoire (pro- et anti-ottomans, pro- et anti-habsbourg, pro- et anti-russes) gisaient en désordre, dans cet empire, pâles d’oubli, de dégoût et de promiscuité vexante. Cela ne manquait pas non plus de grands dictateurs : Hitler (en trois éditions) reposait paisiblement auprès d’un énorme Staline et quelque cinq autres statuettes de Mao (cadeaux ramenés d’une tournée oubliée). Mussolini était invisible, en revanche, on aurait dit que Napoléon, la tête cassée, gisait sur le ventre, à côté d’un Danton ou d’un Robespierre (qui faisait encore la différence ?) de papier mâché.

Notre Marx fut renversé sur le dos, dans le coin où il me semblait que dominaient les têtes coupées.
Soudain, Limpi sursauta comme électrocutée : elle regardait vers la porte, elle avait bien l’impression que quelque chose clochait. Moi je continuais à détester notre guide (l’esprit peut se nourrir, à défaut de sublime, de petites rations de dégoût et de mépris) aussi pour la simple raison que - et c’était maintenant que je m’en rendais compte - il ressemblait incroyablement à quelqu’un appartenant à mon passé : nomina odiosa, ce quelqu’un était le professeur de préhistoire qui tint à me dénoncer parce que je ne tenais pas compte de l’histoire nouvelle et contemporaine.

« Cher monsieur, lui dis-je, mimant l’idiotie convenue qu’il est bon d’arborer lorsqu’on se trouve en visite dans des institutions étrangères, je suis, si vous me le permettez, très étonné : d’après ce que j’ai entendu, vous vous êtes levé, au milieu d’une grande réunion, et nous avez demandé que ce buste soit sauvé : au nom des acteurs, de la scène, du public de ce vieux et vénérable théâtre national ; et vous avez proposé qu’il soit placé et exposé dans le hall de marbre du théâtre… Ici, où il gît maintenant, retourné et renversé, il me semble bien plus misérablement hébergé que dans notre chambre, sous les icônes de la famille. Vous ne croyez pas ? »

Le ver de terre souriait. Mystique. Ailleurs. Comme quelqu’un qui en sait beaucoup mais qui n’est pas obligé d’expliquer à des crétins pourquoi le soleil se lève ou pour qui on fait sonner les cloches - neuves.
Il jouait avec la poignée de la porte de ce sinistre et ultime magasin de cadavres historiques.

« Allons-y, me chuchota Limpi. J’ai un pressentiment…
- Quel pressentiment ? Il est un simple exécutant imbécile …
- Pas lui, nous on est… »

Dans l’encadrement de la porte, un colosse tout ce qu’il y a de plus mastoc s’interposait, nous tendant quelques couvertures vieilles et sales.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? », criâmes-nous en chœur, comme si on s’était passé le mot.

Le secrétaire théâtral - onctueux et perfide - nous salua en marchant, tel un mandarin ennuyé. Le râtelier ambulant nous repoussa dans le magasin. Sans colère, poli, mais tout de même catégorique et décidé. On voyait clairement qu’il exécutait des ordres on ne peut plus précis.

« Le camarade colonel, nous dit-il doucement, vous prie d’attendre ici jusqu’à ce qu’il ait terminé de parler avec l’autre camarade… Il viendra personnellement vous faire sortir d’ici…
- Je proteste au nom… » criais-je comme je pus.
Mais la porte de fer peinte en rouge de cadmium se referma lourdement sur ses gonds et nous entendîmes la clé tourner dans la serrure. Limpi se prit la tête dans les mains, s’assit sur notre buste, et je la sentis commencer à pleurer, doucement, des pleurs déchirants.

