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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 20:00

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N6Cet extrait de Feuilleton socialiste met en scène le narrateur et deux de ses amis, aux confins de l’enfance et de l’adolescence. Leurs jeux un tantinet dangereux les entraînent bien plus loin qu’ils ne le voudraient. Pour leur donner un sens et se grandir à leurs propres yeux, les enfants font feu de tout bois : ils seront à la fois les contestataires d’un régime répressif et humiliant et ses purs produits, défenseurs des pauvres, à l’instar des figures de haïdouks et de rebelles dont la propagande communiste fait l’éloge. Sur une réalité roumaine assez sordide, présentée avec humour et ironie, vient se greffer l’imaginaire des films américains mais aussi celui des romans de Jules Verne. 

 

Téléphonez-moi

(p. 60)

La première fois que j’ai pioché dans le bien public, dans le bien du peuple entier, c’était à l’été 1984. J’ai commis cette infraction avec les Jumeaux, lesquels avaient la mauvaise habitude de toujours être d’accord avec mes idées, aussi stupides ou dangereuses fussent-elles. En fait, je me donnais vraiment la peine de découvrir jusqu’où je pouvais aller avec mes bêtises, tandis qu’ils acceptaient à qui mieux mieux toutes mes folies. Les Jumeaux étaient univitellins, ou quelque chose dans le genre, on ne pouvait pas les distinguer l’un de l’autre. Ils habitaient dans l’immeuble voisin, nos balcons se faisaient face et on communiquait assez facilement de façon codée. On levait les bras dans toutes sortes de positions, en utilisant un code qu’on avait piqué dans quelque roman de Jules Verne, car à l’époque il n’y avait pas de téléphone fixe dans notre appartement. Nous avons reçu plus tard l’autorisation d’avoir une ligne téléphonique, mais uniquement en dérivation avec nos voisins de palier.

Suite à un film que j’avais vu à la Cinémathèque, j’avais surnommé les Jumeaux Butch et Cassidy. Mais comme les gamins des immeubles voisins n’avaient aucune culture cinématographique et qu’ils n’apprenaient pas l’anglais à l’école, ils ont fini par les appeler Fesses. Cela ne dérangeait pas plus que ça les Jumeaux, si bien que la paire de Fesses et moi-même avons décidé un beau jour de commencer notre carrière de bandits, eux pour honorer leur surnom, moi parce que je détestais le camarade qui enseignait la technologie des matériaux. Le coup porté au régime devait être de nature financière. Ce n’était pas parce que l’argent nous aurait fait défaut. Les parents des Jumeaux travaillaient quelque part au Comité Central du département. Quant à moi, ma mère me passait tous les caprices, se sentant probablement coupable du fait que j’étais orphelin de père. La raison principale de nos agissements a été le fait que notre prof principale a emmené notre classe au cinéma en nous faisant payer les tickets d’entrée, alors même que ceux-ci étaient gratuits. Il s’agissait du film Horea, avec Ovidiu Iuliu Moldovan dans le rôle principal. Quand le héros a fait son apparition j’ai remarqué à voix haute que l’acteur avait une calvitie qui le faisait ressembler à un samouraï renégat. Je venais de voir Les sept samouraïs à la cinémathèque « Patria », et il me semblait que son ensemble chemise et bas avait l’air d’un kimono qu’on n’avait pas lavé depuis deux-trois décennies, si bien que nous avons tous les trois éclaté de rire, et le camarade Nelu, le professeur de « techno », nous a obligés à quitter la salle de cinéma. « Dehors, idiots, vous n’avez aucun respect pour les martyrs de la nation», avons-nous encore entendu tandis que du coin de l’œil je voyais Closca apparaître à l’écran avec une coiffure qui aurait fait mourir d’envie tous les membres du groupe Duran Duran.

Nous avons donc ri encore un bon coup et nous avons pris une décision radicale. Devenir des bandits des grands chemins. Si Pintea et Horea avaient pu le faire, pourquoi pas nous ? C’était dans la logique de célébrations du Parti. Notre décision a été encore plus ferme vu qu’à partir de 17h il y avait une coupure d’électricité dans le quartier Rogerius pendant deux heures, jusqu’à sept heures du soir, et quand les lumières s’allumaient en Hongrie il devenait évident que la Roumanie était plongée dans le noir, alors que l’Etat voisin et ami se portait beaucoup mieux en terme d’électricité. Parfois nous montions en haut de l’immeuble et on attendait cinq heures de l’après-midi, juste pour assister au spectacle des lumières qui s’éteignaient sur le boulevard Dacia, jusque loin vers Bors, ce qui donnait à la ville une aura fantastique, surtout que la trainée lumineuse s’arrêtait brusquement et recommençait quelque part au loin, vers Biharkerestes. « La Hongrie sans électricité égal la Roumanie » ; je faisais mon intéressant en citant Lénine, que j’avais commencé à étudier sérieusement une fois que j’étais devenu l’adjoint du commandant d’unité. « Hé, les gars, regardez-moi ça. Les Huns se moquent de nous ! », a dit à un moment donné l’un des deux Fesses. « Vous ne voyez pas qu’ils allument aussitôt que ça s’éteint chez nous ! » Nous avons donc tous allumé des cigarettes Marasesti que j’avais volé à mon beau-père et on a commencé à fumer au milieu des antennes de télévision, la plupart dirigées vers Budapest. C’est là que le plan du grand braquage est né. La cible : les boitiers des appareils téléphoniques de l’Etat.

