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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

Lien vers l'auteur cadre numero 1

Lien vers la traductrice

 

 

(1. la douleur)


Voilà la mort venir en douce ;
se balancer comme une grande bête verdâtre
son cri perçant traverse les pièces glissantes de la maison.

Mon père a bien commencé.
Il avait autant de peaux
qu’un ornithophage.
Sa mémoire était toujours exacte et le soir
appuyé contre un réverbère il regardait un quartier de bovins l’aduler.
Il y en a beaucoup qui ont commencé ainsi. Nos vies étaient ainsi
plus expressives,
nos petites vies grimaçantes comme dans une foire de campagne ;
elles étaient robustes et douloureuses comme un étalon.

Le cœur de mon père, la jeune mariée forcée à se cacher
dans le moulin désaffecté de la grande place.

Je l’ai oublié pendant quelques jours. Son sang ramassé
dans plusieurs petites bouteilles de cristal, séché dans l’un des recoins
de mon ancienne mansarde de Gheorgheni -
ne me disait plus
rien.

Vraiment, je l’ai tellement bien oublié que ce n’est que maintenant
que ma chair molle et bleuâtre reprend de la force.

C’est là que le schisme a commencé ; la naissance du chien boiteux - les interminables remontrances du père.

Là-bas, ses ongles écaillés et noirs
se sont mis à gratter comme un merle au mois de mai la terre houilleuse et tiède ;
avec chaque phalange il était plus proche de moi ; avec chaque paire
de peau enlevée il était plus proche d’Elle.

Je voudrais savoir avec précision à quel moment de cette
journée-là les avions se sont arrêtés dans le ciel et leurs bouches froides
métalliques se sont mises à hurler vers la terre,
à faire des grimaces comme un phoque blessé,
à pouffer comme un chat violet.
Ses mains étaient sur le point de germer dans la terre houilleuse et tiède et vu d’en haut le reste de son corps semblait inutile.

C’est là que j’ai compris le gros ver de terre de Madagascar,
le ver blanc, européen, le ver marron, australien, le ver des vers et les autres vers de terre.
J’ai compris la tristesse de leur promenade solitaire à travers la terre vitreuse et craquelée, la bonté de la bouche grand ouverte par la faim,
le silence du ventre vivant.

Voilà la mort venir en douce ;
mon père a bien commencé,
il avait un costume de réserve et de l’argent mis de côté.
Il connaissait les raccourcis de la ville de Cluj et surtout ses scrupules.
Il se balançait en marchant et regardait fixement devant lui.
On pourrait dire que c’est là
que tout a commencé.

Des pétales de chair parmi les pétales des fleurs.

Le petit cerveau mutant s’infiltre comme une vis
dans la moelle.
Il se couvre d’une fleur de moisissure et suppure.
Il s’enfonce dans la tête comme une perceuse Bosch
c’est là que lui, le cerveau, siège sur un trône.
Il bâtit son empire
en respectant toutes les normes architectoniques et sociales
jusqu’à ce que son sceptre tombe par terre,
que la main s’accroche impuissante à la mâchoire et tire
et tire
jusqu’à ce que la mâchoire s’y décroche et qu’une autre mâchoire
beaucoup plus fidèle prenne sa place.
Jusqu’à ce que la bouche dotée d’une nouvelle mâchoire ne serve plus seulement à manger et que lui, le petit cerveau impertinent, se retire de nouveau dans la moelle et commence une autre construction un peu plus voilée on dirait.
Des pétales de chair parmi les pétales des fleurs.

Je suis tombé comme une mouche rouge,
comme la mouche du vinaigre dans son filet d’argent.
Comme un moustique dans le dé d’or rempli de sang,
comme une guêpe dans le dé de fer rempli de lait.

Le pardon ne vient que rarement et toutes les nuits qui le précédent semblent perdues. Ses chevilles difformes percent l’air comme une balle de revolver ;
le déchire et le fend jusqu’à la racine du clou.
Le pardon ne vient pas n’importe quand et quand il vient, il y en a très peu qui se mettent à genoux pour implorer Son pardon au nom du père.
C’est ce qu’il a fait :
les adidas éreintés par la marche le t-shirt lacoste,
la chair sur les côtes, la côte sur le cœur.
C’est ici que le couteau droit du fiel s’est mis à couper.
C’est là que nous sommes allés
mais nous en sommes partis.

Il n’y a pas de petits dans le nid du coucou. Leur mère est partie à Venise
et derrière elle il ne reste que des plumes et des écailles.
Avec les écailles nous allons faire une fronde, avec les plumes un aéroplane,
et il va voler et la fronde va lancer des pierres.
Parfois nous vomissons avant de mourir.

Mon père a bougé son doigt droit.
Sa force bouge son sein droit.
Ma force reste intacte.

Mon bouclier, sa sérénité ;
à sa gauche le ciel,
à ma droite, Elle.