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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

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Les tourbillons de vent les happèrent dès qu’ils eurent mis le pied dehors. Une secousse qu’ils n’avaient pas volée. Accès de colère de la rue contre ceux qui s’étaient dérobés à elle jusque là. Un choc en pleine poitrine, qui les fit pivoter, valser tous les deux.
Seulement, ils s’en fichaient. Après les délices du sauna et des salons de l’Hôtel Intercontinental, la fureur des éléments n’avaient plus la même emprise sur eux Ils riaient, juraient, en même temps tous les deux, sinon avec un soupçon d’arrogance, au moins de toute autre humeur qu’une heure ou deux auparavant. Une sorte d’indifférence, le sentiment que rien ne pouvait briser les forces qu’ils semblaient avoir retrouvées était le plus fort, grâce au simple artifice des conditions quasi normales de cette oasis au milieu du territoire meurtri de l’Ombre.
Ils se sentaient presque humains de nouveau.
Ils avaient presque retrouvé leur jeunesse, voire leur enfance.
Le juron de Sânzianu explosa avec une telle violence qu’Erasme eut l’impression de voir le vent le coller contre la façade imposante de l’hôtel, lui faire tirer la langue à toutes les misères, tout comme à l’avidité insatiable des profiteurs jetée à la face des gens avec une préméditation dépourvue de tout scrupule.
Puis, sortis de l’angle où le courant d’air n’en faisait qu’à sa tête, ils retrouvèrent le calme comme si le vent avait prêté l’oreille à leurs menaces et leurs jurons amusés.
La neige crissait toujours sous leurs pas. Elle était toujours propre, scintillant sous les rayons d’un soleil blanc, majestueux et impartial, purifiée, comme si elle venait de sortir du sauna de l’hôtel elle aussi.
- C’est comme une promesse de renouveau, cette neige, dit Erasme.
- Merde, répondit cyniquement Sânzianu. Renouveau de la merde !
- Quoi ? Erasme sortit d’un bond de sa nostalgique torpeur.
- Tu as bien entendu : merde ! Quel renouveau voudrais-tu ? Ici il faudrait tout changer, tout raser. Les écuries d’Augias... Et tu vois un Hercule quelque part ?... Les héros se sont réfugiés dans les contes. Ils ont froid et faim, eux aussi. Et ils n’ont nulle part un Sânzianu qui les tire de leur nid de merde pour les réchauffer sous son aile, ha !ha !...disait-il en clignant de l’œil.
Les vitrines continuaient pourtant de briller froides et émouvantes dans leur triste et désespérante nudité et les rares passants qu’ils croisaient ne levaient même pas la tête. Ils étaient pressés, soucieux, et personne n’avait besoin qu’on lui rappelle en quelle époque il lui était donné de vivre sa vie.
De l’autre côté des vitrines, des vendeurs transis de froid, leurs blouses passées par-dessus leurs manteaux, après avoir réussi, tant bien que mal, plutôt comme des robots incapables de se dégourdir, à  terminer la corvée de déneigement et l’entassement de la neige au bord des trottoirs, en sautillant d’un pied sur l’autre et en se tapant énergiquement la poitrine de leurs bras croisés, tuaient le temps en attendant on ne sait quoi.
En tout cas, l’heure de la fermeture.
Sur la Calea Victoriei, devant l’hôtel Continental, des gens s’étaient arrêtés et ils se dirent que leur hâte précédente n’était qu’une façon de tromper le froid En tout cas leur appétit pour les événements ne faiblissait pas, même en ces temps. Il était clair qu’en fait, personne n’avait rien à faire. Ils se pressaient tous comme des possédés tentant de trouver quelque part quelque chose à manger, tout en sachant qu’à moins d’un miracle, ils ne trouveraient rien.
Ou, peut-être, essayaient-ils juste de se réchauffer.
- L’ennui, dit Erasme.
- Le dénuement intérieur ! l’arrêta Sânzianu. Toujours cette recherche de quelque chose qu’ils ignorent eux-mêmes...
- Les besoins...
- Balivernes. Toujours ces besoins inconnus, vieux comme le monde : panem et circenses !, circenses et panem ! les anciens connaissaient bien l’antienne.
- Et ceux-ci, les nouveaux, ils la connaissent bien eux aussi...
- Mvoui, sauf qu’ils ont trouvé le moyen de perfectionner. Ils n’offrent que le cirque, le pain, ils le gardent pour eux.
Ils s’arrêtèrent eux aussi. Poussés par l’ennui ?... La curiosité ?... Avaient-ils besoin, eux aussi d’événements ?... Essayer de comprendre ce qui avait cassé le film qui avait roulé avec monotonie jusque là ?
Le portier, dans son uniforme anachronique avec des passepoils et des galons dorés qui conférait à son visage rigide une majesté vétuste plutôt imaginaire (comme d’ailleurs toute majesté ! se dit Erasme), protégé par l’importance de son uniforme et par la présence des serveurs qui arrivaient en vitesse de partout, était en train de mettre une femme à la porte.
Une de ces...
