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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 10:07

 

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Trickster (2009), premier roman d'Ovidiu Pop, est du point de vue formel, un puzzle composénuméro4 d'une multitude de fragments dans lequel un narrateur protéiforme adopte les styles les plus variés: conte, narration, slam, etc. Les pièces de ce puzzle, de taille diverses, parfois d'une seule phrase, s'enchaînent selon des principes causals, chronologiques, introductifs, ou tout simplement sans raison logique apparente, fidèles alors à l'humour incisif et absurde du narrateur.

 

Le roman est construit à travers le prisme que représente le personnage/narrateur qu'est Doru. Plus que sa biographie, il s'agit d'une immersion dans le monde qui l'environne qui nous est donné à voir. Fils d'ouvriers fraîchement urbanisés dans les glorieuses années du communisme roumain, Doru est élevé chez ses grands-parents dans un petit village archétypal de Transylvanie, et bien que parfaitement sain, l'enfant refuse de parler. Les scènes quotidiennes où le narrateur revit les souvenirs de son enfance passent par le filtre de son imagination créative et sont alors rapportées avec un humour décalé où parfois se mêlent des créatures fantastiques comme le seraient le roi des scarabées ou un escargot géant.

 

L'écriture de Trickster, tant du point de vue de la structure que de la langue surprend toujours son lecteur par son ingéniosité, sa fraîcheur, son humour absurde, ses recherches et ses trouvailles, où à chaque nouvelle pièce du puzzle, le lecteur ne sait absolument pas à quoi s'attendre. Le roman est un habile mélange entre la recherche formelle et la création d'un univers fantastico-biographique dans le contexte de la Roumanie quotidienne des années communistes. (G.M.)

 

 

Les premières années de ma vie

 

Les premières années de ma vie, je les ai passées ici, le plus souvent dehors, à l'air libre, remuant le sol de la cour à la recherche de vers et d'insectes, partant à l'assaut de fourmilières, ou encore ramassant des cèpes ou des bolets.

Ce sont les années de mes grandes explorations ‒ dans le verger de pruniers, dans le labyrinthe de maïs et de chanvre, parmi les trous bouseux derrière l’étable‒, les années d'étonnements sincères ‒ devant le tonnerre, le prépuce ou Pépé ivre‒, les années de grandes espérance et de déceptions :

‒ A tué Bill le 'ti chien, pas tué Bill le 'ti chien, a tué Bill le 'ti chien, pas tué Bill le 'ti chien. A tué Bill le 'ti chien. L'a tiré dessus Pépé, cause de la rage...

Pour les autres, ce sont les Grandes Années du Silence ou les Années du Muet. De tout ça, je m'en souviens dans une cascade de sons, très musicaux, si ce ne sont les plus musicaux jusqu'à présent.   

Le Muet, c'est moi, parce que je n'ai pas parlé jusqu'à très tard, quand les autres de mon âge commençaient à aller à l'école et c'est même de ça dont il va être question par la suite.

Entre autres.

La maladie dont je souffrais alors s'appelle mutisme sélectif. Dans l'édition de 1994 du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM-IV), elle est définie ainsi :

 

Le mutisme sélectif se caractérise par l'incapacité de l'enfant de parler dans un ou plusieurs types de situation sociale, bien que l'enfant soit avancé du point de vue du développement au stade auquel la parole est possible.

 À propos des causes qui la provoquent, il existe un sérieux désaccord parmi les spécialistes. Pendant une longue période on l'a considérée comme une réaction à la brutalité physique ou émotionnelle. Des expériences comme le viol, les maltraitances, l'inceste ou une mère très possessive et un père absent (!) se comptaient sur la liste des violences. Les dernières études contredisent la théorie et placent les causes aux environs du concept d'anxiété sociale. Selon ces dernières, la peur est le déclencheur principal de la maladie. Peur des situations ou des hommes.

 Parce que nous ne sommes que des hommes...

 Prenant en considération ce qui est dit ici, il conviendrait de reprendre à zéro. Donc : les premières années de ma vie je les ai passées ici, le plus souvent dehors, remuant la terre... etc.

Ce sont les Années de la Peur. Ça serait donc ça?

 

Le premier souvenir des premières années de la vie

 

Bon, alors, voyons voir : elles commencent comme dans un conte... il était une fois, dans un village de montagne, très rustique, kitsch de rustique même.

Il était une fois comme d'innombrables autres fois après celle-là, donc rien qui sorte de l'ordinaire de ce côté là. Ça s'est passé comme ça : la mère Palaghie monte de derrière notre étable le sentier battu qui mène à la bergerie. C'est le matin. Un filet de fumée s'échappe doucement par la cheminée de la cuisine. Au puits, Pépé se penche par dessus la margelle et tire deux seaux d'eau. La mère Palaghie tire le cheval par le licol et marche lourdement. À l'échine du cheval pendent deux besaces à rayures et à pompons. Des bidons en alu et en plastique tintent discrètement à chacun de ses pas.

 'jour, dit la mère Palaghie.

Pépé sursaute, lève le seau. Le fond du seau heurte le rebord en bois du puits, et quelques gouttes d'eau tombent sur les cailloux et sur le bout de ses bottes.

 'jour, dit Pépé. 

 Brr, ho, Cicore....

La mère Palaghie caresse le museau du cheval. Elle met ensuite sa main sur la hanche et commence à parler. Son visage s'anime. Au coin de sa bouche apparaît un léger sourire. Pépé se gratte le crâne dégarni de ses gros doigts rustauds. La mère Palaghie tend le bras et désigne la montagne. Pépé regarde la montagne et hoche de la tête. Pendant ce temps, le cheval dresse les oreilles et piétine le sol de ses sabots.

Moi je reste à l'écart. Je vois toute la scène à travers les planches de la clôture.

C'est comme ça que ça commence. Comme un court-circuit. Une longue panne de courant et ensuite bzzt, la mère Palaghie monte sur le sentier et sa marche me met au monde. Je sais, c'est un peu existentialiste, un peu mis en scène et tout et tout, mais, bon, quel premier souvenir ne l'est pas?

La mère Palaghie je continue à la voir ensuite. Elle vient le dimanche après la messe et reste jusqu'au soir. Elle se met sur le tabouret pour traire les vaches qu'elle tire de dessous le lit et parle en sourdine. Son homme est parti avec les moutons sur la montagne et elle déteste être seule, surtout les jours de fête, quand il n'y a rien à faire. Moi aussi je suis là. Je trace des lignes et des points sur des feuilles et j'ignore tout le monde. Ces affaires-là ne m’intéressent pas. Dans ma vie, la mère Palaghie a joué son rôle mystérieux et maintenant elle peut disparaître tranquillement.

 

Trickster, d'Ovidiu Pop, éditions Polirom 2009, p. 95-97. 

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Published by Seine & Danube - dans DE LA FICTION
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