A notre grande déception, l’opération en soi s’est avérée assez facile, car les téléphones publics étaient plutôt mal protégés et le métal de la serrure pouvait être facilement fissuré avec un tournevis cruciforme. De plus, on pouvait les ouvrir et avoir aussitôt accès à la boite contenant la monnaie, et lorsqu’on refermait le couvercle il n’y paraissait plus rien. Evidemment, portés par la vague d’adrénaline de la criminalité, les deux Fesses ont décidé de continuer les attaques sur d’autres appareils – nous avions commencé par le téléphone installé sur la façade du cinéma Patria, là où nous avions été humiliés et pratiquement détroussés par les représentants du pouvoir étatique et de ses institutions pédagogiques. Ils avaient pris en ligne de mire un appareil près du restaurant « Ciresica », qu’ils tenaient pour responsable de la rétention répétée et non justifié de pièces de monnaie. Ce deuxième coup a été bien plus palpitant, car le restau était bondé, ce qui amplifiait largement le côté adrénaline. Nous avons manié le tournevis, nous avons rempli nos poches de pièces et nous avons couru comme des dératés vers le Parc des Enfants. Là-bas, devant l’Hôpital pour enfants, nous avons fait un nouveau coup, persuadés que nous vengions secrètement tous ceux qui s’étaient un jour servi du téléphone en question.

Notre aventure a vite tourné au cauchemar lorsque nous avons constaté que sur le trottoir d’en face se trouvait notre plus grand ennemi, l’un de nos camarades de lycée de la classe « scientifique », Vasile je ne sais-plus-qui, que nous appelions Haricot pour l’humilier et pour lui rappeler son tempérament flatulent et le pet qu’il avait lâché dans une colonie de pionniers qui récompensait les élèves pour la maîtrise des meilleures odes dédiées aux dirigeants du parti et de l’état, une colonie où nous avions subi un régime alimentaire sauvage composé de haricots et de patates. Le Haricot en question se considérait un grand séducteur : il avait du succès auprès des filles, peut-être parce qu’il avait un vélo « à quatorze vitesses » que son père lui avait ramené de l’étranger et qu’il faisait valoir dès qu’il le pouvait. Les Jumeaux et moi, nous nous arrangions pour le suivre lorsqu’il sortait avec une de ses collègues matheuses et on lui lançait : « Haricooooot ! Haricooooot ! »Il faisait semblant de ne pas nous voir pendant un certain temps, mais lorsqu’il se retournait vers nous, nous commencions à chanter un hymne hongrois : « Tigani, tigani dic, dic, dic, pasulij esik meg döglik ! », ce qui en traduction donnait à peu près « Tsigane, Tsigane, hop hop hop, tu manges des haricots et tu fais crac! » En un mot, nous faisions tout ce qui était possible pour que Haricot ne remporte aucune victoire érotique ou sentimentale. Mais le vent avait apparemment tourné. Haricot avait été témoin de notre infraction et il allait nous dénoncer à la Milice, voilà ce que nous avions compris en un instant. Si bien que, sans dire un mot, nous avons commencé une course folle à travers le parc pour nous arrêter seulement au sous-sol de l’immeuble des Jumeaux. Les poches remplies de monnaie sonnante, en serrant bien nos vêtements autour du corps pour ne pas perdre une seule pièce et en regardant sans cesse autour de nous, car le vélo de courses de Haricot aurait pu surgir derrière un immeuble, nous avions fait la course aux obstacles la plus épouvantable de notre vie. Une fois dans la cave humide des frères Fesses, nous avons partagé notre butin, vidant les pièces dans les bouteilles vides de lait collectées par la camarade Fesses, et dont le message proto-écologique, « rincer après utilisation », acquérait de nouvelles significations. Dans les huit bouteilles de lait bien remplies brillaient les tracteurs et les épis de blé de l’économie socialiste, mais nous ne pensions plus à la société du futur, chacun chiait dans son froc de peur de se faire attraper. Nous avons caché cinq bouteilles derrière les pots de sirop de myrtilles concocté par la mère des Fesses, puis nous avons gardé chacun une bouteille en guise d’économies réalisées par des élèves modèle.

Nous avons attendu pendant des semaines et des semaines que les forces de l'ordre viennent nous emmener et nous sommes convenus de ne pas dépenser un seul centime de cet argent volé, persuadés que les pièces de monnaie étaient numérotées et qu’un processus de surveillance de tous les règlements en petites pièces avait été lancé dans les unités du commerce socialiste. Nous avons caché les bouteilles encore et encore, puis nous avons fini par les oublier. Quand nous les avons retrouvées, cela faisait un moment que cette monnaie-là n’était plus en circulation et les frères Fesses n’étaient plus mes amis depuis bien longtemps.

1- La sonorité du prénom Butch évoque en roumain le mot « buci », fesses.

2 - Horea, Closca et Crisan sont les meneurs de la révolte paysanne de 1784 en Transylvanie. Comme leurs revendications concernaient surtout le statut des paysans roumains dans l’empire austro-hongrois, la révolte a pris un caractère national.

3 - Haïdouk du 17e siècle, défenseur des pauvres.

3 - Ville à la frontière entre la Roumanie et la Hongrie.

4 - L’ensemble des élèves d’une école constituait une unité de pionniers, dirigée par un élève « commandant d’unité ».

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Published by Seine & Danube - dans DE LA FICTION
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L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
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• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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