Un peu ivre peut-être...
En tout cas l’air hagard.
Peut-être juste un peu écervelée.
Maintenant très en colère.
Un peu phtisique.
En tout cas très maigre et avec peu de dents dans la bouche.
- Je vais t’apprendre, moi, satané bonhomme ! Ben, je vais bien trouver une pierre..., disait l’édentée, la squelettique, la phtisique, l’écervelée.
Et le portier, comme un vrai général, se gonflant dans ses dorures, sifflait pour appeler la police.
Et le policier..., en vrai milicien, bien entendu, ne voulant pas s’en mêler, ou bien n’acceptant pas les ordres de n’importe qui, plein d’importance, alors qu’il était gelé comme tout le monde, se donnant l’air de n’être pas concerné - tout ceci était en dessous de sa dignité-,  allait, nonchalamment, avec suffisance. Ni vu, ni connu...
Et la femme...
- Allons-y ! ordonna Sânzianu sans bouger. Qu’ils aillent se faire voir !
- Allons-y..., dit aussi Erasme, sans broncher lui non plus, sans déplacer ni pied ni regard...
Ils se frayèrent un chemin à travers la foule rassemblée, cette foule avide de quelque chose...
- Qu’ils aillent se...
- On y va, on y va...  grogna Erasme, les yeux rivés sur l’écervelée, la furieuse, la phtisique en colère. Aveuglée par sa rage de justice. C’est bon... On y a, on y va... bien sûr qu’on y va, les yeux toujours figés sur cette femme squelettique, drapée dans sa robe autrefois élégante, fine, une sorte de mousseline de soie, avec une veste au dos râpé, et qui voulait se faire justice avec un tesson de bouteille tiré d’une poubelle, qu’elle pointait comme une arme.
Implacable comme une divinité vengeresse de tragédie grecque, se dit Erasme
Et le policier-milicien, arrivé tout de même à sa hauteur, lui saisissant la main, sans entrain. La lui tordant...
- Tu vois ? Tu as vu ? piaillait Erasme dans le froid blanc, enfin, le froid sans couleur, cristallin, et pourtant embué par-ci, par-là. Un groupe statuaire exemplaire : la justice désarmée par le gardien de l’ordre public !
- Qu’ils aillent se faire voir !... Allez, viens donc, je gèle.
L’ombre des immeubles masquait le soleil qui, tout en ne chauffant pas entretenait l’illusion de vous réchauffer. Mais là, dans cette rue étroite où le soleil ne parvenait pas, l’ombre aiguisait le froid, appelait la nuit et Erasme eut soudain l’impression que c’était l’autre ombre. Plus pesante et, encore plus glaciale.
- Cette ombre qui vient des pierres, dit Sânzianu, renforçant ainsi son impression et il secoua les revers de son manteau.
- Pas des pierres, précisa Erasme.
- Des pierres, répéta Sânzianu, que le diable te...
- Non. Pas des pierres, en aucun cas des
pierres !
- Mais si. Ça vient des... ça vient de...
- De l’autre côté. Derrière les pierres. De là, où les thermomètres ont été truqués, réglés sur 18°, alors qu’en réalité il en fait 22 et le maître de l’Ombre croit qu’il en est ainsi !... De toute façon, dans son arithmétique, 22 et 18 c’est la même chose quand il s’agit de nos degrés à nous.
Quelques ouvriers vêtus de doudounes des services d’assainissement, avec sur la poitrine et dans le dos des pièces taillées, aurait-on dit dans les uniformes des « petits faucons de la patrie », des pièces de couleur orange qui les faisaient paraître encore plus gris, poussaient la neige aux marges des trottoirs et Erasme avait l’impression qu’ils travaillaient eux aussi pour la Grande Ombre qui sortait, lentement, sûrement, implacablement des murs des palais environnants.
On aurait dit qu’il faisait de plus en plus froid et ils marchaient comme des automates bien remontés, glissant dans l’espace blanc, sur le sentier tracé par les pieds de ceux qui les avaient précédés.
La Place du Palais, en partie dégagée de neige, brillait sous le soleil. Quelque part, un chasse-neige tournait encore dans le froid aigu, comme un jouet téléguidé dont le joueur aurait détourné son regard.
Les gens qui semblaient tout petits dans l’espace immense de place, la traversaient furtivement, pressés et méfiants.
- Quoi, c’est du soleil, ça ! râlait Sânzianu dans le col de sa pelisse fourrée.
- Quoi, c’est le soleil d’autrefois... grommelait-il, les lèvres gelées, les joues gelées et les sons, à peine esquissés gelant aussi, ne suffisaient pas à habiller ses paroles, ils tombaient comme des glaçons près de ses oreilles et renforçaient leur rougeur.
Erasme, frigorifié comme il l’était, ne les recevait pas. Il n’avait rien à en faire. Il aurait fallu les réchauffer d’abord avant de les écouter et de les comprendre. Mais il se doutait de ce qu’ils voulaient dire.
- Encore heureux qu’il fasse froid. Encore heureux qu’on soit tout roides. Sinon, curieux comme je suis, je serais sûrement retourné les chercher, se disait-il, certain que les paroles de
Sânzianu sautillaient à leur suite dans la place gelée et son visage, rasé de frais, tenta

