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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

Lien vers l'auteurcadre numero 1

Lien vers la traductrice

 

Les tourbillons de vent les happèrent dès qu’ils eurent mis le pied dehors. Une secousse qu’ils n’avaient pas volée. Accès de colère de la rue contre ceux qui s’étaient dérobés à elle jusque là. Un choc en pleine poitrine, qui les fit pivoter, valser tous les deux.
Seulement, ils s’en fichaient. Après les délices du sauna et des salons de l’Hôtel Intercontinental, la fureur des éléments n’avaient plus la même emprise sur eux Ils riaient, juraient, en même temps tous les deux, sinon avec un soupçon d’arrogance, au moins de toute autre humeur qu’une heure ou deux auparavant. Une sorte d’indifférence, le sentiment que rien ne pouvait briser les forces qu’ils semblaient avoir retrouvées était le plus fort, grâce au simple artifice des conditions quasi normales de cette oasis au milieu du territoire meurtri de l’Ombre.
Ils se sentaient presque humains de nouveau.
Ils avaient presque retrouvé leur jeunesse, voire leur enfance.
Le juron de Sânzianu explosa avec une telle violence qu’Erasme eut l’impression de voir le vent le coller contre la façade imposante de l’hôtel, lui faire tirer la langue à toutes les misères, tout comme à l’avidité insatiable des profiteurs jetée à la face des gens avec une préméditation dépourvue de tout scrupule.
Puis, sortis de l’angle où le courant d’air n’en faisait qu’à sa tête, ils retrouvèrent le calme comme si le vent avait prêté l’oreille à leurs menaces et leurs jurons amusés.
La neige crissait toujours sous leurs pas. Elle était toujours propre, scintillant sous les rayons d’un soleil blanc, majestueux et impartial, purifiée, comme si elle venait de sortir du sauna de l’hôtel elle aussi.
- C’est comme une promesse de renouveau, cette neige, dit Erasme.
- Merde, répondit cyniquement Sânzianu. Renouveau de la merde !
- Quoi ? Erasme sortit d’un bond de sa nostalgique torpeur.
- Tu as bien entendu : merde ! Quel renouveau voudrais-tu ? Ici il faudrait tout changer, tout raser. Les écuries d’Augias... Et tu vois un Hercule quelque part ?... Les héros se sont réfugiés dans les contes. Ils ont froid et faim, eux aussi. Et ils n’ont nulle part un Sânzianu qui les tire de leur nid de merde pour les réchauffer sous son aile, ha !ha !...disait-il en clignant de l’œil.
Les vitrines continuaient pourtant de briller froides et émouvantes dans leur triste et désespérante nudité et les rares passants qu’ils croisaient ne levaient même pas la tête. Ils étaient pressés, soucieux, et personne n’avait besoin qu’on lui rappelle en quelle époque il lui était donné de vivre sa vie.
De l’autre côté des vitrines, des vendeurs transis de froid, leurs blouses passées par-dessus leurs manteaux, après avoir réussi, tant bien que mal, plutôt comme des robots incapables de se dégourdir, à  terminer la corvée de déneigement et l’entassement de la neige au bord des trottoirs, en sautillant d’un pied sur l’autre et en se tapant énergiquement la poitrine de leurs bras croisés, tuaient le temps en attendant on ne sait quoi.
En tout cas, l’heure de la fermeture.
Sur la Calea Victoriei, devant l’hôtel Continental, des gens s’étaient arrêtés et ils se dirent que leur hâte précédente n’était qu’une façon de tromper le froid En tout cas leur appétit pour les événements ne faiblissait pas, même en ces temps. Il était clair qu’en fait, personne n’avait rien à faire. Ils se pressaient tous comme des possédés tentant de trouver quelque part quelque chose à manger, tout en sachant qu’à moins d’un miracle, ils ne trouveraient rien.
Ou, peut-être, essayaient-ils juste de se réchauffer.
- L’ennui, dit Erasme.
- Le dénuement intérieur ! l’arrêta Sânzianu. Toujours cette recherche de quelque chose qu’ils ignorent eux-mêmes...
- Les besoins...
- Balivernes. Toujours ces besoins inconnus, vieux comme le monde : panem et circenses !, circenses et panem ! les anciens connaissaient bien l’antienne.
- Et ceux-ci, les nouveaux, ils la connaissent bien eux aussi...
- