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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 14:28

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cadre numero 3-copie-1                                      

Le roi du matin

 

Je suis là, moi, un petit roi du matin

Un empereur aux yeux de brouillard

 

Là, c’est moi qui commande. Je n’en fais qu’à ma tête :

Je peux me lever du lit. Me laver

Le visage, les dents. Ou bien non.

 

Là, un animal dégingandé,démesuré

N’obéit qu’à mes ordres. Je n’en fais qu’à ma tête :

Je peux fermer les yeux, le laisser partir. Ou bien non.

 

Je suis là. Un roi transparent du matin.

Un empereur aux yeux de brouillard.

 

 

 

 

 

 

 

                               Ce n’est pas le paradis

 

Et tu as découvert que, même si tu as perdu ton innocence,

Il te reste l’hésitation. Les jours

Ont le goût de la graine du paradis, les gens

S’habillent en verre et en émail, et les objets

Chantent tout bas.

 

Ce n’est pas le Paradis. C’est le monde

Où tu es de retour. Après si longtemps :

Chambres pourries, noirs putois, cartes de jeu

Déchirées, odeur du sexe, du plastique surchauffé et du fer,

Du pus et de la craie verdâtre, angoisse et goinfrerie,

Le hachoir rouge plein

De plumes et de sang.

 

Ce n’est pas le Paradis. C’est le monde

De celui qui est beau et sage. C’est lui

Que les dieux défendent et cachent.

 

 

 

 

 

 

 

                            Un dimanche tranquille

 

Elle coupait mon cerveau en tranches fines, très fines.

Le couteau était bien affûté, elle portait des gants transparents

En plastique. C’est une bonne ménagère. Jamais

Son travail n’est bâclé.

 

Je gisais sous la cuvette, la tête à moitié

Dans le seau d’ordures ménagères. Par la fenêtre

Entrait de l’air frais, les oiseaux gazouillaient.

Elle était vêtue de sa robe couleur cerise,

Avec un décolleté plus que généreux.

 

Ele a rangé les tranches sur une assiette de Limoges

Les a couvertes de papier d’argent

Et les a foutues dans le congélateur. S’est pris les pieds

Dans mon corps. M’a donné un coup dans le foie

Et puis s’est lavé soigneusement les mains.

 

C’était un dimanche lumineux de printemps, les cloches de l’église                                                                                                   d’en face

Se mirent à sonner, puis on a entendu un alléluia.

Elle a sorti méticuleusement ses gants, puis elle les a jetées dans le                                                                                                        seau

Je les sentais comme une caresse légère sur la nuque,

Et elle est partie se promener.

 

J’étais d’une certaine manière soulagé. Je me sentais bien.

Je pense qu’elle n’était pas fâchée contre moi. Je crois qu’elle m’aime.

Ses gants gardaient encore un peu de son parfum.

 

 

 

 

 

 

                                      Le matin

 

Les gens ne comprennent pas le matin :

Une grosse tache d’huile transparente,

Où ils peuvent se refléter.

 

Les gens ne comprennent pas le matin :

Une respiration tellllement lente,

Une caresse différée.

 

Les gens ne comprennent pas le matin :

Un reste de tendresse

Dont nous ne jouirons plus jamais.

 

 

Traduit du roumain par Dumitru Tsepeneag

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 14:28

cadre numero 3-copie-1Qualifiés de "poésie bacovienne" par la critique, les poèmes de Blues pour chevaux verts constituent autant d’interrogations sur les identités parallèles des êtres, la signifiance des gestes, la place des Autres dans l’imaginaire du Moi et le sens de l’écriture.

Le sujet de Blues pour chevaux verts est la perte ou l'absence des êtres aimés, mais c'est aussi un drame personnel, le miroir d'une conscience qui se protège du désespoir par une ironie désabusée mais non désenchantée. Nous en publions quelques poèmes.

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              quelle métaphore

 

trouver pour mes larmes d’enfant

pour les larmes de la mort de mon père

pour mes larmes d’alors

que l’on discerne 

seulement après un certain effort

 

je devrais peut-être parler

de rivières, de fleuves, de mers, de champagne

 

mais alors l’enfant

rirait-il

papa rirait-il

mon poème serait-il réel

comme cette douleur qui me déchire

à chaque instant?

 

               la chambre

 

où tu t’es éteint, papa,

porte encore dans le pli de ses murs

un battement de coeur rouillé

tu regardais peut-être

mon portrait au crayon noir

tes yeux se sont peut-être posés

sur l’île moisie qui s’étale

au plafond depuis quelques annés

je ne sais quels ont été tes derniers mots

pas sûr que tu aies dit „mat”

en balayant les pions de ta main

peut-être m’as-tu appelée

„où es-tu, soldate?”

le soldat est loin, papa

et les lettres n’arrivent plus

et il n’y a pas d’eau et il y a la maladie

et partout la mort

dans mon sac à dos j’ai ta montre pobeda

ta carte de bibliothèque non expirée

une radio dont

la liberté nous donnait des frissons

qu’as-tu pu dire, papa,

où pouvais-je être

dans des trains de nuit

dans des lits étrangers les matins couleur de deuil

la chambre où tu t’es allongé

est désormais ma chambre

je ne vois rien par la fenêtre

encore embuée de ta respiration

où l’insomnie s'ébroue avec tendresse

je t’ai trouvé étendu sur le tapis

le fard pour les cernes que j’ai appliqué

n’a pas chassé l’inertie de ton visage

retourne-toi ecoute-moi regarde-moi

j’ai grandi

les gens parlent de moi écrivent

„tu as des problèmes” me dis-tu

je frappe mon poing sur la table

pour que ton nom sorte

lignes et poèmes se sont accumulés pour toi

le visage couvert le deuil est toujours là

avec la première poignée de terre sur le cerceuil

j’ai aussi jeté mon rire

tu es là sur une colline

à un croisement

où je ne sais choisir aucun chemin

 

ne reste que le bruit éteint du sang

après toutes les pertes

 

               le même paysage

 

voyant le même paysage

tu finis par ne plus le voir

 

voyant les mêmes gens

tu finis par ne plus les connaître

 

vivant la même vie

tu finis par ne plus vivre

 

je proclame cela devant le même paysage

parmi les gens que je connais

depuis toujours

trébuchant

dans la seule vie que je connais

 

               toujours 

 

me consumant cherchant

quelque chose

qui n'est même pas ici

je me suis abandonnée

sur le quai de la nuit solitaire

dans l'attente d'une lettre

qui est peut-être arrivée

des mots que l'on m'a dit

tant de fois sans que je ne les entende

 

aucune voix aucun mot

ne vient percer le coeur de la nuit

me lever

parmi les objets

les photographies jaunies

les revues les livres d'amis

devenus désormais simples livres

me lever

les yeux braqués

sur l'étoile polaire

seule avec mon errance

les genoux écorchés

de nouveau me lever

partir

quoi qui saura apaiser

la soif immuable de mon âme

 

 

               les matins d'été

 

différentes tristesses doucement soupesées

 

le fou du quartier te demandant l'heure

le visage de la femme qui chantait sur le quai

et toi sans argent

pour racheter sa douleur

(le jeune écrasé contre le pavé

avait les yeux ouverts

ils l'ont laissé en jeans et maillot

même aujourd'hui les garçons n'ont pas trouver

d'autre joueur de batterie)

 

et que te dit-il,

lui, l'enfant, le frère d'armes,

comment chasse t-il

la mort qui parle dans tes yeux

alors que tu prononces des mots tendres?

Le cauchemar est éveillé

et au bout les ruines d'une ville

les ruines d'une autre ville

depuis longtemps

tu as invité l'ennemi à ta table

 

 

               poème sans titre

 

des jours où même la respiration devient une corvée

de laquelle je m'acquitte avec peine

je suis à mi-chemin

ni à l'arrière ni à l'avant maintenant

dans l'église trois quart des cierges

sont pour les morts 

un téléphone auquel personne ne répond plus

même l'ami n'a pas existé

la nuit la sirène de l'ambulance la sirène de la police

j’appelle le froid pour qu'il vienne me parcourir

avancer dans les allées obscures de mon sang

alors que je m'entraîne au sourire à la parole tendre au baiser

comme si quelque chose pouvait encore suivre

rien ni personne jamais

partout de plus en plus souvent de plus en plus profondément

on meurt on meurt on ne fait que mourir

le pas de celui qui me traque

s'approche de plus en plus

posant doucement ses pas sur la toile de brouillard

„mais arrête maintenant plante ton couteau” lui dis-je

il s'éloigne je suis une proie insignifiante

un trophée boîteux

de plus en plus étrangère à moi même

je ne comprends plus tout simplement

entre espoir et désespoir aucune voix

mais que quelqu'un m'explique s'il vous plaît je ne comprends plus

ma vie ou un hurlement de chien

adressé à la lune la nuit du nouvel an

dans une bouteille bon marché

tu entasses à la va-vite

les souvenirs les visages les mots

que pourrait-il encore y avoir à dire à écrire à vivre

la bouteille flotte à contre-coeur

sur l'autre rive

où la mort avide vient étancher sa soif

 

 

               je me repose

 

dans l'odeur d'herbe fauchée

tout est à sa place ce matin

les morts ont trouvé le repos

les vivants ne leur crient plus dessus aux croisements des chemins

aujourd'hui le monde ne laisse plus ses traces violacées sur ma peau

l'odeur de l'herbe fauchée m'enveloppe

comme une cloche de verre

rien ne peut arriver ici

la flèche ne rencontre pas la chair

la pierre n'atteint pas sa cible

même la larme ne veut plus couler

comme si je venais de sculpter la pierre angulaire 

et je commence à installer les premières briques

avec l'odeur de l'herbe le visage de grand-père 

le visage de papa désormais paisible reviennent

dehors l'essence l'ordure

les sueurs et les odeurs fétides recyclées font le monde

tandis que les fleurs et les parfums artificiels

décorent l'une des deux charognes

mais ce matin

quelqu'un a fauché l'herbe pour moi

et rangé les choses à leur place

dans les tiroirs compliqués de la mémoire

 

quelqu'un a fauché l'herbe du parc

un effort immense

sur le temps du travail

pour 2 euros

 

 

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 14:27

cadre numero 3-copie-1Drame en trois actes, à six personnages (trois hommes et trois femmes), Le Pardon raconte l’impossible histoire d’amour de Georges et de Lia, marquée par un premier drame, politique et intime, alors qu’ils étaient étudiants : quand la pièce commence, une quinzaine d’années plus tard, Lia retrouve Georges dans une étrange et profonde solitude, caractérisée par un rapport morbide au temps, qu’elle voudrait réparer, elle, et, qu’il veut, lui, accélérer.

 

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Extrait

 

            Acte II

 

            […]

 

LIA (les mains sur les tempes, terrifiée) : Je ne comprends rien, Georges, tu me fais peur. Je sens que je deviens folle.

GEORGES : Pourquoi deviendrais-tu folle ?

LIA : Parce que je ne comprends pas.

GEORGES : Tu ne comprendras probablement jamais. (Triste.) Tout me paraît extrêmement simple, mais toi tu ne saisis pas. Dès que tu as entendu le mot, tu as pris peur. Pourquoi ? Il s’agit d’un accélérateur. Qu’est-ce que tu comprends par accélérateur ?

LIA (intimidée) : Un accélérateur, c’est quelque chose qui accélère autre chose, non ? Un dispositif mécanique.

GEORGES : Parfait. Tu as compris l’essentiel. Maintenant imagine-toi un dispositif psychique qui accélère un état psychique. Tu comprends ?

LIA : Non.

GEORGES : Écoute bien. Toi, à l’heure actuelle, tu vis dans un rythme qui concorde parfaitement avec celui de l’écoulement du temps objectif, n’est-ce pas ? Pendant vingt-quatre heures objectives, tu vis vingt-quatre heures subjectives. Qu’est-ce qui se passerait si tu accélérais le rythme de ton temps subjectif ?

LIA : Je ne sais pas.

GEORGES : Réfléchis un peu. Pose-toi la question : qu’est-ce qui se passerait si ton temps individuel était dix fois plus rapide que le temps ordinaire tel que le perçoivent les autres êtres doués de raison ?

LIA : Je ne me suis jamais posé une question pareille.

GEORGES : Je sais que tu ne te l’es jamais posée, mais je t’y oblige maintenant. Tu manques donc tellement d’imagination ?

LIA (humble) : Georges, s’il te plaît, raconte d’abord tout, toi, et ensuite, si tu y tiens, tu me poseras des questions. Raconte-moi tout et je te dirai après si j’ai compris ou non. Dis-moi d’abord dans quelles circonstances cette idée t’est venue. Il s’agissait d’une expérience personnelle ?

GEORGES : Oui. L’idée m’est venue non pas par inspiration, mais comme solution à un problème vital, concret. Tu veux que je te raconte les circonstances ?

LIA : Oui, ce serait mieux comme ça.

GEORGES : D’accord. En 1952 j’étais étudiant en Agronomie…

LIA : Oui, je sais.

GEORGES (désagréablement surpris) : Comment tu le sais ?

LIA : J’y étais aussi, souviens-toi.

GEORGES (dérouté) : Alors tu dois savoir ce qui m’est arrivé.

LIA : Je sais.

GEORGES : Tu sais que j’ai été arrêté. Et après ?

LIA : Après, je ne sais plus rien. J’avais entendu qu’on t’avait libéré assez vite.

GEORGES : Oui, parce que j’étais innocent.

LIA : Je sais que tu étais innocent. Mais quel rapport avec l’accélérateur ?

GEORGES : L’idée de l’accélérateur m’est venue après ma libération, comme une conséquence de la situation absurde dans laquelle je me trouvais.

LIA : Quelle situation ? Raconte-moi.

GEORGES : Mais tu jures que tu ne me feras aucun mal ?

LIA : Quel mal je pourrais te faire ?

GEORGES : Eh bien, parler à d’autres de ce que je te raconte maintenant. Non pas que j’aie peur. C’est seulement que je ne veux pas manquer à ma parole devant ceux qui m’ont demandé de ne rien raconter. Je ne veux pas les décevoir.

LIA : Georges, ne perds pas de temps. Dis-moi la suite. Je ne raconterai rien à personne.

GEORGES (s’approchant d’elle) : Lia, écoute-moi. Au printemps 1952, j’ai été appelé un matin chez le doyen. Dans son bureau, il y avait deux citoyens inconnus, mais très polis, qui m’ont prié de les suivre.