l’esquisse d’un sourire. Plutôt une intention de sourire à l’adresse de Sânzianu qui le reçut tout de même du coin de l’œil, en se disant, satisfait :
- Tiens, il a une bonne tête. J’ai réussi. J’ai fait quelque chose de bien.
- Je suis persuadé, disait Erasme par son sourire, que derrière nous, ces solides gaillards avec leurs talkie-walkies, courent dans leurs grandes bottes de feutre importées de Moscou avec leurs kalachnikovs pour ramasser tes paroles brisées par le froid. Ils les ramassent et les réchauffent dans leurs appareils en essayant de les comprendre. Ils ne croient pas au gel et ne comprennent pas le code que tu utilises. Ce que recèle ton message.
- Oh là là ! quelle friture ça va faire dans leurs talkie-walkies... Sânzianu riait aussi en son for intérieur.
De l’autre côté de la Place, devant le restaurant Cina, une femme, un enfant sur le bras et deux autres à ses côtés, emmitouflés comme pour aller en déportation en Sibérie, zigzaguaient d’un pas bizarre, nerveux, sautillant, brisant le rythme du flot général, attiraient l’attention.
Les deux enfants ont à peu près de la même taille et entre eux et leur mère pendouille une banderole de toile déroulée à la vas-y comme je te pousse, sur laquelle on dirait qu’il y a quelque chose d’écrit.
Mais comme ce groupe se trouve dans un angle difficile par rapport à eux ni Erasme ni Sâzianu n’arrivent à déchiffrer plus d’une partie du texte écrit en grosses lettres, comme un slogan :

                            PAS... PASA...,

s’efforcent-ils de déchiffrer en regardant la femme, regardant l’enfant qui a l’air glacé dans ses bras, complètement glacé, regardant les deux autres enfants, leur démarche bizarre, un peu sautillante, mécanique Démarche de la peur et du désespoir ?! s’étonnent-ils, se demandent-ils.

                            PASA...,

Ils regardent toujours, ils se sont arrêtés,

                            PASARAN ?...,

Ils tentent de comprendre, s’efforcent de deviner la suite en se rappelant le cri de guerre des républicains espagnols :

                            NO PASARAN !...

- Comment ça ? Où ça ? Pourquoi ?..., se demandent-ils. Quelle sorte de pasaran ?..., se tournant l’un vers l’autre.
- Chez nous, il n’y a pas de « pasaran » !
- Passee..., déchiffre Erasme avec bien du mal sur la toile qui flotte, ondoie. Et : Qu’est-ce qui a bien pu encore se passer en Espagne ? s’étonne-t-il, alors que Sânzianu le tire par la manche.
Les groupes de gens, jusque là pressés, s’arrêtent quelques instants eux aussi à quelques pas, histoire de se faire une idée. Alors la femme fait en sorte que la bande de toile soit vue de face.
Et maintenant que le texte se révèle à eux
tous :
- On y va, mon vieux, tu n’entends pas ?...., lui ordonne à nouveau Sânzianu.
- Attends un peu, mon vieux ! dit Erasme irrité par la hâte et l’incompréhension de l’autre. Tu ne vois pas ce qui se passe ?! se retirant un peu de côté et remarquant que ceux qui ont déjà lu le texte se dépêchent de décamper, encore plus pressés qu’avant.
Il voit aussi un-deux-trois, peut-être quatre flics se précipiter sur la femme, sur les enfants qui se sont retournés et maintenant seulement il peut distinguer le texte :

