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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 10:06

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Le raki et le fiel donnent la force de franchir les journées, de marcher dans la rue ou de parler. Mais pour ne pas me ruer sur ceux qui croisent ma route, qui me crient que la souffrance anoblit, que la maladie est juste une épreuve destinée à nous racheter, afin de ne pas les bousculer, de ne pas les secouer, ces bonnes poires, j’ai besoin de toute la patience du monde ou peut-être juste de la peur d’être enfermée quelque part, là ou mes charmes ne pourraient plus me défendre. 

 ◊

Je ne veux pas être un bâtisseur obèse. Je ne veux pas m’adapter au rythme des grandes villes, ni grimper sur des gratte-ciels ni, sans doute, être la femme du jour en clichés instantanés. Je ne sais pas encore très bien ce que je veux, probablement. Parfois seulement, quand je retiens mon souffle pour entendre le tien, il me semble que tout est limpide et aussi frais que le linge qui sèche sur la corde, dehors, dans le froid.

 

Je regarde hypnotisée la grosse femme, enrobée dans son contentement et dans la fumée des cigarettes. Une flaque heureuse qu’aucun sursaut ne vient troubler. Un animal domestique. Je voudrais tellement lui ressembler, au moins de temps en temps.

 

Je me suis frotté la peau avec des aiguilles de sapin, avec de l’écorce d’arbre et de la sciure de bois, avec de la poussière et du sable. Je me suis frotté la peau jusqu’au sang, pour me défaire de tout ce que j’ai appris jusqu’à présent. C’est ainsi que je pourrai savoir ce que je désire vraiment, car cette pelote de chair ensanglantée ne peut mentir. Le hurlement sous la pluie acide non plus.

 

Je voudrais de plus en plus être une boule de bowling, d’un châtain brillant. Une bille de bowling n’a pas besoin de paradis artificiels, elle n’a pas de douleurs d’estomac ni de maux de tête. Elle roule et s’en va, encore et encore.

 

On me dit sans cesse d’arrêter de me fatiguer, d’arrêter de me tourmenter, de ne pas me débattre et en tout cas de ne pas être hystérique, de toute façon cela ne changera pas le cours du monde. Seule ma peau gonflera et j’aurai l’air d’un homard bouilli et dément. Mais moi, je suis une femme très têtue.

 

J’ai un collier de petits cailloux. Je les ai ramassés dans les gares, sur les routes goudronnées au ballast, dans les carrières abandonnées, dans mes chaussures, dans les fontaines des nouvelles terrasses, dans les sacs des amis. Tard dans la nuit, je me mets le collier autour du cou et je me faufile dans les rues. Pliée sous son poids, presque coupée en deux, je résonne sans arrêt, appâtant les renards dans les vitrines des magasins.

 

Hôtel blanc, avec des vases flottant sur les nappes. Des gens que le sel même du lac Techirghiol ne saurait porter. L’ongle pénètre profondément dans la nuque, tandis qu’une vieille frisée aux lèvres fardées susurre en me versant du vin rouge : c’est la vie, ma fille. Et je me demande ce que cela me ferait d’être sa fille. Je cueillerais peut-être toutes les roses de la ville pour les répandre sur elle. Rien ne saurait peut-être me sauver, ni les bienheureux peints sur les murs d’innombrables églises, ni les cœurs sains de ceux qui courent dans les parcs baroques à quatre heures du matin, ni même mon pantalon noir et son pli impeccable, rangé militairement sous l’écran de la télé. Et la serveuse ressemble de plus en plus à ma mère.

 

J’ai mal sans arrêt à l’épaule, à l’épaule gauche. Et véritablement, jour après jour, elle s’affaisse un peu plus, sans raison bien précise. Simple promesse faite à une femme mûre, avant de plonger dans un corps parfaitement étranger. Je te donnerai Vienne à emporter, samovar au brouillard, mercredi reinette chassant la nausée. Je t’apporterai des jours ensoleillés, des nuits de ferveur et la mer en chant.

 

Ma chair se languit. Touche-moi comme si tu ne me connaissais pas, comme si tes doigts ne savaient pas encore dessiner le contour de mes cuisses! Touche-moi comme si tu n’avais pas appris à me défaire en rêve, comme si le soleil ne devait plus jamais se lever! Touche-moi avec ton souffle et dissipe mon sommeil!

 

Ces derniers temps tout le monde me demande ce que j’ai fait de nouveau, ce que j’ai l’intention de faire, et je ne sais pas quoi répondre. J’invente quelque chose en vitesse, je fais semblant d’avoir des projets, des petits et des grands, même si je sais pertinemment que mes efforts sont vains. Que la tristesse est la seule à avoir survécu. C’est elle qui ballotte mon corps ici et là, qui me verse de temps à autre un verre de gin, m’habille et me pousse dans le monde. Ma tristesse dévergondée, qui me vend et me rachète en me frôlant à peine. Ma tristesse, millefeuille raté. La tristesse qui fait naître mes jours.