(2. le désespoir)


Mon amour, c’est la vie
imbécile, propre.
Mon père ne mourra jamais
ses mains se balancent et attendent.
Nous flottons, nous nous retirons sous les dunes,
dans les veines étroites du voisinage.
J’en prends pour témoins la chaise vide, la salopette bleue,
le pouvoir d’avoir honte de l’oubli.
Mais voilà le ciel s’étendre lentement,
cri-cri, comme un lapin creux,
humilié.
Nous ne rêverons plus jamais de continents,
de héros et de fusées.
La mort est un animal terrestre
qui répand sa force organique sur le ciment mouillé,
sur les canetons et sur l’homme.
Sous la cuirasse, la chair est vivante, intègre,
et ses veines un peu éparpillées se dorlotent et se cassent.
Mon père ne connaît pas l’étonnement,
pour lui tout est une question de temps,
de plaisir.
Il pense à moi.
Je pense à moi.
Ils pensent aux leurs.

C’est normal que cela se passe ainsi, c’est bien,
la peau de la ville sèche couvre les rues, peau après peau,
couche après couche.

Voilà le silence se faufiler comme un léopard dans mes oreilles,
voilà, ce n’est que maintenant que nous allons nous réveiller et boire,
nous allons appeler l’aile droite et le rire. Nous allons boire.

Un champignon a poussé sur ma poitrine,
obèse comme une blatte, il n’arrête pas de pousser
et il sait se taire.
Dans sa tête il y a des animaux affreux qui se donnent des coups de cornes,
il a un regard haineux et parlant.
Je ne sens pas le marteau, je ne sens presque rien.
De temps à autre même mon père me rend visite,
nous faisons la fête et nous oublions, nous faisons semblant,
nous prenons un verre de gnôle et nous pleurons
et nous disons :
voilà, voilà la mort, criss-criss, criss-criss, comme un moineau,
comme le fiel elle inonde le thorax
et s’évanouit
dans ses plis lumineux, loin de nous et de notre nature.
Criss-criss, criss-criss, disons-nous, ça y est
et nos bras se tordent dans un embrassement, dans la peur.

Mais ce n’est pas vraiment de la mort que nous avons peur maintenant,
non, non, mais de vasile, de gheorghe, d’ion,
la peur qu’ils nous inspirent est plus grande
et elle vient doucement après l’âge de trente ans
et nous écrit sur un bout de papier :
voilà la mort…
et au milieu du titubement c’est vrai il y en a un qui meurt,
qui sort sa tête de l’abattoir, des monceaux,
et alors l’étonnement le prend à la nuque et le tire,
le tire vers nous,
vers vasile, gheorghe, ion.
L’obscurité ouate la pièce avant le combat,
nous enlevons nos caleçons et nous nous préparons,
nous attendons.
Elle vient confuse, s’assied sur le lit, fume sa cigarette.
Elle vient, éreintée, s’assied sur le lit, fume sa cigarette.

Voilà la mort venir en douce,
un tunnel de chair grandit sur son passage, s’élargit,
les sabots grincent dans la neige et nous,
nous faisons semblant d’être heureux, virils.

Son silence, c’est la soirée d’hier,
le gros ventre de l’oubli.

Au-dessus de l’aérodrome de cire
l’insecte appelle sa femelle
et avec une antenne mince, attentive,
lui caresse un élytre et le sexe duveteux.

Le cœur de mon père creuse un sentier dans le sang,
parmi les matelots et les dames,
à travers la forêt épineuse de l’autre côté de la colline
et à travers les pâturages,

à travers sa bonté inhabituelle.


(3. la folie)


Voilà la mort venir en douce,
mais elle n’est ni violette ni molle,
elle vient très tard dans la nuit,
appuie sa tête contre la baignoire,
t’immerge un peu dans le fumier de la foule ébahie
et s’en va.

Mais elle n’est pas quelque chose de désirable,
quand elle vient, elle vient silencieuse,
et toi tu es déjà plus loin de toi-même que tous tes gestes.

Tu marches lentement, tu essaies d’ouvrir les paupières
et seul le bruit froid de la voix parvient jusqu’à toi.
Du chocolat, du vin. Une demi-heure de sommeil.

Tu arrives trop tôt à un certain point
et tu ne sais plus comment rebrousser chemin.
Tu t’appuies un peu contre le lavabo
et tu espères qu’il ne va pas se casser lui aussi
que tu ne vas pas entasser tout ton corps dans une flaque.

La honte et la peur.

Tu arrives trop tôt à un certain point.
Tu es seul et chauve, la tête rasée.
Avec tes parents tu parles rarement,
même si tu sais trop bien que l’automne leur poitrine tremble
comme une légère feuille de plastique,
comme un oubli.

La honte et la peur.

Tes projets n’ont plus de consistance, ni de force,
les mains ratissent le pavé,
grattent la peau sèche de quelque voisin,
remuent impuissantes dans la chair.
Tes mains ne sont plus ce qu’elles étaient
et la larve flotte dans l’air dur.

Mon père m’a bien élevé.
Il m’a donné un cerveau et un corps et des vivres.
Il m’a donné la cène promise et des cigarettes.
Aux abords déserts de la ville,
parmi les blattes et le mortier, ça va bien.
Rien ne peut t’arriver,
la mémoire est courte par ici
et toutes ces choses n’existent que pour toi.

Volatiles et sèches, molles, duveteuses, déméritoires.





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Published by Seine & Danube - dans DE LA POESIE
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•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
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Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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