                            PASSEPORTS !,
 
pendant que brusquement, aussi brusquement que le lui permettent ses pelures accumulées contre le froid, le premier flic tend la main, arrache la toile (la toile n’est pas rouge, comme d’habitude. Seulement les lettres : PASSE..., PASSEPORTS sont rouges) et :

                            PASSE...,

tombe.

                            PASSE...,

est tombé.

                            PORTS,

Aussi.

Il n’y a plus de PASARAN et plus de PASSEPORTS... Sur l’asphalte vitreux, envahi par la Grande Ombre, venue on ne sait comment et on ne sait d’où.

                            PASSE...,

n’est plus qu’un chiffon quelconque.
 
Rouge et blanc.
Blanc et rouge.
Plutôt gris maintenant.
Plutôt couleur de cendre, parce que foulé aux pieds par les trois ou quatre uniformes qui se précipitent et ramassent :

                       PAS-PASSE-PASSEPORTS,

rouges sang sur l’asphalte gris couleur de cendre de la Place.
Ils le nettoient.
Ils sont sur le point de le lécher.
Ils ont des mouvements rapides.
Fébriles.
Ils sont très zélés.
On pourrait s’étonner de tant de zèle...
La femme et les enfants, envahis par l’Ombre, semblent pétrifiés.        
On ne sait pas s’ils respirent, reprennent leur souffle.
De toute façon, on se demande si sur la Place quelqu’un respire encore, reprend son souffle.
Même le vent ne...
Enfin un ou deux instants, le temps de la pétrification. Car tous les gens compris dans la scène sont pétrifiés.
Là-dessus, Erasme n’a aucun doute.
C’est comme si le mouvement s’était arrêté.
C’est fini.
Il n’y a plus d’essence pour bouger encore.
Voilà pourquoi les autorités  suppriment l’essence.
C’est pour ça qu’ils suppriment l’électricité.
C’est une panne. Un court-circuit.
Enfin, une panne, un court-circuit de plus.
Ce n’est pas grave !
On y est habitués et on ne s’arrêtera pas pour si peu ! La marche victorieuse de l’humanité en marche ne peut être arrêtée ! Non-non !
Le film s’est juste un peu cassé maintenant. Mais on le répare. Le film s’est cassé et à présent ils sont tous en stop-cadre. Prêts à sortir du cadre dans lequel seuls les gens en uniforme et La Grande Ombre continuent de bouger sur la Place du Palais.
Un instant, Erasme, abasourdi, cherche des yeux la caméra, persuadé qu’il assiste à un tournage.
Il cherche du regard les uniformes nazis, les insignes des SS sur les cols des policiers.
- Ils doivent être en train de tourner un film, se dit-il.
- C’est Nicolaescu qui filme. Ou Titus. Peut-être tous les deux, pourquoi pas ?! Bon, d’accord, il y en a d’autres encore. On en voit constamment des nouveaux. Nous avons une source intarissable de talents...
Un instant..., l’un des hommes en uniforme met la main sur l’épaule de la femme.
- Nooon ! jaillit son cri. Et son « nooon » balaye la Place, reste bloqué entre les murs imposants et froids des palais, s’entortille, tourne, tourbillonne à l’infini.
- Comme dans une prison de sons, se dit Erasme, les tympans écorchés par le désespoir de la négation.
Un autre instant... l’homme - policier - milicien retire sa main.
Les autres, les figurants, les témoins involontaires, s’empressent de reprendre leur chemin d’un air coupable.
Que dire, tout le monde joue à la perfection !
La femme et les trois enfants se laissent conduire par les hommes de l’ordre vers la porte de derrière de la Bibliothèque Universitaire Centrale.
Sur la porte inscrit en lettres de trois pouces, grandes, rouges, pour être bien vues de tous :

                            ACCES  INTERDIT !