 

Je me sens reconnaissante pour ce jour de printemps passé ici au creux des montagnes, loin de la foule déchaînée. Journée ensoleillé, sans goût de laque et sans princesses fabriquées en une nuit. L’odeur de terre humide descend de Tîmpa[1], entre dans les poumons puis se répand dans le corps, si bien que demain je serai un jardin fleuri ou tout au moins un carré de tomates.

 

Finalement tout me trahit, ma peau, ma mémoire et mon pull turquoise déjà fatigué. Je vis dans l’ombre du mur, de la gouttière, sans journal, sans projets, sans destination précise. Je vis avec les jours qui défilent.

 

Mais que peux-tu bien faire dans ce bas monde, demoiselle, où seules comptent les blondes au goût poivré, les hommes aux coiffures d’acier hérissé, les poupées gonflables et les enfants précoces ? Pourquoi te promènes-tu dans les rues poussiéreuses comme un moineau sans plumes ? Tu ne vas pas me dire que tu crois aux promesses d’avant la naissance ?

 

J’ai gardé la chaleur de ton corps et maintenant encore, après l’étreinte, lorsque tu t’es retiré comme une vague, il fait soleil au fond de moi, un soleil qui pulse au rythme doux d’un blues. Songs of birds bourdonne dans mes oreilles. Ni haine, ni peur, ni pitié, ni désir. Juste une plage baignée de lumière.

 

J’entre sous la douche, sans faire couler l’eau. Je regarde perplexe les trous d’écoulement. La nuit remonte des profondeurs de l’installation et s’avance vers la plante de mes pieds.

 

Dans le noir, m’a dit Maia, garde les yeux fermés. Tu vas penser que c’est bête, peut-être. Mais le noir sous les paupières n’est jamais aussi sombre et froid que le noir du dehors. C’est pour ça qu’on ferme toujours les yeux des morts.

 

Ma mère connaît des histoires formidables. Elle les raconte à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Sans vergogne ni peur, comme un chien ou un chat pourraient le faire. Au sujet de Marioara, sa petite sœur, elle m’a dit qu’on l’avait emmenée au-delà du monastère Cernica[2], chez les fous. Les puces l’avaient dévorée : ses jambes étaient couvertes de blessures sous les chaussettes crasseuses. Personne n’aime les fous, ni les puces, ni les femmes de ménage, ni les infirmières, ni les médecins. Je me suis cachée sous la couverture et j’ai bien couvert mes jambes. Mais je n’arrêtais pas de la voir, arpentant le chemin du cimetière, embrassant les croix et implorant les morts de l'emmener auprès d’eux. Et je lui ai crié, de sous ma couverture, de mieux prier pour ne pas redevenir folle. Prie pour ne pas redevenir folle, Marioara !

 

J’ai pleuré ma haine comme un mort, un mort cher. La haine pour ceux qui donnent leurs enfants aux cochons, la haine pour les poupées Barbie, pour les hyènes médiocres. La haine aveuglante, aux parfums forts, la haine d’une beauté sans trucage.

 

Haïr, c’est se sentir concerné, avoir le poids idéal, ne pas être trop léger, ne pas être un beignet rempli d’air, de ceux qu’on appelle pets de nonne.

 

Et maintenant que faire ? Maintenant que j’ai commencé à comprendre ou bien que j’ai tout simplement vieilli, que je suis fatiguée et que la haine est partie ? Que faire de cette pitié qui me reste, de ce fardeau pitoyable ?

 

Fais un enfant, tu trouveras la paix. Ta mère dansera de joie et tout l’univers s’ouvrira pour toi. Fais un enfant et c’en est fait de toutes tes misères, les maladies t’éviteront et le temps cessera de filer en toi. Fais un enfant et le monde deviendra transparent.

 

Et si je refuse ? Qui dit que je cherche la paix ? Et si je veux porter mes maladies et ma névrose comme des taches de rousseur ou des bracelets ?

 

Certains ont la fumée de cigarette qui les habite comme une maison. D’autres boivent ou bien cultivent des aspidistras. Il y a aussi ceux qui inventent toutes sortes d'associations, qui partent en Amérique ou en Afghanistan. Tout pour ne plus sentir les points dont ils sont faits et les coutures qui craquent.

 

Moi, j’ai décidé de faire collection de mes cils. Je vais les déposer dans une boîte en bois blanc que j’ouvrirai dans les moments difficiles. Et si cela reste sans effet, je finirai bien par trouver autre chose.

 

Et me voilà en train d’attendre la fin de l’été et le début de l’automne, et en automne j’attends l’hiver et ainsi de suite, comme si les choses pouvaient changer d’une saison à l’autre. Et au lieu d'affûter ma scie mentale, il paraît que c’est ainsi qu’on dit maintenant, je pends comme une chauve-souris au plafond.

 

 

 


[1] Montagne autour de laquelle se trouve la ville de Braşov en Roumanie.

Monastère du XVIe siècle situé non loin de Bucarest, près d’un lac entouré de forêts séculaires.

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Published by Seine & Danube - dans DE LA POESIE
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Parutions récentes :
•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
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Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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