LIA (désespérée de voir qu’il ne se souvient plus) : Mais Georges, j’étais là, moi aussi. Comment peux-tu ne pas te souvenir ? Je t’ai demandé ta carte de l’Union de la Jeunesse Ouvrière, tu l’as sortie de ta poche et tu me l’as tendue, puis tu m’as longuement regardée, comme pour me demander des explications… Tu ne te souviens pas ?

GEORGES : Non. J’étais probablement très ému. Je te raconte la suite. Je suis parti avec eux, ils m’ont emmené quelque part. Je ne sais pas où exactement. Ils m’y ont emmené et ils m’y ont laissé.

LIA : Comment ça, laissé ? Sans rien te dire ?

GEORGES : Absolument rien. Lorsque le gardien m’a apporté à manger, je lui ai demandé : « Excusez-moi, sauriez-vous pourquoi j’ai été amené ici ? » Il m’a répondu qu’il ne savait rien. Une semaine a passé, puis deux, et personne ne venait me dire quoi que ce soit. J’ai à nouveau demandé au gardien : « Excusez-moi, je crois qu’il s’agit d’un malentendu, je suis innocent. Quand viendra-t-on discuter avec moi ?… » « Le moment venu », m’a-t-il répondu, et il est parti.

LIA : Et puis ? Qu’est-ce que tu as fait ?

GEORGES : Rien. Je sifflotais, je récitais des vers, je chantais. En fait je me sentais bien. Au bout d’un certain temps, je ne sais pas combien de temps exactement, j’ai été appelé, et on m’a dit que j’étais libre. « Excusez-moi – ai-je demandé – mais ai-je été coupable de quelque chose ? » « Non – m’a-t-on répondu – vous êtes innocent. Partez, occupez-vous de vos affaires. »

LIA : C’est tout ?

GEORGES : C’est tout. Bien que j’aie insisté. « Excusez-moi, je ne suis pas quelqu’un qui sait toujours se comporter en société, je vous prie de me dire si j’ai mal agi d’une manière ou d’une autre, pour me corriger à l’avenir… » « Vous n’avez pas du tout mal agi », m’a-t-on répondu. Et je suis parti.

LIA : As-tu appris plus tard pourquoi tu avais été là-bas ?

GEORGES : Non. Parce que je n’ai pas cherché à le savoir.

LIA (se lève, troublée, et s’allume une cigarette) : Mais c’est incroyable, Georges. Dix ans ont passé depuis et tu ne sais toujours pas pourquoi tu as été arrêté ?

GEORGES : Mais je n’ai pas cherché à savoir. Je n’ai pas été curieux. Je te prie de ne pas fumer ici, le chat ne supporte pas.

LIA (éteint sa cigarette et s’assoit à côté de lui, pause) : Et l’idée de l’accélérateur, quand est-ce qu’elle t’est venue ?

GEORGES : Je te raconte tout de suite. Tu te souviens d’Anişoara ?

LIA : Quelle Anişoara ?

GEORGES : Une fille que j’aimais à cette époque.

LIA : La blonde plutôt maigrichonne, qui t’attendait chaque jour devant la fac ?

GEORGES : Exactement. Je l’aimais beaucoup, d’un amour extraordinaire, alors qu’elle n’avait rien de spécial, c’était l’être le plus banal, le plus soumis de la planète. La pauvre, elle était convaincue que j’étais un génie, et elle ne désirait rien d’autre dans la vie qu’être à mes côtés tout le temps, à me protéger. Le jour où je suis sorti, je suis allé directement chez elle. Je voulais la voir tout de suite pour lui dire qu’il ne s’était rien passé, que nous étions à nouveau ensemble, je pressentais qu’elle devait être très inquiète. J’ai sonné et sa mère m’a ouvert, une femme tout à fait comme il faut, qui avait eu jusque-là une attitude irréprochable à mon égard. Elle m’a regardé, l’air très désagréablement surprise, froide, voire hostile. Elle ne m’a pas invité à entrer, elle m’a seulement dit que sa fille n’était pas là, et quand j’ai demandé où elle était, elle m’a répondu qu’elle s’était fiancée avec quelqu’un et qu’elle était partie en voyage avec ce quelqu’un. « Mais savez-vous ma situation ? » ai-je demandé. « Non et cela ne nous intéresse pas. Et comme cela ne nous intéresse pas, nous nous occupons de nos affaires. » Après quoi elle m’a fermé la porte au nez. Le même jour je suis allé au rectorat, je me suis réinscrit aux cours, et je suis rentré chez moi. Je suis resté enfermé dans cette chambre, ici même, pendant trois jours et trois nuits, jusqu’à ce que je m’évanouisse. Au début, j’ai cru que je m’étais évanoui parce que je n’avais absolument rien mangé durant ces trois jours et ces trois nuits, mais en fait ce n’était pas ça, la cause. Je m’étais évanoui à cause des questions. Je m’étais posé trop de questions.

LIA : Quelle sorte de questions ?

GEORGES : Je ne me souviens plus, mais probablement des questions insupportables. Le troisième jour je suis retourné chez elle et je l’ai attendue devant la porte. À l’instant où elle m’a vu, elle a réagi de manière plus étrange encore que sa mère. Elle a pris une peur terrible et s’est mise à trembler, à pleurer et à crier, désespérée : « Je t’en supplie, ne me poursuis pas ! Ne me poursuis pas ! » J’ai été très surpris, parce que je ne l’avais pas poursuivie. En fait, je voulais seulement m’expliquer avec elle, lui dire que j’étais complètement innocent et qu’elle n’avait pas le droit de me soupçonner de quoi que ce soit, tant qu’elle ne connaissait pas la vérité. Elle a refusé de discuter avec moi, alors je me suis à nouveau enfermé chez moi à me poser des questions, pendant dix jours et dix nuits. Le onzième jour j’ai découvert avec un grand étonnement que j’étais victime d’un traumatisme psychique très bizarre. Plusieurs fois par jour, une faiblesse totale s’emparait de moi, en me traversant depuis l’occiput jusqu’aux talons, puis une sorte de souffle tournoyait dans mon cerveau, à une vitesse intenable, une sorte de vertige qui faisait naître en moi un son extrêmement aigu. Ensuite, le vertige cessait brusquement et je sombrais dans un abysse noir et poisseux, qui m’absorbait lentement et qui m’étouffait. Quelques minutes plus tard, je revenais soudainement à moi, mais j’étais complètement vidé. Ces états-là se répétaient si souvent et ils étaient tellement insupportables que, naturellement, je me suis vite rendu compte que je n’avais pas le choix : soit je trouvais un moyen de les éviter, soit je me suicidais. Puisque je ne me suis pas suicidé, c’est que j’ai trouvé ce moyen.

LIA : L’accélérateur ?

GEORGES : Peux-tu encore m’écouter ?

LIA : Oui, continue.

GEORGES : Voici comment j’ai découvert l’accélérateur. (Il sursaute.) Fais attention, il vient vers toi !

LIA (effrayée) : Qui ?

GEORGES : Le grillon. (Heureux.) S’il vient vers toi, ça veut dire qu’il ne te déteste pas. Ne le frappe pas, s’il te plaît.

LIA : Pourquoi je le frapperais ? Je n’ai rien contre lui. Il m’est très sympathique.

GEORGES : Tant mieux. Mais sais-tu ce que c’est que le temps ?

LIA : Non.

GEORGES : N’est-ce pas la question la plus troublante qu’on puisse se poser ? À partir du moment où tu sais ce qu’est le temps, tu échappes à l’obsession de la mort. Pourquoi est-ce que tu ne t’es jamais demandé jusqu’à maintenant ce que c’est que le temps ?

 

[…]

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 14:26

 

cadre numero 3-copie-1Les contes de l’espace carpato-danubien n’ont pas fait l’objet de nombreuses adaptations. On leur reproche souvent un anthropomorphisme excessif ainsi qu’un penchant certain pour la cruauté. N’est-ce pas le cas de bon nombre de contes provenant de tous horizons et dont les rudesses se sont estompées progressivement, au fur et à mesure de trop mièvres adaptations ?

Il est connu que les enfants aiment se faire peur. Ils adorent aussi bien les tours de magie que les rebondissements spectaculaires. Ils se laissent volontairement charmer par un animal ensorceleur, duper par une supercherie, abuser par une superstition. Le monde fantastique constitue pour eux un univers idéal d’évasion dans lequel ils se complaisent à s’identifier tour à tour à chacun des personnages campés.

Imprégnés d’éléments traditionnels folkloriques, les contes roumains abondent en régionalismes, par ailleurs succulents, qui rendraient difficile la lecture d’une traduction proche du texte. Nous avons opté, au bénéfice du lecteur contemporain, pour une

adaptation moderne des textes retenus ; aussi les contes publiés dans la première édition bilingue ont-ils été revisités dans le souci de préserver le caractère évocateur d’une langue ancienne, à l’intention des connaisseurs du roumain, en même temps que d’inciter le lecteur francophone, jeune ou moins jeune, à découvrir un monde étrange et nouveau.

 

Le texte d’origine est signé par Ion CREANGA (1839 1889), auteur cher au cœur du peuple roumain, pour avoir bercé les rêves d’enfance de dizaines de générations grâce à son talent inégalé de conteur.

Réalisant cette adaptation, je me suis éloignée de la langue mais non de l’esprit de l’auteur. Ainsi j’ai assumé ma responsabilité et signé la version française en qualité d’auteur d’une adaptation moderne.

 

Mariana Cojan Negulesco 

 

 

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La petite Bourse aux pièces d’or

 

Il était une fois une vieille et un vieux. La vieille avait une poule et le vieux avait un coq. La poule de la vieille pondait deux fois par jour et sa maîtresse mangeait force œufs, mais jamais elle n’en donnait au vieux. Un jour, celui ci perdit patience et lui demanda :

- Dis donc, la vieille, tu ne fais que te régaler d’œufs toute la journée ! Donne m’en à moi aussi quelques uns, pour que j’y goûte au moins !

- C’est cela ! riposta la vieille, qui était très avare. Si tu as envie d’œufs tu n’as qu’à battre ton coq : il pondra et tu mangeras des œufs ! C’est ainsi que je m’y suis prise avec ma poule, et à présent, tu vois comme elle pond !

Gourmand et grigou comme il l’était, le vieux fit exactement ce que lui conseilla la vieille. Furieux, il se saisit sur le champ du coq et tout en lui administrant une bonne raclée, lui dit :

- Tiens, en voilà pour ton compte !... Ou tu te mettras à pondre, ou tu quitteras ma cour à l’instant, espèce de fainéant ! Tu gaspilles en vain les grains que je te donne.

S’échappant des mains du vieux, le coq s’enfuit à toute allure et se mit à courir les chemins, étourdi encore par les coups.

Tandis qu’il trottinait ainsi sur la grand route, voilà qu’il aperçut une petite bourse contenant deux pièces d’or. Il la prit aussitôt dans son bec et voulut la porter à son maître. Mais, sur le chemin du retour, il rencontra une calèche dans laquelle se trouvaient quelques dames accompagnées d’un seigneur.

Quand il aperçut le coq, le seigneur observa avec étonnement qu’il portait une bourse dans son bec. Aussi dit-il au cocher :

- Hé, toi, descends voir un peu ce que ce coq peut bien tenir dans son bec !

Le cocher descendit vite de son siège et, attrapant adroitement le coq, lui prit la bourse du bec et la remit au grand seigneur. Ce dernier l’empocha sans façon et la calèche s’ébranla. Le coq, fort en colère, ne se laissa pas faire. Il se mit à courir derrière la voiture, tout en criant à tue tête :

Cocorico ! Grand seigneur !

Rends-moi ma bourse aux pièces d’or !

Comme ils arrivaient à la hauteur d’un puits, le seigneur, furieux à la vue d’une pareille audace, ordonna au cocher :

- Hé, cocher ! Attrape donc ce coq insolent et jette le dans le puits !

Le cocher redescendit de son siège, attrapa de nouveau le coq et le jeta dans le puits.

Que pouvait-il encore faire, le pauvre coq, se voyant en si grand danger ? Eh, bien ! Il se mit à boire, à boire et encore à boire de l’eau !... Tant et si bien qu’il réussit à avaler toute l’eau du puits. Ensuite, il battit des ailes et s’envola ; il se remit aussitôt à courir derrière la calèche, sans arrêter de crier :

Cocorico ! Grand seigneur !

Rends-moi ma bourse aux pièces d’or !

Entendant son cri, le seigneur fut étonné plus qu’on ne pourrait l’imaginer. Il s’exclama :

- Fichtre ! Ce coq est vraiment diabolique ! Hé, toi, là ! Attends un peu, tu vas en avoir pour ton compte !...Tu as beau monter sur tes ergots et dresser ta belle crête !...

Sitôt arrivé à la maison, il ordonna à une vieille cuisinière de se saisir du coq tapageur et de le jeter dans le four rempli de braise, sans oublier de boucher l’entrée d’une grosse pierre.

Méchante comme la gale, la vieille servante accomplit exactement ce que son maître lui avait demandé. À cette grande injustice, le coq réagit sur le champ : il se mit à déverser toute l’eau qu’il venait d’avaler dans le puits.

Tant et si bien qu’il réussit non seulement à éteindre le feu et la braise, mais aussi à refroidir le four et... à laisser l’eau couler dans toute la maison ; il s’ensuivit une grande inondation qui exaspéra la vieille harpie. Ensuite, il donna des coups de bec et d’ailes contre la grosse pierre qui bouchait le trou jusqu’à ce qu’il la fît sauter ; en sortant sain et sauf, il courut vers les fenêtres du seigneur où il se remit à chanter tout en heurtant les vitres à coups de bec :

Cocorico ! Grand seigneur !

Rends-moi ma bourse aux pièces d’or !

- Ça alors, me voilà dans de beaux draps avec ce maudit coq ! dit le seigneur qui n’en revenait pas. Hé, cocher, débarrasse moi une fois pour toutes de cet animal insolent, et jette le au milieu des vaches et des bœufs de mon troupeau ; peut être un taureau furieux en aura t il raison en le faisant sauter sur ses cornes !... Nous serons ainsi délivrés de cette peste.

Le cocher attrapa de nouveau le pauvre coq et le jeta au beau milieu du troupeau.

Quelle ne fut la joie du coq ! Il fallait le voir avaler coup sur coup taureaux, bœufs, vaches et veaux, si bien qu’il n’en resta pas un seul !