- Allez, viens maintenant !  lui ordonne de nouveau Sânzianu.
Ils se regardent en silence.
Finalement ils s’en vont vraiment.
La Place se vide vite fait. Il ne reste que La Grande Ombre, maîtresse incontestée des lieux.
Sauf que personne ne la connaît.
Personne ne la voit.
Enfin, peut-être seulement Erasme et peut-être seulement Sânzianu.
D’autres encore, peut-être.
Et le « Nooon » !, la négation, le refus de la femme, sa volonté de ne pas accepter, fichés un instant, quelques instants, comme un obélisque, dans le silence assourdissant du milieu de la place, s’estompent progressivement, immédiatement balayés dans le caniveau par les fourmis gris et orange des services d’assainissement.
- Assainissement ?..., mon œil ! se dit Erasme et il ne peut pas faire un clin d’œil à son ami Sânzianu. Sa paupière est gelée.
Elle est gelée ?...
Ou c’est juste une impression ?...
On ne sait pas.
On ne le saura jamais.

Les tourbillons de vent les happèrent dès qu’ils eurent mis le pied dehors. Une secousse qu’ils n’avaient pas volée. Accès de colère de la rue contre ceux qui s’étaient dérobés à elle jusque là. Un choc en pleine poitrine, qui les fit pivoter, valser tous les deux.
Seulement, ils s’en fichaient. Après les délices du sauna et des salons de l’Hôtel Intercontinental, la fureur des éléments n’avaient plus la même emprise sur eux Ils riaient, juraient, en même temps tous les deux, sinon avec un soupçon d’arrogance, au moins de toute autre humeur qu’une heure ou deux auparavant. Une sorte d’indifférence, le sentiment que rien ne pouvait briser les forces qu’ils semblaient avoir retrouvées était le plus fort, grâce au simple artifice des conditions quasi normales de cette oasis au milieu du territoire meurtri de l’Ombre.
Ils se sentaient presque humains de nouveau.
Ils avaient presque retrouvé leur jeunesse, voire leur enfance.
Le juron de Sânzianu explosa avec une telle violence qu’Erasme eut l’impression de voir le vent le coller contre la façade imposante de l’hôtel, lui faire tirer la langue à toutes les misères, tout comme à l’avidité insatiable des profiteurs jetée à la face des gens avec une préméditation dépourvue de tout scrupule.
Puis, sortis de l’angle où le courant d’air n’en faisait qu’à sa tête, ils retrouvèrent le calme comme si le vent avait prêté l’oreille à leurs menaces et leurs jurons amusés.
La neige crissait toujours sous leurs pas. Elle était toujours propre, scintillant sous les rayons d’un soleil blanc, majestueux et impartial, purifiée, comme si elle venait de sortir du sauna de l’hôtel elle aussi.
- C’est comme une promesse de renouveau, cette neige, dit Erasme.
- Merde, répondit cyniquement Sânzianu. Renouveau de la merde !
- Quoi ? Erasme sortit d’un bond de sa nostalgique torpeur.
- Tu as bien entendu : merde ! Quel renouveau voudrais-tu ? Ici il faudrait tout changer, tout raser. Les écuries d’Augias... Et tu vois un Hercule quelque part ?... Les héros se sont réfugiés dans les contes. Ils ont froid et faim, eux aussi. Et ils n’ont nulle part un Sânzianu qui les tire de leur nid de merde pour les réchauffer sous son aile, ha !ha !...disait-il en clignant de l’œil.
Les vitrines continuaient pourtant de briller froides et émouvantes dans leur triste et désespérante nudité et les rares passants qu’ils croisaient ne levaient même pas la tête. Ils étaient pressés, soucieux, et personne n’avait besoin qu’on lui rappelle en quelle époque il lui était donné de vivre sa vie.
De l’autre côté des vitrines, des vendeurs transis de froid, leurs blouses passées par-dessus leurs manteaux, après avoir réussi, tant bien que mal, plutôt comme des robots incapables de se dégourdir, à  terminer la corvée de déneigement et l’entassement de la neige au bord des trottoirs, en sautillant d’un pied sur l’autre et en se tapant énergiquement la poitrine de leurs bras croisés, tuaient le temps en attendant on ne sait quoi.
En tout cas, l’heure de la fermeture.
Sur la Calea Victoriei, devant l’hôtel Continental, des gens s’étaient arrêtés et ils se dirent que leur hâte précédente n’était qu’une façon de tromper le froid En tout cas leur appétit pour les événements ne faiblissait pas, même en ces temps. Il était clair qu’en fait, personne n’avait rien à faire. Ils se pressaient tous comme des possédés tentant de trouver quelque part quelque chose à manger, tout en sachant qu’à moins d’un miracle, ils ne trouveraient rien.
Ou, peut-être, essayaient-ils juste de se réchauffer.
- L’ennui, dit Erasme.
- Le dénuement intérieur ! l’arrêta Sânzianu. Toujours cette recherche de quelque chose qu’ils ignorent eux-mêmes...
- Les besoins...
- Balivernes. Toujours ces besoins inconnus, vieux comme le monde : panem et circenses !, circenses et panem ! les anciens connaissaient bien l’antienne.
- Et ceux-ci, les nouveaux, ils la connaissent bien eux aussi...
- Mvoui, sauf qu’ils ont trouvé le moyen de perfectionner. Ils n’offrent que le cirque, le pain, ils le gardent pour eux.
Ils s’arrêtèrent eux aussi. Poussés par l’ennui ?... La curiosité ?... Avaient-ils besoin, eux aussi d’événements ?... Essayer de comprendre ce qui avait cassé le film qui avait roulé avec monotonie jusque là ?
Le portier, dans son uniforme anachronique avec des passepoils et des galons dorés qui conférait à son visage rigide une majesté vétuste plutôt imaginaire (comme d’ailleurs toute majesté ! se dit Erasme), protégé par l’importance de son uniforme et par la présence des serveurs qui arrivaient en vitesse de partout, était en train de mettre une femme à la porte.
Une de ces...
Un peu ivre peut-être...
En tout cas l’air hagard.
Peut-être juste un peu écervelée.
Maintenant très en colère.
Un peu phtisique.
En tout cas très maigre et avec peu de dents dans la bouche.
- Je vais t’apprendre, moi, satané bonhomme ! Ben, je vais bien trouver une pierre..., disait l’édentée, la squelettique, la phtisique, l’écervelée.
Et le portier, comme un vrai général, se gonflant dans ses dorures, sifflait pour appeler la police.
Et le policier..., en vrai milicien, bien entendu, ne voulant pas s’en mêler, ou bien n’acceptant pas les ordres de n’importe qui, plein d’importance, alors qu’il était gelé comme tout le monde, se donnant l’air de n’être pas concerné - tout ceci était en dessous de sa dignité-,  allait, nonchalamment, avec suffisance. Ni vu, ni connu...
Et la femme...
- Allons-y ! ordonna Sânzianu sans bouger. Qu’ils aillent se faire voir !
- Allons-y..., dit aussi Erasme, sans broncher lui non plus, sans déplacer ni pied ni regard...
Ils se frayèrent un chemin à travers la foule rassemblée, cette foule avide de quelque chose...
- Qu’ils aillent se...
- On y va, on y va...  grogna Erasme, les yeux rivés sur l’écervelée, la furieuse, la phtisique en colère. Aveuglée par sa rage de justice. C’est bon... On y a, on y va... bien sûr qu’on y va, les yeux toujours figés sur cette femme squelettique, drapée dans sa robe autrefois élégante, fine, une sorte de mousseline de soie, avec une veste au dos râpé, et qui voulait se faire justice avec un tesson de bouteille tiré d’une poubelle, qu’elle pointait comme une arme.
Implacable comme une divinité vengeresse de tragédie grecque, se dit Erasme
Et le policier-milicien, arrivé tout de même à sa hauteur, lui saisissant la main, sans entrain. La lui tordant...
- Tu vois ? Tu as vu ? piaillait Erasme dans le froid blanc, enfin, le froid sans couleur, cristallin, et pourtant embué par-ci, par-là. Un groupe statuaire exemplaire : la justice désarmée par le gardien de l’ordre public !
- Qu’ils aillent se faire voir !... Allez, viens donc, je gèle.
L’ombre des immeubles masquait le soleil qui, tout en ne chauffant pas entretenait l’illusion de vous réchauffer. Mais là, dans cette rue étroite où le soleil ne parvenait pas, l’ombre aiguisait le froid, appelait la nuit et Erasme eut soudain l’impression que c’était l’autre ombre. Plus pesante et, encore plus glaciale.