Ses flancs devinrent aussi grands et gros qu’une montagne. Inlassable, il prit son envol et descendit droit sous les fenêtres du seigneur ; déployant ses ailes, il plongea la maison entière dans l’obscurité :

Cocorico ! Grand seigneur !

Rends-moi ma bourse aux pièces d’or !

Devant ce nouvel exploit, le seigneur se fâcha tout rouge et ne sut plus comment s’y prendre pour se débarrasser de ce coq effronté. Réflexion faite, une idée lui traversa l’esprit :

- Et si je l’enfermais dans la chambre au trésor ; parmi toutes les pièces d’or qu’il avalera, il s’en trouvera bien une qui se mettra en travers de sa gorge, il étouffera et j’en serai ainsi débarrassé !

Sitôt dit, sitôt fait. Le voilà qui attrape, lui même cette fois ci, le coq par une aile et le précipite dans la chambre au trésor ; car il faut savoir que ce grand seigneur avait tant de louis d’or qu’il n’en savait même pas le nombre ! Le coq se mit tout de suite à avaler avec gloutonnerie tous les jaunets, laissant les coffres  vides comme si jamais ils n’avaient été pleins. Ensuite il sortit de la chambre au trésor - par où et comment, lui seul pourrait le dire - et s’en vint à nouveau sous les fenêtres du seigneur, pour recommencer son chant :

Cocorico ! Grand seigneur !

Rends-moi ma bourse aux pièces d’or !

Après toutes ces mésaventures, voyant qu’il ne pourrait pas venir à bout de ce drôle de coq, le seigneur décida de lui rendre la petite bourse.

Tout gaillard, le coq la ramassa et s’en fut, abandonnant le seigneur qui allait désormais retrouver sa tranquillité.

Mais voici que toutes les volailles de la basse cour du seigneur, séduites par la belle prestance du coq ainsi que par ses grands prodiges, se mirent à le suivre. On aurait dit le cortège d’une noce. Cependant, le seigneur, regardant d’un œil mélancolique partir toutes ses volailles derrière le coq, dit en soupirant :

- Partez !... Partez toutes ! Et avec vous, ce maudit coq ! Je suis content de me tirer finalement d’affaire, car j’ai bien peur qu’il y ait quelque histoire de sorcellerie là dedans.

Quant au coq, il avançait très fier à la tête d’une longue file de poules. Ils marchèrent, ils marchèrent, et les voilà qui arrivèrent devant la maison du vieux.

Dès qu’il se trouva à la hauteur du portail, le coq se prit à chanter : Cocorico !... Cocorico !...

Le vieux, entendant la voix de son coq, sortit tout joyeux de la maison, et quelle ne fut sa surprise ?... C’était bien son coq, mais alors, il était énorme !... À ses côtés, un éléphant aurait eu l’apparence d’une puce !... Et derrière lui suivait une bande innombrable de poulardes, plus belles les unes que les autres, huppées et empennées à plaisir. Ravi des riches apparences de son coq, ainsi que de son cortège de poules, le vieux s’empressa d’ouvrir grand le portail. Le coq s’écria alors :

- Maître, allez chercher une couverture et étendez la au milieu de la cour !

Vif comme l’argent, le vieux alla chercher la couverture et l’étala au milieu de la cour. Tout en battant fort des ailes, le coq remplit en un clin d’œil de vaches et de bœufs le clos et le jardin du vieux ; ensuite, il s’installa au beau milieu de la couverture et fit pleuvoir une montagne de louis d’or qui brillaient au soleil d’un éclat sans pareil ! Devant tant de richesses, le vieux ne savait plus où donner de la tête, tellement il était heureux. Il ne se lassait pas de caresser son coq et de l’embrasser.

Cependant la vieille arriva elle aussi, venant on ne sait d’où. Lorsqu’elle aperçut tant de richesses, ses yeux s’allumèrent de jalousie et son méchant cœur en fut meurtri.

- Dis donc, le vieux, dit elle feignant la gêne, pourrais tu me donner quelques louis d’or à moi aussi ?

- Que nenni, la vieille ! Tu pourras en faire ton deuil ! Te souviens-tu de ta réponse quand je t’ai demandé des œufs ? Eh bien, ton tour est arrivé : va battre à présent ta poule, afin qu’elle t’apporte des jaunets ; c’est ainsi que je m’y suis pris avec mon coq, et tu sais très bien à cause de qui !... Tu vois bien ce qu’il m’a rapporté !

La vieille se rendit sans plus attendre au poulailler, attrapa sa poule par la queue et lui administra une volée de coups qui faisait vraiment pitié à voir.

Dès qu’elle put s’échapper des mains de la vieille, la poule se mit à courir, elle aussi, les chemins.

Et comme elle cherchait l’aventure, la voilà qui observe sur la route une petite perle en verre toute brillante : elle l’avale aussitôt.

Puis, sans plus tarder, elle revint à la maison de la vieille, chantant à tue tête : Cot ! cot ! cot !...

Toute joyeuse, la vieille sortit à sa rencontre. Mais la poule empressée sauta par dessus la barrière, passa vite près de la femme et courut se nicher dans le pondoir. Après une bonne heure d’attente, elle en sortit en caquetant sans répit.

Ravie, la vieille femme accourut pour voir ce que la poule avait pondu. Mais lorsqu’elle regarda dans le nid, quelle ne fut sa surprise ? Sa poule lui avait pondu une perle en verre !... Croyant que sa poule s’était moquée d’elle, la vieille se mit en colère et tout en attrapant la pauvre volaille, elle commença à la frapper tant et si fort qu’elle finit par la tuer.

C’est ainsi que cette vieille femme avare et insensée tomba dans la misère. Elle pouvait dorénavant se nourrir de souvenirs au lieu d’œufs. Pourquoi avait elle eu ainsi besoin de maltraiter sa pauvre poule et de la tuer, alors qu’elle n’était pour rien dans ses malheurs ?

Pendant ce temps le vieux, qui était devenu très riche, se fit bâtir une nouvelle maison, entourée de beaux jardins où il vivait très heureux. Par charité, il prit la vieille auprès de lui et en fit sa fille de basse cour. Quant au coq, il se faisait un grand honneur de l’emmener partout où il avait à faire. Il l’avait paré d’un beau collier de louis d’or, l’avait chaussé de petites bottes jaunes à éperons, tant et si bien qu’on eût dit un bel arlequin, et non plus un vrai coq, prêt à mijoter dans un bon vin.

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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 21:29

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

Lien vers l'auteurCadre numero 2

Lien vers le traducteur

 

Journal d’une jeune fille difficile.
1932-1947

(…)

 

 

 

19 octobre 1937

Je lis les Lettres à un jeune poète 1), qui ont paru dans une belle traduction française chez Grasset. Chaque phrase qu’il écrit est pénétrée de simplicité, et d’une compréhension aboutie, définitive, de ce qu’il y a d’inéluctable dans la condition humaine, de l’impossibilité de sortir de cette condition pendant toute la durée de la vie. Ces lettres ont probablement été écrites à une époque où R[ilke] avait déjà dépassé le tumulte, le chaos, la souffrance violente, les révoltes. Il en était arrivé à cet état de sagesse (selon moi) qui suit la conscience de l’inutilité de toute agitation, de toute révolte. C’est une sorte de réconciliation, quoi qu’on en dise, même si cette réconciliation est amère, et triste (dans la solitude, dans la souffrance), cela reste de la réconciliation. C’est une sorte d’apaisement, d’éclaircissement.
Je sais que - très probablement - j’atteindrai moi aussi un beau jour cet état (bien qu’en ce moment j’en doute fortement), mais cela ne m’empêche pas de vivre aujourd’hui en plein enfer, dans les tourments et l’agitation de la chair vive.

*

J’ai terminé les Lettres à un jeune poète. Lu sans reprendre ma respiration, tout simplement fascinée. C’est un grand et profond poème de la solitude. Chaque première page donne l’impression d’avoir été écrite avec effort, parce que cela venait de loin, et pourtant, une fois qu’il s’est mis à écrire, il continue avec bienveillance, en toute simplicité, à donner sa leçon de détachement à l’égard de la vie, d’une certaine vie.
Il a quelque chose du ton simple et bienveillant de Nae [Ionescu] 2). Quelque chose de paternel, presque. Mais sans l’ironie de ce dernier. Sûrement parce qu’il s’adresse à une personne devant laquelle il sait pouvoir être grave.
Je l’ai lu avec une joie que j’ai rarement en lisant. Cette tristesse grave et calme m’a impressionnée. Cette « résignation », selon mon idée, de l’irrémédiable solitude devant la vie et la mort. C’est une joie terriblement amère que d’apprendre que tu n’es pas la seule, qu’il y en a d’autres, enveloppés dans cette même atmosphère.
Dix heures du soir
Comme dit Rilke, « nous sommes solitude », alors… à quoi bon parler encore…

22 octobre 1937
Dans la nuit du 19 j’ai fait deux crises.
Une de larmes (et je ne pouvais même pas trouver qu’il était stupide de pleurer). L’autre de reins, à six heures du matin. J’ai été prise de douleurs infernales du côté gauche, au même endroit où j’avais déjà eu mal il y a quelques années. Ç’a été quelque chose d’horrible. J’en étais arrivée à un point où je ne pouvais plus résister, tout simplement. Tout mon sang m’était monté à la tête et mes veines palpitaient tellement que j’ai cru que j’allais devenir folle. Finalement, un monsieur docteur est venu qui m’a fait une injection de Pantopon. Maintenant je n’ai absolument plus rien, mais je suis lamentable, plus lamentable que jamais. Ces choses-là sont idéales pour que tu prennes conscience de ta « situation terrestre », si tu n’en étais pas encore consciente. Le fait est que j’en avais pris conscience, moi, et je trouve qu’il était superflu que je supporte encore ces douleurs horribles. Maintenant… je ne sais plus quoi faire de moi-même. Plus rien n’a de sens en moi, et je suis tellement troublée, tellement confuse, que je ne mérite même pas de mourir.

27 octobre 1937, mercredi
Aujourd’hui et vendredi je passe trois examens. Si je les rate je me grille très salement. Les examens les plus incertains possibles. J’ai fait le maximum. Si je les rate, ce n’est pas ma faute. Ce que je me reprocherai par contre, c’est de les passer comme ça, à la limite. Limite de temps (n’aurais-je pas pu passer aussi quelque chose en juin ?). Et limite en nombre (n’aurais-je pas pu en préparer plus pour avoir une marge d’échec ?). Si seulement je pouvais passer à vendredi soir, parce que j’en suis lasse.

3 novembre, mercredi
Sous le soleil de Satan.3) Pas même du dégoût de soi. Un grand étonnement, tout simplement.
La médiocrité et le chaos sous leur visage le plus laid, parfois couverts d’étincelles de lumière et de souffrance. Le reste, saleté. Nous sommes parfois si bien recouverts de cette saleté qu’on appelle notre vie sociale, qu’il nous faut des forces plus grandes que n’en possèdent nos charognes et leur puissance lâche pour nous extirper de cette saleté. Cela, si nous nous rendons seulement compte du cloaque dans lequel nous nous tortillons. Il existe des milliers de milliers, des millions et encore des millions de gens qui ne se rendent pas compte. Heureux soient-ils ! D’une certaine manière, heureux soient-ils. Mais les êtres conscients brillent (si l’on peut dire) par leur indolence, par leur impuissance, comme par ignorance. E[mil] C[ioran] me disait par un jour horrible, dans la rue, qu’il a atteint le maximum de lucidité. Qu’il expie les capacités d’illusionnement de centaines de générations de ses ancêtres. Je n’y crois pas. Bien que, ce jour-là, le témoignage d’E. m’ait paru assez proche de la vérité, assez triste, assez évident. Aujourd’hui les choses me paraissent plus tragiques que jamais. Nous ne sommes que des serpillières sales mouillées de souffrance et de lucidité. Nous ne savons toutefois pas mener tout cela à son terme. Par lâcheté, probablement. Par peur.

5 novembre 1937
Parfois - comme maintenant - je m’ennuie si fort, que je ne suis qu’un long bâillement triste. Totalement vide, âme, cerveau, tout est vide en moi. Il ne reste que mon ennui. En quête de narcotiques, je me suis dit que j’irais voir un film. Il était 9 heures du soir et, quand je suis descendue du bus, je me disais - je ne sais pas pourquoi - que j’aimerais bien rencontrer E[mil] C[ioran]. Quand j’ai levé les yeux, il était devant moi, sur le trottoir. J’en ai été tellement surprise (ça ne m’arrive pas trop, à moi, ce que certains appellent les coïncidences), tellement que je suis restée quelques instants bloquée. Heureusement qu’il est toujours volubile, lui. Nous avons discuté, et il fallait rire, comme d’habitude (mais comme j’avais peu envie de rire). Ensuite, P[etre] T[utea] et G[eorge] T[eodorescu] 4) sont passés par là - dans la rue - et se sont arrêtés eux aussi. Ils ont fait la conversation, comme ils en ont l’habitude, avec d’énormes paradoxes, un peu de scepticisme, beaucoup de médisance, à laquelle j’ai moi aussi participé, bien sûr, même si je n’avais pas du tout envie de ça. Tout me semblait si triste, précisément quand nous riions plus fort, si bien que j’ai perdu patience et que je suis partie. Je suis entrée au Aro, où il y avait une comédie américaine. Danse, faste et musique, comme dit la publicité. Jamais je crois je n’ai été aussi inutile et aussi complètement lucide. Toute ma triste misère s’était transformée en brouillard statique et m’enveloppait sans merci. Même l’humour des Américains, saint et absurde comme une pastèque, n’a pas pu me tirer hors de mon brouillard statique. Lorsque je suis sortie, il faisait un temps infernal, avec un vent fort à t’en frapper de toutes parts et une pluie si fine qu’elle s’identifiait presque totalement à l’air, te pénétrait dans la gorge, mouillait tes cheveux et te faisait divaguer les idées.