- Cette ombre qui vient des pierres, dit Sânzianu, renforçant ainsi son impression et il secoua les revers de son manteau.
- Pas des pierres, précisa Erasme.
- Des pierres, répéta Sânzianu, que le diable te...
- Non. Pas des pierres, en aucun cas des
pierres !
- Mais si. Ça vient des... ça vient de...
- De l’autre côté. Derrière les pierres. De là, où les thermomètres ont été truqués, réglés sur 18°, alors qu’en réalité il en fait 22 et le maître de l’Ombre croit qu’il en est ainsi !... De toute façon, dans son arithmétique, 22 et 18 c’est la même chose quand il s’agit de nos degrés à nous.
Quelques ouvriers vêtus de doudounes des services d’assainissement, avec sur la poitrine et dans le dos des pièces taillées, aurait-on dit dans les uniformes des « petits faucons de la patrie », des pièces de couleur orange qui les faisaient paraître encore plus gris, poussaient la neige aux marges des trottoirs et Erasme avait l’impression qu’ils travaillaient eux aussi pour la Grande Ombre qui sortait, lentement, sûrement, implacablement des murs des palais environnants.
On aurait dit qu’il faisait de plus en plus froid et ils marchaient comme des automates bien remontés, glissant dans l’espace blanc, sur le sentier tracé par les pieds de ceux qui les avaient précédés.
La Place du Palais, en partie dégagée de neige, brillait sous le soleil. Quelque part, un chasse-neige tournait encore dans le froid aigu, comme un jouet téléguidé dont le joueur aurait détourné son regard.
Les gens qui semblaient tout petits dans l’espace immense de place, la traversaient furtivement, pressés et méfiants.
- Quoi, c’est du soleil, ça ! râlait Sânzianu dans le col de sa pelisse fourrée.
- Quoi, c’est le soleil d’autrefois... grommelait-il, les lèvres gelées, les joues gelées et les sons, à peine esquissés gelant aussi, ne suffisaient pas à habiller ses paroles, ils tombaient comme des glaçons près de ses oreilles et renforçaient leur rougeur.
Erasme, frigorifié comme il l’était, ne les recevait pas. Il n’avait rien à en faire. Il aurait fallu les réchauffer d’abord avant de les écouter et de les comprendre. Mais il se doutait de ce qu’ils voulaient dire.
- Encore heureux qu’il fasse froid. Encore heureux qu’on soit tout roides. Sinon, curieux comme je suis, je serais sûrement retourné les chercher, se disait-il, certain que les paroles de
Sânzianu sautillaient à leur suite dans la place gelée et son visage, rasé de frais, tenta 

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  • : Seine & Danube est la revue de L'Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (ATLR). Elle a pour but la diffusion de la littérature roumaine(prose, poésie, théâtre, sciences humaines)en traduction française.
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• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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... des traducteurs invités

Faustine Vega

L'ATLR, c'est quoi?

L'Association des traducteurs de littérature roumaine (loi 1901) a été fondée à Paris en décembre 2006.  Son objet est de favoriser la diffusion de la littérature roumaine en langue française par tout moyen.  Son siège social est situé à  l'Institut Culturel Roumain de Paris.sigle atlr

L'ATLR a organisé en avril 2008 à Paris les Premières rencontres internationales de traducteurs de littérature roumaine. Ces deux journées d'ateliers ont réuni 17 traducteurs littéraires de 18 pays.

La revue Seine&Danube, nouvelle série, a vu le jour en janvier 2010. Deux numéros ont paru sous la houlette de Nicolas Cavaillès, son premier rédacteur en chef.

Seine&Danube est le résultat du travail de tous les membres de l'association.

Président : Dumitru Tsepeneag

Secrétaire : Laure Hinckel

Trésorière: Mirella Patureau