8 novembre 1937
Parmi les livres de Marieta [Sadova] 5), je suis tombée sur Daphné Adeane 6) et je l’ai relu. Ça m’a paru extraordinairement mal écrit, presque ridicule, avec des répétitions sans fin, fatigantes, disant toujours la même chose. Il s’agit certes d’une traduction en français. Il se peut donc bien que le ridicule soit apporté par le traducteur et par la langue française, qui se prête si peu à rendre la sobriété de la prose anglaise. Lu en anglais, ce pourrait être un roman écrit avec finesse et possédant un certain parfum, une grâce. Rien d’essentiel, cependant. Ça, c’est certain, parce que ça ne se perd pas dans une traduction, même en français. C’est peut-être quelque chose de beau (je dis bien « peut-être »), mais ce ne peut pas être quelque chose d’extraordinaire. Je me souviens de l’impression qu’il m’avait faite il y a je ne sais plus combien d’années. Je gardais de ce livre le souvenir de quelque chose de plein et d’enveloppé dans une certaine atmosphère que je ne sais pas comment décrire. Quelque chose d’un peu analogue à ce qui m’est resté des histoires lues dans mon enfance. Une sorte de charme onirique. Il ne faut jamais relire ces livres-. Non seulement on ne retrouve pas le motif pour lequel ils nous ont plu autrefois, mais on détruit le charme, ce qui est - je ne sais pas pourquoi - désagréable.

15 novembre 1937
Comme elle est laide, Seigneur, cette vie. J’ai l’impression d’être engourdie dans ma tristesse et dans mon dégoût. Je me suis pétrifiée ainsi et je ne peux plus bouger. Tout ce découragement qui me tire vers le fond… Tout a un goût de cendres. Fade et triste. Tout : l’air qui m’environne, les pensées en moi, mon sommeil et les rêves étranges dont je me réveille, pour un instant il n’y a plus rien, je ne sais pas qui je suis, ce que je suis, où je suis. Je n’ai à cet instant la sensation ni de l’espace, ni du temps…
Persiste, inexpliquée, une indéfinissable sensation de questionnement douloureux. Je suis tout entière questionnement : un questionnement de douleur. Instant de suspension. Puis, brutalement, tout me revient. « Ma conscience », je dirais. Et avec elle, une terrible déception. Ce questionnement avait été d’autre nature que la réponse que j’en ai reçue, la réponse de la condition humaine. Je crois que si je me laissais aller dans cet état de déception, je mourrais de tristesse, mais je m’accroche à n’importe quoi, au fait que ce jour-là je dois me rendre à quelque spectacle ou rencontrer quelqu’un, au fait d’avoir à lire telle ou telle chose, et je passe immédiatement à la vie. Je passe à la vie et je continue toute la journée de fonctionner comme un mécanisme bien huilé ; parfois, si bien huilé que j’oublie ; mais la plupart du temps je n’oublie pas. C’est comme ça. Et quand je n’oublie pas c’est terrible. Je me déplace comme un automate, avec cette sensation de cendres et de douleur, et je sens mon visage se pétrifier et je ne peux plus sourire autant qu’il le faut, je sens que s’effacent de mon esprit les choses dont je dois parler et je ne peux plus parler. J’ai dans une moindre mesure cette impression vague, comme lorsque dans un rêve quelqu’un te suit et que tu ne peux pas courir, ou bien lorsque tu dois dire quelque chose, que tu dois impérativement le dire, mais que tu n’arrives même pas à desserrer les mâchoires. D’ailleurs, en général, toute cette vie que je mène ressemble à un rêve. A un rêve terne et dépourvu de sens. Je me dis parfois qu’un beau jour je vais me réveiller et souffler, libérée, dans une véritable réalité… Sauf que j’ai un peu peur que ça ne coïncide avec le moment de ma mort. Je voudrais me « réveiller » à la vie,
en vie… J’ai peur de la mort.

16 novembre 1937
Je viens à peine de me réveiller et je rêvais d’extravagances dans de vertes prairies et de la chaleur amollissante d’un soleil printanier. Tout ça avec quelque chose d’inquiétant dans l’atmosphère. Ce quelque chose d’inquiet qui enveloppe tout ma vie. Rêve ou non-rêve, joie ou souffrance, tout est enveloppé dans cette inquiétude. J’ai parfois une envie folle de m’en échapper, de savoir moi aussi ce qu’est la paix. Mais ce n’est pour moi qu’un simple mot.

17 novembre 1937
Terrible ennui au cours de Motru.
Puis séminaire d’ouverture de Negulescu. Pour l’instant j’ai pris deux devoirs : « Le scepticisme antique » et « Le probabilisme de Carnéade et de Sextus Empiricus ». Le premier avec Negulescu, le second avec Florian 7).

19 novembre 1937
Je songeais tout à l’heure au lien naturel qu’il y a entre les faits, durant notre sommeil, à leur interdépendance, qui nous semble normale. Les choses se passent de la même manière dans la réalité : avec des liens de causalité, avec des motivations… Tout se passe normalement, naturellement. Dès que tu t’es réveillé de ce sommeil, cette normalité se brise. Les choses dont tu as rêvé n’ont plus aucun sens ni aucun lien. Si tu réussis à te souvenir des relations que tu avais alors établies naturellement et comme allant de soi, elles te semblent désormais absurdes. En général, on a l’habitude de rire du ridicule de ces liens que l’on fait dans les rêves. Je ne sais comment il m’est venu soudain à l’esprit, comme un éclair, l’idée que c’est peut-être ça, la mort. Un réveil dans un nouvel ordre. Car, concrètement, les choses se passent comme ça. Dans le sommeil, les éléments sont les mêmes que dans la vie. Sauf qu’ils sont enveloppés dans une sorte de brouillard. La différence, c’est qu’il s’agit d’un ordre tout autre. Un ordre dans lequel nous vivons (qui nous semble alors naturel) et en dehors de quoi nous ne concevons rien d’autre… Dès que nous nous réveillons, il est perdu. Nous nous réveillons ici, dans cet ordre de vie, et - si nous nous souvenons de l’autre, de celui du rêve - nous le trouvons absurde et dépourvu de sens. Il nous semble tellement dépourvu de lien que nous le trouvons ridicule, et que nous oublions que, lorsque nous étions dans cet ordre-là, tout était naturel, lié, et nous y vivions.
Si c’est ça, la mort, un réveil dans un autre ordre, ça expliquerait beaucoup de choses. Le fait que j’aie par instants la sensation si aiguë que je rêve. Que tout est trop absurde pour pouvoir être réel. Cette sensation d’étonnement, de ne pas pouvoir en croire ses yeux, de ne pas pouvoir croire que l’on vit réellement. Ce n’est bien sûr qu’un éclair. Ça ne dure jamais.

20 novembre 1937
Je lisais aujourd’hui avec beaucoup d’attention l’un des cours de logique général de mon professeur 8). La logique (et toutes les choses de ce genre) est une chose parfaite, sauf que c’est impossible à lire quand on est triste, sans risquer de se fatiguer de la vie, et de penser alors à la mort. Quoi qu’on fasse, on en revient toujours à la mort.

27 novembre 1937
Je me demande pourquoi Dieu attend de nous autres hommes de l’amour, de la foi. Quel besoin Dieu a-t-il de nous laisser nous débattre dans nos doutes, et mener tout cette lutte contre l’incroyance, et courir ainsi, les dents serrées, avec obstination ? Car c’est bien ce que nous faisons : nous courons avec obstination vers la foi, nous trébuchons sur tous les doutes et tous les péchés qui nous renvoient en arrière, mais nous ne nous résignons pas. C’est une fuite perpétuelle qui n’avance pas. Qui n’avance pas du tout. Quel besoin Dieu a-t-il que nous nous débattions comme ça ? S’il n’en a pas besoin, pourquoi nous laisse-t-il vivre ainsi ? Pourquoi nous y laisse-t-il ? On ne peut pas s’empêcher d’y trouver un peu de cruauté. Comment peut-il ne pas être accablé par la pitié, à un moment donné, devant toute l’impuissance, toute la tristesse et tous les efforts de quelques pauvres malheureux. Nous sommes comme des aveugles intranquilles dans une prison, qui se cognent aux murs, tombent, se relèvent et se cognent à nouveau, et ainsi de suite, sans cesse. Comment ne se noie-t-il pas enfin sous toutes ces larmes, jusqu’à en crier « Assez ! » et que le calme se fasse. Que le calme se fasse. Comme Dieu doit être étranger à nos souffrances, pour nous y laisser continuer. S’il en avait la moindre idée, il est impossible que la pitié ne l’envahisse pas. J’ai parfois l’impression que Dieu nous a imposé la vie tout comme nous imposons, nous, des expériences à des cobayes, sans même nous demander s’il serait possible que nous déterminions ainsi une suite entière de souffrances. Mais quel besoin Dieu a-t-il de faire des expériences ?

3 décembre 1937
Léon Bloy dans Le Pèlerin de l’absolu, parlant de Beethoven : « Car il fut malheureux vraiment comme les pierres, étant lui-même semblable à un de ces galets pitoyables roulés ça et là par les vagues de l’Océan.» 9)

*

Nous nous demandions il y a quelques jours, A[rsavir] 10)  et moi, si les arbres étaient « dans le mal »11), comme disent les Franchouilles. Je me disais tout à l’heure : toutes ces personnes ne sont-elles pas « dans le mal » ? et ne sont-elles pas précisément comme les arbres ? Si ! Les arbres sont des « choses » vivantes. Donc ces « choses » vivantes sont « dans le mal » (et c’est presque sûr, je dis « presque » dans la mesure où l’on peut être sûr de quoi que ce soit en ce qui concerne ces choses !).

*

Étendue sur le divan, j’ai contemplé la lumière dorée de ma lampe, disséminée dans toute la pièce, et la lumière bleue de la fenêtre. Impression de confort, de paix. Et aussitôt la tentation absurde m’a envahie de retenir quelque chose. Peut-être le temps. Le retenir non pas parce qu’à ce moment-là il aurait été particulièrement digne d’être retenu, mais par une impulsion subite de furie, de violence contre l’impuissance dans laquelle je me trouve face à l’écoulement continu de ma vie. Mon impuissance face à moi-même, face à tout ce que je fais et face à tout ce qui m’entoure, face à chaque minute de ma vie, qui s’impose à moi, de l’extérieur, indépendamment de moi, sans se soucier de moi. Nous avons l’habitude de penser que c’est nous qui faisons notre vie. J’ai toutefois le sentiment d’être une poupée qui supporte tout ce qui lui est donné à supporter. Nous ne pouvons pas changer ne serait-ce qu’un iota de notre existence. En vain nous démènerons-nous pour nous donner de l’importance et nous croire le nombril du monde, notre sort ne changera en rien. Nous sommes des broutilles, produites d’une pâte passive, et nous assistons impuissants à ce qui nous arrive.
Plus on est lucide, plus on est éveillé, plus on se rend compte que la vie ressemble à un rêve.

Dimanche, 12 décembre 1937
Encore une de mes journées de larve. Je suis restée au lit jusqu’à midi, et ça bien que je me sois réveillée relativement tôt. Je me souviens maintenant, en écrivant, que j’ai ouvert l’œil à l’aube du jour.
On entendait toutes les cloches de l’église (on les entendait ou bien je les ai entendues, je ne sais pas) et je me suis rappelé qu’on est dimanche et qu’à certains moments je me suis promise d’aller régulièrement à l’église et de clarifier une fois pour toutes tous mes doutes. Les clarifier tout simplement, peut-être, en ne me posant plus certaines questions. Ne plus m’interroger sur rien, jusqu’à ne plus avoir de quoi douter. Je ne me suis pourtant rappelé tout ça que le temps de me retourner dans le lit ; ensuite je me suis rendormie. Après le repas du soir j’ai lu. Je n’étais même pas habillée. Je suis allée à table en pyjama de nuit, avec une pèlerine. A[rsavir], en me voyant, a fait la présentation : « Napoléon à Waterloo ».
J’avais promis à Rodica [Ionescu]12) d’aller la voir vers six heures, au moins pour les six heures, sinon plus tôt. Mais je n’ai même pas envisagé sérieusement de pouvoir y aller. Par inertie, probablement.

*

Aujourd’hui, pendant toute la journée, j’ai lu Sparkenbroke 13) et - après l’avoir terminé - je me suis assise devant mon cahier. C’est devenu une habitude, prendre ce cahier pour écrire. Depuis que je sais qu’il est enfermé dans un tiroir de la bibliothèque spécialement fait pour lui, et que personne ne peut lire ce que j’ai écrit, j’ai l’impression qu’il fait partie de moi. En fait, je ne sais pas pourquoi j’écris. Comme je le disais, probablement par habitude. Quand je l’ai commencé j’étais encore une enfant et j’avais toutes sortes d’ambitions littéraires. Plus tard - après la disparition de ces ambitions de toutes sortes et surtout littéraires - j’écrivais tout de même pour quelqu’un. Je ne sais pas pour qui, mais j’écrivais avec en mon subconscient l’idée que ce que j’écrivais serait lu par quelqu’un. Je m’en rends compte aujourd’hui. Je prenais tout le temps le soin de garder une touche de discrétion. Avec le temps, pourtant, j’ai perdu ça de vue et mon carnet m’est devenu si intime (une partie de moi), que je ne peux même pas concevoir la simple idée qu’il pourrait être lu par quelqu’un. Ce serait une mise à nu, dont l’idée m’est intolérable.
Ces jours passés je pensais que - bien que l’idée me semble maintenant tellement absurde, tellement impossible, que je la trouve ridicule - tout de même, il est certain qu’un jour je vais mourir, et à ce moment-là, qu’arrivera-t-il à ces cahiers ? Songeant qu’ils pourraient être lus par un plus grand nombre de gens, je me suis dépêchée d’aller les brûler. Je me suis rendu compte qu’il m’est tout aussi impossible de les brûler que de les montrer à quelqu’un. Mais comme j’espère vivre encore, il me reste du temps pour décider de leur sort.

14 décembre 1937
Lorsque je rencontre E[mil] C[ioran] ou que je pense à lui, j’éprouve toujours une sorte d’étonnement-regret. Étonnement parce que, dans l’ensemble, il ressent les choses d’une manière identique à la mienne. Il a la même « structure », je dirais. Et j’ai du regret parce que j’ai l’impression - je ne sais pas pourquoi - que cela me déprécie. L’idée que quelqu’un me « ressemble » me déplaît terriblement. C’est de l’orgueil, probablement.

16 décembre 1937
Je me demande si je l’aime. Ça ne peut pas être de l’amour. Ou bien je m’imagine qu’une personne qui aime est tout le temps pleine de son amour. Ça devrait la préoccuper constamment. Et tout ce qu’elle fait doit être imprégné de cet amour. Moi, tout au long de la journée, je fais toutes sortes de choses sans penser à lui. Et pourtant, à un moment donné, soudainement, je me remets à penser à lui. Je vois alors son visage, ses yeux, ses mains… et je sens durant quelques minutes une sorte d’élan inutile vers lui. Je ne peux pas appeler cela de l’amour. Il me semble si loin… c’est comme aimer la lune.

24 décembre 1937
Aujourd’hui, pendant toute la journée, M[arieta Sadova] a travaillé de la voix pour me convaincre qu’il « faut » que je « prenne soin » de moi. À croire que je suis une troglodyte, une Abyssinienne. Elle a passé deux heures à me composer une coiffure, puis elle m’a maquillée et s’est mise à s’extasier devant ma « beauté ». Entre temps Duscha Czara est venue, qui m’a dit de ne pas lui en vouloir, mais que la première fois qu’elle m’a vue elle a dit à Ghenig que j’avais l’air de sortir de la jungle. Elles ne m’ont pas laissée tranquille avant que je ne promette de prendre désormais soin de moi.

[…]



1 Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, traduit de l’allemand par Bernard Grasset et Rainer Biemel, 1937. (Toutes les notes sont du Traducteur.)

2 Nae Ionescu (1890-1940) : philosophe, publiciste et professeur de logique à l’Université de Bucarest ; figure centrale de l’intelligentzia roumaine de droite dans l’entre-deux guerre, il influence un grand nombre de ses étudiants, parmi lesquels Mircea Eliade, Emil Cioran, Constantin Noica ou encore Mihail Sebastian.

3 Sous le soleil de Satan : roman de Georges Bernanos, paru en 1926.

4 Petre Tutea (1902-1991) : autre élève de Nae Ionescu, il deviendra lui aussi un important philosophe à l’œuvre rare mais d’une présence forte, qui lui vaudront notamment la grande admiration d’Emil Cioran, et deux longs séjours en prison, durant la période communiste. - George Teodorescu : probablement le metteur en scène de théâtre et d’opéra, mort en 2000.

5 Marieta Sadova (1897-1981) : actrice, épouse de Haig Acterian, le frère aîné de Jeni, qui en devient vite l’amie, puis en sera l’assistante à la mise en scène (à la fin des années 1940).

6 Daphné Adeane (1926) : roman de l’écrivain anglais Maurice Baring, paru en français en 1931.

7 Constantin Radulescu-Motru (1868-1957), Petre P. Negulescu (1871-1951), et Mircea Florian (1888-1960), professeurs de philosophie à l’Université de Bucarest.

8 Nae Ionescu.

9 En français dans le texte. Cf. Léon Bloy, Le Pèlerin de l’absolu, Le Mercure de France, 1914.

10 Arsavir Acterian (1907-1997), second frère de Jeni, lui aussi proche de Cioran, d’Eliade, et des autres membres de cette génération d’intellectuels bucarestois ; c’est lui qui, sous l’impulsion de Doina Uricariu, permettra la publication en 1991 du journal de sa sœur, 33 ans après la mort de celle-ci.

11 En français dans le texte.

12 Née Burileanu, Rodica épouse Eugène Ionesco en 1936.

13 Sparkenbroke (1936) : roman de l’écrivain anglais Charles Morgan.

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

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 L’EPILOGUE
du
MATCH CARPENTIER-DEMPSEY

 

 


Il y a deux mois, tout le monde a été bouleversé par le match aujourd’hui célèbre opposant l’Américain Dempsey au Français Carpentier. Le combat de boxe se déroulait aux États-Unis en vue du championnat du monde et l’on sait que dans la personne de Carpentier, c’est l’Europe qui a été mise K.O.
Ce match sollicite notre curiosité moins dans son spectacle que pour la psychologie des spectateurs des deux continents mise à nu pendant son déroulement. L’événement était d’envergure. Par dizaines
de milliers, les gens sont venus de tous les coins du monde, représentant quatre cents journaux, cent câbles télégraphiques reliés par dizaines à l’Europe par-delà l’Océan. D’énormes paris sur une défaite diffusée dans Paris par aéroplanes dix minutes après le match, étaient en jeu. Les journaux parisiens ont évoqué l’émotion de la population locale et le deuil national souffert par la France. Madame Carpentier a été aussitôt interviewée et les femmes - écoutez cette histoire vraie ! - ont pleuré.

Expliquer une telle émotion n’est peut-être pas si difficile. Souvenons-nous de la théorie du « mythe social » de Sorel* ou du « mythe révolutionnaire » construite par J. Richard Bloch**. Le mythe est une antithèse sociale. A de rares occasions, un phénomène de liberté ressenti comme un miracle s’oppose à la monotonie du travail quotidien. En tant que phénomène, le mythe n’a aucune valeur ; son prix réside dans sa répercussion, dans la fécondité de ses représentations, dans sa possibilité d’exercer la sensibilité - mais uniquement la sensibilité collective. Faisant triompher les instincts - car c’est une fête des instincts - décuplant la force vitale humaine, le mythe sera d’autant plus puissant qu’il permettra la démultiplication des instincts. Il est aujourd’hui facile de deviner ce que pouvaient être les mythes des Antiques. Les fêtes dionysiaques importantes pour les Grecs d’Asie, les bacchanales romaines montraient un spectacle totalement ignoré par la vie moderne. Le thyrse à la main, les foules avançaient le corps nu sous des feuilles de pampre. En ce jour d’ivresse et de fornication, le cirque s’ouvrait, les lois morales n’avaient pas plus cours que les lois sociales. Soudain, pour les Romains, la différence entre maître et esclave n’existait plus.

Avec la chute du monde antique, le christianisme a apporté la pompe catholique. Si Attila est tombé face aux évêques en mitre et vêtements sacerdotaux, on ne doit pas considérer qu’il personnifiait la crainte du dieu juif. Attila a été défait par le mythe chrétien. Plus tard, après la Renaissance, une fois le mythe chrétien démoli par Luther et la Réforme (quoique des îlots s’en soient prolongés jusqu’à Lourdes après avoir persisté dans Rome), le Carnaval est né dans plusieurs parties d’Europe. Ce mythe gracieux est aux fêtes de Dionysos, ce qu’est un boudoir de Fragonard face à une Kermesse de Rubens. Puis « le carnaval est mort » à son tour : J. R. Bloch s’en plaint à nous, dans un volume récent***. Le Carnaval est mort. Pour nous épater de sa gloire militaire, Napoléon a inventé le faste des parades modernes. Depuis, le mythe va de mal en pis, il est devenu poitrinaire. Aujourd’hui, au lieu d’être le phénomène canalisant toutes les aspirations d’un peuple, au lieu d’homogénéiser une époque (les classicismes, l’épopée naissent d’habitude lors de telles périodes), le mythe a déchu jusqu’à se réfugier dans les évènements sociaux : meetings, concours d’aviation, scrutins politiques. Proposant un seul but aux forces prolétaires, Georges Sorel a bien compris que la seule puissance capable de mettre en branle leurs activités, de les relier, était le mythe social. Alors, qu’est devenue la fête de Dionysos ? Aujourd’hui, elle n’a plus qu’une signification : la grève générale.

Après un tel détour, sous quel arbre trouver le banc nous offrant le repos et l’ombre ? Serait-ce l’unique explication de l’intérêt des masses pour le match ?
La valeur mythique du match ? Non, l’importance du combat de boxe ne tient pas au seul mythe, ce dernier n’est pas seul à fonder sa signification. La défaite de Carpentier a été vue par les journaux et par le public français comme nationale. Une telle opinion mérite mieux qu’un sourire. Elle représente davantage qu’une imbécillité. Dans la noix supposée creuse, loge le noyau caché d’un sens supérieur.
Modifions un peu les termes du problème. Supposons Dempsey lacédémonien et Carpentier athénien. Carpentier a été battu ? Je considère qu’avec lui, Athènes a été battue. Puisque la honte est nationale, les gymnases fermeront, les citoyens crieront des malédictions sur l’agora tandis que, sous les oliviers, on fera le procès des péripatéticiennes. Pourquoi la même anecdote transposée chez les Européens devient-elle ridicule ? Pourquoi le « deuil de la France » s’avère-t-il une expression absurde ? Parce que les Grecs connaissaient la valeur du muscle, la beauté du corps nu. L’enfant élevé dans l’école de gymnastique s’exerçait à la palestre, lançait le disque, pratiquait la course de compétition, prenait part
au jeu olympique. Mais dans l’Europe chétive et malingre où l’école propose à peine une heure de gymnastique hebdomadaire, le boxeur, l’athlète courageux sont des hypertrophies - l’athlète représentant tout autre chose que le gymnaste, c’est-à-dire la divine proportion de tous les membres.

En Europe, le boxeur est un miracle, une anomalie, un ichtyosaure - son existence n’étant pas une gloire, son absence n’est pas une perte. Chez les Grecs, le gymnaste, le discobole étaient le produit de l’éducation commune, la résultante d’une vie sociale, d’une philosophie sociale. Ici, le vainqueur au jeu olympique est mon collègue de gymnase, mon voisin au disque, mon camarade de quadrige, c’est le représentant (plus complet, plus accompli), le représentant de mes muscles : des muscles d’Athènes.
Voilà pourquoi l’Europe a montré sa bêtise en proclamant sa confiance en Carpentier contre Dempsey, considérant que le plus intelligent allait vaincre. Que le mythe est superficiel ! Sophocle a vaincu aux Jeux Olympiques, c’est vrai - mais non par son génie de la tragédie. Il a gagné à la course, parce qu’il se servait de ses jambes.

La civilisation moderne ne connaît pas le corps nu. Comment se nourrirait-elle d’un spectacle que le corps nu fait naître ? Voilà pourquoi le seul artdépaysé est aujourd’hui la sculpture. La sculpture vit du
nu - semble-t-il - aussi cet art est-il le seul à se lier viscéralement à l’art antique. À une réserve près : le sculpteur antique voué au nu se consacrait pas à une réalité naturelle. L’homme nu circulait autour de cet artiste savant en matière d’ordonnance, d’harmonie des muscles et de ligne, de courbe, d’arc, de plénitude. Un tel sculpteur copiait, agrandissait - mutilait une réalité ou la rétablissait. L’Européen ne voit presque jamais le nu. Le rencontrant à la plage, au bain, il le trouve phtisique ou flasque. Le corps féminin, nous le voyons nu plus souvent, mais combien de semaines la femme conserve-t-elle la jeunesse, la fermeté de sa ligne ? Une fois le désir éteint, trouvons-nous un seul corps de femme véritablement beau ?

Le sculpteur moderne, pour rester naturel, devrait donc modeler l’homme en pantoufles, vêtu de sa fourrure, armé de son parapluie. Parfois même il le fait, quand le christianisme le rappelle à temps à la pudeur : on peut rendre Jupiter nu et sexué. Mais le maréchal Ney, dans la statue de Rude, se devait de garder son costume. Rodin peut modeler, d’après l’exemple antique, une pensée nue en usant d’un symbole nu ; mais les bourgeois de Calais sont tous drapés. Que le nu soit devenu artificiel, Rodin l’a compris. Dans son atelier une foule de modèles n’avait d’autre occupation que d’aller nus. Ainsi, l’œil du sculpteur se reposait, se familiarisait avec un pan de nature volé à Athéna par son intelligence.

Voilà qu’un simple match a confronté à nouveau civilisation grecque et civilisation romaine. Une civilisation profondément spatiale face à une civilisation de la durée. Peut-être cela signifie-t-il ce qu’exprimait déjà Spengler : les civilisations ne sont pas identiques. Elles sont homologues, dit Spengler. Tel phénomène historique de la première se reproduit dans l’histoire de la seconde. Comment des civilisations différentes produisent-elles des phénomènes identiques ? C’est que les civilisations sont homologues sans doute - dans le sens mathématique des angles, calculables -, mais non dans leur contenu. Une civilisation a une durée stable, un écoulement contenu par deux repères fixes, un élan mental limité, des possibilités canalisées par ce qui a précédé. Une civilisation est le développement d’une force biologique : son intelligence est toujours égale à elle-même et elle possède des pouvoirs
peu nombreux dont le hasard est exclu. Il s’agit ici de la constance intellectuelle dont parle Rémy de Gourmont, après Quinton, la constance des réactions et des possibilités intellectuelles - non celle du contenu.

Dans son premier volume, Bergson dit que la psycho-physique existera quand on établira que deux sensations peuvent être égales, sans être identiques. Nous aimerions insinuer que toutes les civilisations sont égales sans être identiques. La psycho-physique nous aidera-t-elle à le démontrer ?
                                
                                                                         Sburatorul literar, le 25 septembre 1921, pp.45-47.


* Georges Sorel (1847-1922), philosophe et sociologue français connu pour sa théorie du syndicalisme. Sa pensée à la fois antidémocratique et révolutionnaire a notamment influencé des penseurs et hommes politiques du XXème siècle de divers bords (dont Mussolini, Walter Benjamin, le marxiste péruvien José Carlos Mariategui, le Syrien Michel Aflaq etc.). (N.d.T.)

** Jean -Richard Bloch (1884-1947) fait partie de la seconde génération d’intellectuels français marqués par le dreyfusisme. Il participera aux courants vitalistes croyant en la nécessité de revivifier la culture de l’Occident. Directeur de collection aux éditions Rieder, pilier de la revue "Europe", lié d’amitié avec R. Rolland, il jouera un rôle dans la mise au jour de l’œuvre de Panaït Istrati. (N.d.T.)

*** L’essai Le Carnaval est mort a été publié en 1920. (N.d.T.)

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PROBLEMES JOYEUX : pourCadre numero 2
l’EDUCATION CLASSIQUE

- I - 

PROBLEMES JOYEUX : pour
l’EDUCATION CLASSIQUE
- II -
 

 

 

 

En France, on discute à nouveau le bien-fondé de l’enseignement des « humanités » : cette halte permettant aux futurs intellectuels de faire leur stage véritable, à la mamelle de la culture grecque et latine. Les disciplines classiques ont été remises en cause et leur suppression réclamée au profit des langues vivantes (une langue vivante, comme chacun sait, est celle dont la patrie entretient des rapports de commerce et de guerre). Or le latin est une langue morte. Toutefois, lors de la discussion, la Chambre française entière a assuré Homère de son amour.
Le problème est insoluble. On le débattra à l’avenir comme on l’a débattu par le passé. De Condorcet à nos jours, des Parlements français ont d’innombrables fois autorisé l’expression des arguments pro et contra. Mais insensiblement, presque sans qu’on l’ait décidé, l’importance de la culture classique faiblit dans l’enseignement : elle se décolore. Franklin compare l’habitude qu’on en a gardée à ce comportement des nobles : aller chapeau sous le bras dès qu’on s’est mis à porter perruque. Le chapeau n’était-il donc plus nécessaire ? La culture classique avait-elle perdu son utilité ? Franklin aurait été d’avis, sans état d’âme, de laisser les deux à la maison.

*

Il n’y avait autrefois d’éducation que classique. On enseignait la rhétorique, la théologie, la physique, la philosophie en latin. La physique logeait toute entière dans l’œuvre poétique de Lucrèce, de même que l’intégralité de la science sociale se trouvait dans Aristote. Aujourd’hui un professeur est un quidam résumant un rabâchage d’histoire des anciens et des nouveaux dans une langue vulgaire, l’esprit neutre, quand le disciple classique lisait l’Histoire dans les textes de Thucydide, Tite-Live, Plutarque. Jusqu’à une date récente, le latin aussi était une langue vivante. N’a-t-il pas été la langue du Moyen-Âge ? Celle de Scott Eurigène au XIème siècle, de Jean de Salisbury au XIIème, de Raymond Lulle au XIIIème ; celle de Boccace, de Machiavel, de Linné, de Bacon de Verulam* ? Aussi longtemps que le latin fut la langue des poètes, de l’Église et des métaphysiciens, il resta vivant. L’enseignement devait le respecter. Il l’a respecté.
Sur les usages de cette langue unique, conservée vivante par une aristocratie, il est inutile d’insister. La langue latine n’a pas seulement servi de blason pour les orgueils. Elle
ne s’est pas contentée d’être le signe distinctif séparant l’intelligentsia de la canaille. En Europe, elle a constitué de fait les premières routes de fer, les premiers moyens de communication. Aujourd’hui une découverte doit attendre la consécration des savants locaux si elle veut trouver, après bien des années, un interprète médiocre, lequel à son tour
la signalera au savant incapable de mémoriser plus de
trois-quatre langues. Un livre d’aujourd’hui écrit dans le jargon de sa patrie d’origine, s’impose mille fois plus difficilement (malgré l’imprimerie et la librairie) qu’un livre jadis écrit en latin. Le télégraphe et le téléphone ne peuvent remédier au mal.
La chose est si vraie que la culture roumaine elle-même
n’a pu pénétrer en Europe qu’en fonction de l’universalité de la langue latine.
C’est par ses livres en latin (et non grâce aux innombrables langues qu’il maîtrisait) que Dimitrie Cantemir s’est honoré du titre de membre de l’Académie de Berlin**. C’est grâce à sa connaissance de l’écriture en latin que le Porte-Epée Milescu***, l’autre polyglotte de notre culture, a pu longtemps avant notre naissance prendre part à une discussion de Port-Royal et publier en faveur de l’Église catholique, aux côtés de Pierre Nicole et d’Antoine Arnauld, l’étude : Enchiridon, sive Stella orientalis occidentali spledoris, in
est Sensus ecclesias orientalis scilicet grecae de transubstantione corporis Domini aliisque controversis…

*

La Révolution de ’89 a introduit l’erreur démocratique, c’est-à-dire la croyance erronée en l’égalité des hommes, et la guillotine dressée sur la place de Grève a fonctionné pour la culture classique aussi. Avec une nouvelle ignorance, la nouvelle clientèle politique apportait la peur des vieilles idoles. Face à la culture classique, la Révolution créait un sentiment nouveau : introduisant le mot culture, elle remplaçait la nécessité par le respect. En réalité, en peu de temps, un petit nombre de nobles surtout a transformé l’éducation en sorte d’obligation naturelle imposée à tous les citoyens de France et d’ailleurs.
Les nobles n’attendaient pas de l’école qu’elle les qualifie pour une profession. Mais après ‘89, l’école a pour principale occupation de préparer aux corps de métier. Les nobles avaient fait de la culture un but en soi, sans autre utilité que l’accomplissement des talents, une nécessité placée au-dessus des autres. La démocratie allait faire de l’école un moyen. Condorcet, l’auteur du Plan d’enseignement imposé par la Révolution, constate que l’égalité est une rêverie : « Les inégalités ont des causes naturelles nécessaires qu’il serait absurde et dangereux de vouloir détruire ; nous ne pourrions pas essayer d’éliminer entièrement leurs effets sans ouvrir des sources d’inégalité plus grandes, sans porter aux droits des hommes des coups plus directs et plus funestes ». Mené par ces idées, qui ne sont pas étrangères à Voltaire, à quelles conclusions parvient Condorcet ? Il faut donner à tous les citoyens le minimum d’instruction nécessaire à leur indépendance ; il faut donner à tous les citoyens une instruction technique spéciale les préparant à la profession pour laquelle ils ont des aptitudes.
Par conséquent, l’enseignement en vue d’une profession !
A partir de cette exigence, au lieu de culture, nous pouvons analyser le mot enseignement. La culture est une vocation ; suivre un enseignement est un moyen de vivre, de parvenir ; la bourgeoisie nomme aussi l’école : préparation d’une carrière. Nous avons donc à la place d’une école de dilettantes destinée aux nobles, une école utilitaire destinée aux démocrates.
Cette école est née avec le début du monstre énorme à mille têtes : la science. Son siècle a fait naître la physique,
la biologie, la géographie, l’ethnographie, la sociologie : la plupart des sciences exactes. Chaque jour, le génie humain découvrait de nouvelles Amériques, hier insoupçonnées.
Les connaissances contenues dans quelques volumes des Grecs à nos jours se sont soudain développées comme si on leur communiquait cette maladie de la croissance gigantesque des espèces animales nommée par les biologistes : gigantanasie. Les notions devenaient si nombreuses que la mémoire d’un seul homme ne pouvait les abriter toutes. D’où la naissance des deux formes hybrides de la culture : la spécialisation (nous verrons désormais, écrit Schopenhauer, des intellectuels se comporter comme de véritables ânes hors leur branche spécialisée) et la culture générale.
Nous ne protesterons pas contre la spécialisation, quoique de fait on ne proteste que contre elle. Comme la profession, la spécialité s’accommode d’intelligences limitées ; un esprit aux besoins plus nombreux briserait le mur. Ne protestons pas contre elle, car l’enseignement ne peut pas la détruire ; de même, il ne peut pas la servir. Peut-être naîtra-t-il une race d’hommes acceptant avec joie d’être ouvriers.
Le danger commence avec la culture générale. Telle qu’elle a été conçue, elle est susceptible de nuire à l’intelligence.
La culture générale réclame une race d’hommes frais en petit nombre : résistant aux notions avec acharnement, ils finiront quand même par les assimiler. Des autres, la culture générale fait une classe d’hommes n’assimilant que l’apparence de la culture - ils constituent de ce fait un péril pour elle - et une classe d’hommes qui, incapables d’assimiler, sont incapables de refuser. Ils seront rendus à la société infirmes, sans nulle possibilité de retour aux bonnes vieilles professions.
Mais en sommes-nous restés à la sélection naturelle, à l’utopie de la réussite du plus apte ? L’individu obéit à d’autres lois qu’à celles de l’espèce et l’individu social à d’autres lois qu’à celles de l’individu abstrait de Rousseau. De l’individu à l’espèce, il est possible d’accélérer la généralisation. De l’espèce à l’individu, il est absurde de généraliser. D’ailleurs, les lois de l’intelligence sont autres que les lois du corps. Nietzsche dirait que l’esprit le plus apte peut succomber dans une chair infirme. Les intelligences qui reçoivent à l’école la culture générale et qui meurent rapidement (on a observé la décroissance de l’intelligence de l’enfant à l’adulte) n’étaient peut-être pas les plus faibles. Si on les avait laissées choisir seules à temps, en fonction de leur aptitude, leur objet et sa quantité, peut-être auraient-elles vaincu. L’école d’aujourd’hui voit l’intelligence comme une quantité ; c’est seulement ainsi qu’on s’explique comment tous les enfants du même âge, indifféremment du climat et des situations sociales, reçoivent indifféremment de leur état de santé, les mêmes objets, dans le même dosage. J’ai l’impression que la démocratie en Europe a été rendue plus pénible à partir de l’invention de la culture générale. La formidable accumulation de notions toujours en augmentation doit avoir profondément appauvri l’intelligence de l’homme normal. L’Espagne ne s’est-elle pas appauvrie quand une grande quantité d’or lui est soudain arrivée d’Amérique ?

                                                                Sburatorul literar,
                                        
le 13 octobre 1922, pp. 308-311.


* Sic dans le texte. Francis Bacon était baron de Verulam. (N.d.T.)
** Le prince moldave D. Cantemir (1673-1723), encyclopédiste, écrivain et compositeur, maîtrisait onze langues. (N.d.T.)
*** Spatar, en roumain. (N.d.T.)

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

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Benjamin Fondane, connu en Roumanie sous le nom de B.Cadre numero 2 Fundoianu (1898-1944), fut un poète et essayiste de langue roumaine avant de devenir un écrivain français. Parmi les nombreux textes publiés en roumain (voir la bibliographie d’E. Freedman, Non Lieu, 2009) figurent des réflexions sur les civilisations antiques. Aux côtés de la chronique littéraire et artistique de son temps, plusieurs cultures orientales - Chine, Japon, Inde - ont sollicité l’intérêt du jeune philosophe. Ici, ses interrogations d’honnête homme du XXème siècle portent sur les intrications entre culture gréco-latine et modernité.
Réflexion sociologique et esthétique sur l’hellénisme d’un spectacle sportif, « L’épilogue du match Carpentier-Dempsey », publié en septembre 1921, anticipe « Le monde où l’on catche » des Mythologies de R. Barthes (1957). En octobre 1921 et en 1922, deux textes sur l’apprentissage scolaire du latin-grec offrent un brillant récapitulatif de l’histoire du savoir en Europe et d’originales considérations sur les mérites comparés de l’aristocratie et de la démocratie en matière de conceptions éducatives. Ces trois textes éclairent la pensée de jeunesse d’un Fondane dont on vient de découvrir en français des chroniques sur le judaïsme (Entre Jérusalem et Athènes, B. Fondane à la recherche du judaïsme, Éditions Parole et Silence, 2009). Textes réunis par Monique Jutrin et traduits par Hélène Lenz.

 

 

 

 

 

 

Et puis vous enseignez en langue vulgaire.
Il n’y a d’hérésies qu’en latin.
Renan, L’Eau de Jouvence

 

Suis-je assez clair ? Culture et enseignement sont des entités. Il existe une seule culture : la classique. Il existe un seul enseignement : le scientifique. Aujourd’hui, on dispense culture et enseignement du haut d’une chaire et ils sont aussi inefficaces l’un que l’autre. Six ans de latin au lycée permettent tout juste de traduire quelques chapitres, quelques centaines de vers de Cicéron, Virgile, Ovide. Aussi ne connaît-on ni Cicéron ni Virgile, car des chapitres isolés de Cicéron et de Virgile ne sont ni Cicéron, ni Virgile. Ce résultat justifie-t-il que le latin soit maintenu au lycée ?
(Le grec en a disparu depuis longtemps, même en Roumanie où il constituait de fait le premier fondement de notre culture). Oui, soutient Francis de Miomandre* : ne pas savoir le latin mais l’avoir connu, l’avoir fréquenté est un certificat de bonne éducation et un début de goût. Tracasse-t-on un élève pendant six ans pour un si faible résultat - pour un arrière-goût de vers jamais digérés, mal mémorisés ? La France tient en tout cas à conserver la tradition du latin ; sa langue n’est-elle pas un jargon latin ? C’est l’intérêt des Roumains que d’adopter la même conduite : s’il y a quelque chose de latin en nous, c’est à bon droit que le latin est aussi notre langue.

Le sort de l’enseignement scientifique n’est pas plus heureux. Un esprit pénétrant, paraît-il, a décidé de diffuser des extraits et résumés de toutes les sciences - absolument toutes. Sur ce plan, ce qui restait intéressant, c’était les idées générales - les seules dont se dégageait une notion de culture. Or, les idées générales (la civilisation grecque apportait-elle autre chose ?) sont considérées comme superflues dans les sciences « exactes ».

Un enseignement bien organisé remédierait à ces manques en exigeant que les sciences « exactes » soient apprises dans la nature ou en laboratoire. L’élève prendrait ainsi plus largement contact avec elles, il éviterait autant que possible l’exercice de mémoire. Car la méthode de l’enseignement scientifique aussi est connue : l’élève sait des formules mais non la chimie, il connaît des problèmes mais non l’algèbre, des vertèbres mais non l’anatomie, il sait des dates mais non l’histoire, il connaît les espèces mais non la zoologie. Par bonheur, sorti de l’école, l’adulte oublie ce qu’il a appris ; s’en souvenir lui ferait traîner toute sa vie un poids l’encombrant sans jamais lui être utile. En pareil cas, l’enseignement n’est pas un danger mais un superflu. Sa suppression allongerait de deux décennies la vie
de chacun de nous. Il pose donc un problème de longévité.

A présent, ne confondons pas la science avec l’enseignement scientifique. Si l’enseignement n’a jamais créé que des imbéciles, la science a créé jusque dans ses résultats, aujourd’hui pratiques, une nouvelle attitude : l’esprit de curiosité. L’expression de cet esprit précise l’idée de Lessing : on n’aime pas la vérité mais sa recherche. Voilà la science devenue à son tour, pour un esprit ouvert, un but et un moyen.

Lessing a été un dilettante, de même que Goethe fut un dilettante. Pour quelques hommes cette fois, la science se transforme en culture. Le dilettante : voilà le type supérieur de toute culture.
L’enseignement scientifique est en mesure de créer une race normale, complète, d’hommes utiles à la société. La culture classique peut-elle créer une race autre qu’infirme ? Le diplômé scientifique peut ignorer Virgile sans dommage. Mais le diplômé de lettres classiques peut-il ignorer Newton, Darwin ? Si un gouffre sépare la culture classique de l’enseignement scientifique, rien ne sépare en revanche la culture classique des idées générales. Dans l’esprit de ceux qui se vouent aux anciennes civilisations, il va falloir réveiller cet esprit de curiosité ne faisant en dernière analyse avec la culture classique qu’un seul et même objet.

Détachées des contingences, de toute utilité pratique, les idées générales concourent avec l’étude des langues classiques pour former le type supérieur dont s’enorgueillissent les vieilles civilisations.

Sans doute, l’adulte formé à cette école, est un livresque ; son instinct de vitalité est stabilisé, on n’attend de lui ni démagogie patriotique ni démagogie démocratique. Schopenhauer demande qu’un tel individu soit exempté du service militaire, car « chaque acte de la vie du soldat exerce sur lui une influence démoralisatrice ». Comme nous sommes loin de l’idéologie pragmatique ! et loin de la théorie requérant de l’homme nouveau le plus possible d’instincts - les plus primaires possible !
Ne distinguons plus la culture classique de la culture scientifique. Aujourd’hui, la culture classique ne peut plus exister comme autrefois ; elle doit couronner l’étude des idées générales, la somme et l’essence des sciences pratiques. Les deux races produites par l’enseignement, les utilitaires et les dilettantes, quoique séparées par une formidable distance, ne seront plus séparées par un fossé. La différence entre elles sera de qualité, non de matière. (…)

Le diplômé classique faisant de son étude un but sans autre utilité que la satisfaction ressentie, exercera son
âme à des voluptés plus grandes, plus difficiles. Lui seul possédera le cheval permettant d’entrer dans Troie, les haillons autorisant à tromper le divin porcher Eumée. Il sera dilettante - au sens où, écrivant la Théorie des couleurs, Goethe était dilettante - il sera un artiste dans le sens où, présentant en dialogue sa philosophie, Platon était artiste. La vie intérieure s’exerce au détriment des instincts possessifs (dont l’instinct sexuel vient à mes yeux en dernier) et la noblesse intellectuelle se légitime en fonction de la vie intérieure. Le dilettante approche la vie à travers des images ; il désire en images et se satisfait par ce biais. Voilà pourquoi il ne peut exister de problème moral pour l’artiste. La morale existe là où il n’y a pas de moralité et l’art qui remplace la possession par des images supprime
le monde moral. Détenant la vie en images, l’artiste supprime tout le monde moral. Possédant la vie en images, l’artiste se plie sans contrainte à la morale, de même que Ixion possédant Junon a possédé sa seule apparence, selon la volonté de Jupiter.

                                   Sburatorul literar,
           le 20 octobre 1922, pp. 325-327.


* Romancier français, critique et traducteur (1880- 1959). (N.d.T.)

 

 

 

 

 

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Nous continuons notre présentation du théâtre d’Alina Nelega par un texte qui rappelle sa préférence pour une certaine forme dramatique, le monologue, mais dont le ton et la thématique s’inscrivent dans un domaine complètement différent. Si Amalia respire profondément, texte présenté précédemment dans notre revue, racontait dans un raccourci poignant et drôle en même temps, l’histoire récente de la Roumanie à travers la destinée d’une pauvre fille, avec Kamikaze, les couleurs sont définitivement noires, l’horizon universel… Kamikaze, ou la voie des acteurs solitaires... Pourquoi encore des monologues…
Si Alina Nelega a choisi comme sous-titre de son volume de théâtre Kamikaze, « Monologues et monodrames pour acteurs et actrices », ce n’est pas par peur de s’attaquer à des structures théâtrales plus complexes : au contraire, il s’agit ici d’un choix délibéré pour ce type de forme dramatique. Tout d’abord parce que, dramaturge et metteur en scène, pratiquant le théâtre au quotidien, elle aime écrire pour les acteurs, qu’elle connaît et qui, dit-elle, «l’inspirent ». Dans une interview filmée pour le DVD qui accompagne son recueil de théâtre, Alina Nelega raconte comment pendant les spectacles elle aime rester dans la salle regarder les acteurs, suivre leurs corps, leurs gestes, leurs voix… Pour écrire, elle a besoin de cette présence mouvante et vive, comme un gage de vérité, d’authenticité. Son théâtre laisse la première place à l’acteur et à la parole. C’est elle qui fait naître l’image, qui peuple la scène de fantasmes et fait se confronter avec fracas les êtres. Mais le monologue porte aussi en lui, selon elle, une forte charge expérimentale, matière plus souple, plus explosive, en prise directe avec la vie, en contact plus immédiat avec le public.
Kamikaze est un texte à deux voix, deux monologues qui se suivent, sans s’interpénétrer réellement, mais avec des points de contact ou de frottement entre deux discours irrémédiablement opposés qui font jaillir des étincelles et de vives flambées jusqu’à l’explosion finale.
C’est un texte d’une rare violence, qui atteint parfois l’incandescence dans la cruauté et la précision de l’horreur, une abjection rachetée in extremis par la mort et par le désespoir noir du survivant.
Un couple, durant sa nuit de noces, règle ses problèmes. L’homme parle le premier, un bourgeois bien rangé, dévoyé par un amour qui l’a poussé jusqu’au crime, et qui est prêt à recommencer une autre vie avec la femme dont il a tué l’amant. La réplique de la femme, une marginale violente qui brûle sa vie, l’anéantira à chaque parole, à chaque geste. Mais, détrompez-vous, Camille, Kami, ne le tuera pas, elle agira selon la loi des kamikazes… et la vengeance ne sera que plus cruelle.
Kamikaze a été crée en 2005, dans une mise en scène de l’auteur, au Théâtre Ariel de Tîrgu Mures.
En 2007, la pièce a été traduite et jouée en allemand au Théâtre Allemand d’État de Timisoara. Participation à de nombreux Festivals et tournées en Roumanie.

L'extrait présenté est la première partie de la pièce, le monologue de l’Homme, Christi. Le texte se poursuit avec le monologue de la Femme, Kami.

                                                   Mirella Patureau

 

 

 

Kamikaze 



Même si tu n’aimes pas entendre ça, sache que tout est arrivé à cause de toi. Si je ne t’avais pas rencontrée, il serait toujours en vie. T’as pensé à ça ? Telle que tu te tiens maintenant devant moi à me regarder, t’y as pensé ? C’est comme ça que tu te tenais alors, au bord de la route. Abasourdie, inutile.

Tous les deux nous nous sommes arrêtés en même temps. Mais toi, t’es montée sur la Hell’s Baby, et t’es entrée dans notre vie, comme ça, en autostop. Un beau jour d’octobre, quand les feuilles jaunes et rougeâtres des arbres au bord de la route flottaient et voltigeaient autour de vous, dans le vent que vous faisiez se lever.
Et des feuilles se sont accrochées dans ses cheveux, et dans les tiens aussi, comme si vous étiez frères, dans un inceste d’automne. Et moi j’ai été obligé de vivre avec ça. Être témoin de
ça, voir tout ce qu’il te faisait, comment il te possédait au moindre signe, comment il t’humiliait, te torturait et surtout comment tu te fichais de tout : de ses putes, de ses pensions alimentaires, de ses deux procès pour viol…
de tout. Comment tu te moquais de ta vie. Tu devrais te réjouir de ce qui est arrivé.

Voilà, je te dis tout. Mais je te demande moi aussi quelque chose : que tu vendes sa superbe, sa merveilleuse chopper d’exposition, son glorieux engin, que tu vendes sa Hell’s Baby ! Ah ! Ah ah ah ! Parce que j’ai le droit de te demander quelque chose, n’est-ce pas ? Quelque chose qui te fasse un peu mal, n’est-ce pas ? Les morts avec les morts - tu me l’as promis. Les morts avec les morts - les morts avec les morts - c’est comme ça que vous hurliez quand vous l’enfourchiez, la Hell’s Baby - les morts avec les morts, et vous décolliez, et jusqu’à ce que je vous rattrape vous vous la mettiez quinze fois, et comme vous aviez l’air innocent quand vous m’attendiez au bord de la route… Comme tes yeux brillaient, je crois que tu aimais me voir arriver là-bas couvert de poussière et muet de colère… Comme tu montais derrière moi, suave et candide - après t’être roulée avec lui comme une chienne en chaleur - et ton odeur âpre, de jument - dans mon dos - et moi - toujours le deuxième… comme un con, comme un idiot.
Tu me prenais légèrement par la taille et tu me susurrais : « démarre tout doucement », après quoi il venait de derrière en hurlant, les cheveux flottant dans le vent, et il ralentissait et je sentais tes genoux qui me piquaient tandis que tu te levais doucement et que tu passais un pied sur sa chopper et moi je devais regarder devant moi et faire gaffe à la route, ni trop vite, ni trop lentement - exactement comme lui, au même rythme que lui, pour que tu puisses passer de l’autre côté. Tu te tenais droite, avec une jambe appuyée contre mon dos, avec l’autre à sa recherche, mais en nous chevauchant tous les deux…

Et je regardais derrière, dans le rétroviseur, et je voyais comment tu enlevais ton tee-shirt, tu l’agitais au-dessus, la tête dans le vent, et le vent écrasait tes seins et ton ventre et te poussait les épaules en arrière. Tu pouvais à peine tenir la tête sous le casque lourd, le visage complètement couvert par le viseur fumé. Toi, avec ton genou pointu et ta cuisse brûlante derrière mon oreille. Je regardais devant moi et je voyais l’étonnement et je voyais la peur et je voyais la mort qui se réfléchissait sur les visages de ceux qui venaient vers nous et j’entendais ton rire sous ton casque ; le rire que personne n’entendait, pas même lui. La première fois j’ai cru à une panne de moteur mais après, je me suis rendu compte que c’était autre chose. Ça venait de quelque part de sous la peau, d’autour de toi, comme le roucoulement d’une tourterelle, ton rire secret, notre rire… même avant la pirouette finale, quand tu lançais tous les vêtements dans le vent et te penchais en avant, tu t’abandonnais entièrement, de tout ton poids, dans le vent que nous avions fait se lever. Ça durait parfois assez longtemps, et il n’était pas facile d’accélérer en même temps que lui, comme dans une danse de mort, où l’appât, la victime, la première ballerine, c’était toi. Parfois ça durait dix - quinze minutes jusqu’à ce que ces connards qui te voyaient nue se renversent ou freinent brusquement ou perdent tout simplement le contrôle du volant ou fassent un arrêt cardiaque. Alors surgissait le cri, par dessus le bruit de tôle fracassée, par-dessus le grand boum de l’explosion et le hurlement de nos moteurs…

C’est fini. C’est tout. Je ne peux plus. Dis au moins que tu vas essayer…

Qu’est-ce que tu veux, femme ? Tu veux tout entendre ? T’es pas bien autrement que si quelqu’un te crie la vérité en face ? Oui, c’est moi qui l’ai fait, oui, c’est moi qui l’ai baisé, oui ! Parce que je ne pouvais plus supporter. ça t’étonne ? J’étais devenu meilleur que lui. Aucun de nous ne pouvait plus le supporter. Ni moi, ni lui.

Il t’a perdue comme une bouteille de whisky ou comme une vieille bagnole, il a parié sur toi et il t’a perdue. Et c’était la seule chose que je voulais, pour toi j’aurais renoncé à tout : au métier, à la dignité, à la vie. Mais toi tu me regardais comme un quidam, je ne te plaisais même pas un peu… Tu n’avais d’yeux que pour lui. Moi j’étais malade après toi, et toi… J’étais fou, je suis fou - maintenant aussi je suis fou, tu ne vois pas ?

Alors j’ai enfourché sa chopper pour la première fois. Chaque fois je le battais au même endroit, je savais que maintenant aussi ça me réussirait. Il disait que le moteur était plus stable dans les courbes. Et qu’on échange, dit-il : bien, dis-je, mais si je te bats encore, qu’est-ce que tu me donnes ? Ce que tu veux, dit-il. Je vais t’avoir, hurlait-il, tu verras, je vais t’avoir. Trois fois on a couru en ligne droite et trois fois je l’ai eu. Il meuglait comme un taureau : que veux-tu ? N’importe quoi. Kami, je veux Kami. Il a ri.
Peut-être que tu ne me crois pas, mais il a ri comme un dément. C’est tout ? Prends-la, tu peux la baiser toute entière. Je te jure, ça a été comme ça. Après quoi il a démarré. Toi, t’étais là, au bout. T’as vu comment il est entré dans la balustrade, t’as vu l’explosion - les morceaux - de lui - ensanglantés et carbonisés qui se sont envolés. Personne ne pouvait plus le sauver. Ni même moi.

Ce fut tout. Tu devrais te réjouir. Il t’aurait tuée, vous auriez pu un jour vous prendre un arbre. Ou vous seriez entrés dans un camion qui venait d’en face. Et tu n’aurais même pas su que t’avais vécu, tu serais morte pour rien. Voilà ce qu’il te donnait, lui - une mort dans le vent, la mort, pas l’amour… et le frisson froid du jeu, la tentation de la terreur. Tu crois que je ne sais pas ce que ça signifie ? Après les accidents, quand vous disparaissiez dans les bosquets pour tirer un coup, moi je suivais l’ambulance et j’entrais dans l’hôpital avec eux et j’entrais directement dans la salle d’opération. Il n’y avait jamais assez de médecins pour vos victimes, et je cousais, je réparais, parfois je leur fermais les yeux. Sans casque et avec les cheveux cachés sous le bonnet vert, tu crois que quelqu’un pouvait me reconnaître ?… C’est ça le jeu avec la mort, lui arracher ce que tu lui as donné, comme je l’avais fait avec Duke. Lui aussi c’était le résultat d’un jeu, et il était ma capture. Ma proie. Quand il a renoncé à toi il a signé sa condamnation.

T’as jamais été sûre, n’est-ce pas ? Oui, j’ai trafiqué mon moteur, je l’ai baisé, oui. Oui, j’ai bricolé la direction. Et je ne regrette rien. Il n’y a plus eu depuis de gens qui soient morts dans des accidents, dans « la courbe de la mort », n’est-ce pas ? Maintenant c’est calme, c’est fini. Et toi t’es en vie et tu payes tes dettes. Je ne suis pas un abruti. Je sais pourquoi tu t’es mariée avec moi : pas par politesse. Pas à cause de tes bonnes manières. Par intérêt. Tu n’avais plus personne. Sache que je m’en fiche, j’ai assez d’amour pour nous deux. J’en ai assez pour t’en donner à toi aussi. T’en veux ? Tu pourrais commencer, comme ça, par jeu, par faire un peu semblant que tu m’aimes… Parce que je t’ai sauvée… Je l’ai tué, pour te sauver. Un peu de reconnaissance, un peu de mensonge… tu veux ?

Allons oublier tous les deux. Tu veux ? Comme s’il n’avait jamais existé…Tu veux ? Oublions-le, Kami, oublions-le. On va vendre Hell’sBaby et on va émigrer au Canada. Et quand tu mourras - de vieillesse - tu seras très belle sur ton catafalque en dentelles, mais jusque là tu vas vivre… Tu auras des enfants, des petits-enfants, peut-être même des arrière-petits enfants, tu vas laisser derrière toi une famille, tu seras une épouse, une mère… Je veux des enfants, je veux au moins trois enfants, tu entends ? Quoi de plus beau que d’avoir des enfants… Deux garçons et une fille. Mark, Eric et Nicole. Non, l’un devra s’appeler Christian, comme moi. Marc, Christian et Nicole-Camélia, comme toi. Christian junior on en fera un médecin. Marc on en fera un avocat et Nicole on la mariera avec un de leurs copains de fac. Tu veux ? On se construira une petite maison avec piscine et on aura derrière un verger de noyers, et les dimanches on ira au Zoo et on prendra des photos. On fera des excursions dans la forêt et manger les sandwiches que tu auras préparé et on rira de toi, parce que tu ne sauras toujours pas faire la cuisine… Et on invitera nos amis à un barbecue une fois par mois. Et moi, je préparerai les grillades, et toi, tu te promèneras en maillot de bain et je m’amuserai quand les autres baveront après toi, mais n’oseront pas bouger le petit doigt. Parce qu’on aura des amis avec de la classe, des directeurs exécutifs, des présidents de banque, pas de la racaille. Tu prendras le thé avec leurs femmes, beaucoup plus grosses et… Ah… quoi… et plus vieilles… Tu iras… quoi… faire les courses… tant que tu voudras… et tu auras des robes et des parfums… ah… ça oui… Et une petite voiture... Donc… Ah… une petite Ford... bien… comme ça… viens... Ou une Toyota… petite et rouge… toute en cuir... Oui, embrasse-moi... Embrasse-moi… avec laquelle tu iras au marché… Je savais bien que je te plaisais un peu… amener les enfants… à l’école… en… ah…

(Kami l’attache au lit avec des menottes comme dans un jeu érotique, l’immobilise, fait semblant de l’embrasser, mais au contraire, elle en profite pour le bâillonner.)

                                                                                                                  

KAMI
CHRISTI
Chambre nuptiale. CHRISTI - habillé en marié est assis sur le lit. KAMI - en mariée, un peu plus loin que lui, debout.

CHRISTI
Bien, OK. Mais, en réalité, sois sincère avec toi-même, à quoi ça sert ? Bien. Bien, je le fais, que le diable m’emporte. Finito, c’est fini. Je le fais. Mais, merde, pourquoi as-tu besoin de ça?... A quoi ça te sert ?

Maintenant que nous ne sommes que nous deux, et que tout le reste est sous terre. Et que moi je suis tout ce qui te reste. Je suis tien. Et je suis ici. Tu peux me faire n’importe quoi, je suis prêt. Voyons, je suis curieux. T’as de l’imagination ou c’est seulement lui qui en avait ? Quelle était ta contribution ? Montre-moi, fais-moi ce que tu lui faisais à lui… N’importe quoi… n’importe quoi…

Mais non, ça ne te suffit pas, rien ne te suffit, tu veux tout savoir, chaque instant, minute après minute !... De quel droit me demandes-tu ça ? Que dirait-il s’il te voyait maintenant ? Tu crois qu’il n’y avait que toi qui l’aimais ? C’est moi qui l’ai connu le premier. Et il a toujours été un fauve bourré d’adrénaline même sans toi. Il ne te l’a pas dit, n’est-ce pas ? ça il ne te l’a pas raconté, n’est-ce pas ?

Bon. Bon, j’étais de garde, OK ? Tu sais n’est-ce pas ce qu’un chirurgien voit lorsqu’il est de garde ? Au moins tu regardes ces séries imbéciles à la télé - des os, du sang, de la charpie. Je m’étonne qu’il ne t’ait pas raconté ça. Qui l’a sauvé ? Ou ce qu’il restait de lui. Parce qu’il n’en restait plus grande chose. Le grand Duke, le géant de la moto, avait l’air d’une limace. Il dégoulinait, s’écoulait sur la civière, parmi des membres arrachés, des organes, des éclats d’ébonite et de ses propres dents. Ah, tu ne savais pas qu’il avait une prothèse dentaire, même toi tu ne sais pas tout sur lui. Il fallait deviner son sexe - quand on l’a regardé la première fois on ne s’est même pas rendu compte s’ils étaient plusieurs- tellement il y avait plein de sang, de vase, ça puait l’essence et sa patte carbonisée dans la botte se détachait en lambeaux. Quand on l’a amené, une infirmière est devenue toute verte et s’est mise à vomir partout dans la salle de plâtrage. Personne n’avait envie de s’occuper de lui, un hamburger de viande humaine - je croyais qu’il était déjà mort et sans moi il l’aurait été. Il t’a dit ça ? Qu’il me devait la vie ?

On a travaillé plus de trente heures sur lui : moi, un neurochirurgien et un autre collègue qui faisait de la plastie. On était crevés, on dormait à tour de rôle. On lui a fait des greffes de peau, même un petit transplant. On lui a cousu des oreilles, des doigts, on lui a remis les os brisés en place. Sa chance a été qu’il avait un cœur solide. Pratiquement, on l’a refait tout à neuf, de la tête aux pieds, on lui a même suturé le pénis. Joliment, patiemment. T’as vu une seule cicatrice ? ça a été la plus longue opération de l’histoire de l’hôpital, ils sont même venus d’Euronews. Ils ont fait un reportage sur moi. Le nouveau docteur Frankenstein, c’est comme ça qu’ils m’ont appelé. Béton, non ? Même sa mère n’a pas travaillé autant quand elle l’a mis au monde. ça a été le début d’une belle amitié.

Pourquoi tu me fais ça ? Pourquoi ? POUR QUOI ? Putain, qu’est-ce que tu veux encore ? ça t’excite, n’est-ce pas ? T’aimes me torturer… t’es sadique, tu l’es !… je le sais bien, on le voit quand tu chevauches son engin. Comme si c’était lui, comme s’il était encore vivant et toi sur lui - mais ce n’est que sa chopper - lui, il est mort, ne l’oublie pas, il est mort. Tu l’as vu, nous l’avons vu tous les deux, cette putain de moto ce n’est pas lui, il est en dessous, sous terre, plein de vers et il pue, ce n’est même pas un cadavre, c’est une poignée d’os liquéfiés, une charogne - maintenant il ne peut plus rien ! Il ne l’enfourche plus, vous ne vous tirez plus à 250 à l’heure, tu n’as que cette machine-là, ce vibreur nickelé que tu ballades. Tu crois que je ne vois pas comment tu ouvres le garage et comment tu la caresses et l’essuies, et l’humidifies ? Il est mort - mets-toi bien ça dans la tête. Je suis tout ce qui te reste.

Je me tais pas, t’as voulu tout entendre, alors écoute ! Tu veux savoir ce que j’ai trouvé chez lui? Peut-être le fait qu’il était si différent de moi - je n’ai aucune sorte de dépendance - je ne bois pas, je ne fume pas… même pas de l’herbe. Je ne suis pas workaholic. Je ne suis pas pervers, je ne suis même pas dépendent de l’ordinateur… Je suis un homme équilibré, je ne fouille pas dans les poubelles pour me satisfaire. Mes parents ont toujours été fiers de moi. J’ai été le premier de la classe du CP à la terminale, major de promo à la fac. Les professeurs m’aimaient. Mes petites amies m’aimaient, les parents de mes petites amies m’aimaient. Je suis un chirurgien doué. J’ai tout réussi. Tôt ou tard.

Tandis que lui… Y’a pas de dépendance qu’il n’ait pas testée. Il connaissait tous les types de sevrage, de la désintoxication à l’alcool à celle aux drogues dures. Jusqu’à la dernière dépendance - de lui-même. L’adrénaline. Être dépendant de tes propres sécrétions, comme si tu te dévorais toi-même. Plus rien ne lui suffisait. Il était dépendant de l’excès. Mais tu sais ça, n’est pas ?

Au début ce fut la curiosité. Je me suis dit : ça, c’est un cas, un médecin sur dix millions a l’occasion de rencontrer une chose pareille. Être refait, pratiquement à neuf, de la tête aux pieds. Je l’ai étudié tandis qu’il dormait, ensuite, quand on parlait, à la contre-visite, dans mon cabinet, les nuits quand j’étais de garde et que je ne pouvais pas dormir, et lui aussi ne dormait pas non plus. Il restait allongé sur le dos, avec ses yeux largement ouverts et les cheveux éparpillés sur l’oreiller, abandonné, comme une pute minable. Et alors je l’appelais chez moi. On l’amenait en chariot. On parlait et les infirmières lui faisaient des tisanes calmantes, et parfois il hurlait et pleurait. C’est comme ça que j’ai découvert la beauté sur son visage mal rasé et torturé, dans ses bras tatoués, sur son torse couvert de cicatrices. J’ai trouvé de l’innocence dans sa jambe amputée, de la grâce dans son boitement, dans son essoufflement j’ai trouvé de la dignité et de l’élégance dans son rire édenté. Si j’étais une femme… en fait, toutes les infirmières étaient folles de lui, et la première qu’il a baisée a été justement celle qui avait vomi ses boyaux quand elle l’avait vu. Coup de foudre. Je n’étais même pas envieux - je trouvais normal qu’il se les fasse toutes, je crois qu’il aurait pu me la mettre à moi aussi s’il avait voulu, et j’aurais considéré ça comme une expérience médicale. Le tout au nom de l’espèce humaine. J’étais aveuglé à ce point. Comme si j’avais perdu la tête. Jusqu’à ce que je t’aie rencontrée. Tu m’as réveillé.

Après qu’il a commencé à aller mieux, tant qu’il a été à l’hôpital, il s’est payé notre tête. Il donnait des rencarts à toutes les pétasses, la bande venait sous ses fenêtres et défilait avec des torches, il tenait des discours, et on ne s’est pas rendu compte, en réalité, que celui qui expérimentait c’était lui. Il testait son pouvoir sur nous, il vivait de notre compassion. Sa réserve était remplie des cadeaux des admirateurs, et, surtout, des admiratrices. Il a fait la une des tous les journaux. Après ce reportage sur Euronews, d’autres télévisions sont venues, et ce n’est pas moi, c’est lui qui est devenu une vedette. Les offres sont apparues aussi - avant de sortir de l’hôpital il avait déjà deux contrats - avec Kawasaki et Ducati. Sa vieille chopper était nase, après sa sortie de l’hôpital il a commencé à travailler chez Hell’s Baby.

Mais non, c’est ça ce que je hais chez les femmes. Il faut toujours que vous bousilliez tout quand quelque chose vous passe par la tête… Nous avons choisi, n’est pas ? Et toi aussi t’as choisi - t’es avec moi. Nous sommes ici, uniquement nous deux. Viens…
Jésus Christ, qu’est-ce que je vais faire avec toi ? Que veux-tu savoir encore ? T’étais là, t’as tout vu, t’as été avec nous tout le temps. Depuis le début jusqu’à la fin. Bien. J’AI DIT : BIEN !

Tout le monde le prenait pour un héros. Il avait sa propre bande de fans avec laquelle il vadrouillait partout. Moi je n’y allais que les week-ends et seulement si je trouvais quelqu’un pour faire mes gardes. J’ai commencé à m’habiller en cuir, je me suis fait un tatouage sur un deltoïde, j’ai laissé pousser mes cheveux… Je me regardais dans la glace et je trouvais que je lui ressemblais, et ça m’étonnait. J’ai commencé à négliger mes patients, je les regardais comme des victimes. J’ai été plusieurs fois proche de la faute professionnelle. Je ne pensais qu’aux jours où on pouvait être ensemble, on enfourchait nos engins et on partait…Au début on était environ vingt, trente, ensuite moins, de moins en moins nombreux, jusqu’à ne rester que nous deux. Moi et lui. Alors on roulait à fond sur des aéroports, sur des routes nationales, sur des autoroutes. Plusieurs fois j’ai failli m’écraser contre la balustrade. Mais j’ai presque tout appris sur le vent et la mort.

Comment c’est quand on roule avec le vent : on l’attise, d’abord comme une brise, ensuite il devient un courant léger, après c’est lui qui te porte, plus vite, de plus en plus vite - avec les oreilles bouchées, les yeux embrouillés - tu trembles et ta peau se refroidit, et tes mains glissent sur le guidon, les choses s’enchevêtrent, et toi avec elles, jusqu’à ce que tu ne saches plus qui conduit la chopper : toi, le vent ou peut-être quelqu’un d’autre, quelqu’un de très grand, très puissant, tout-puissant, et tu te laisses aller à sa guise, tu pourrais t’élever dans l’air, qu’il te porte sur ses ailes, c’est quelqu’un à qui on peut se fier complètement, il est au-dessus et en-dessous, partout, en toi et en dehors de toi, quelqu’un qui t’aime d’un amour total, mais même ça, ça ne compte plus, tu deviens un élément de la nature, et tu te laisses conduire, tu ne peux pas perdre, la peur disparaît, et quand tu te dis, c’est fini, c’est ça, c’est ça, clic ! Tu commences à contrôler, tu deviens intangible, insensible… et tu rentres en toi, tu es au-dessus, tu es le maître, comme si des stades entiers t’acclamaient, tu es le premier, tu es…. HOA ! HOA !

Imbéciles…

Oui, je suis comme ça, j’ai été habitué à être le premier. Il n’a pas aimé ça. J’étais le seul avec qui il pouvait être en compétition, et plus je l’aimais, plus il me détestait. Tu ne croyais pas que je pourrais dire ça un jour ? Je m’en fiche, que tu me croies ou non, c’est moi qui l’ai aimé avant toi. J’ai goûté au vent et à la mort avant toi. C’est ça l’amour, disait-il, c’est ça le goût divin : vent et mort. Combien de fois ne l’ai-je pas entendu dire… et toi aussi tu l’as entendu, n’est-ce pas ? Il te le disait à toi aussi, n’est-ce pas ? Comme t’es naïve…


                                                

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  • : Seine & Danube est la revue de L'Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (ATLR). Elle a pour but la diffusion de la littérature roumaine(prose, poésie, théâtre, sciences humaines)en traduction française.
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Parutions récentes :
•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
•Le recueil de poèmes de Doina Ioanid est enfin en librairie. Boucles d’oreilles, ventres et solitude, dans la traduction de Jan H. Mysjkin est paru en novembre aux éditions du Cheyne.
Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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Faustine Vega

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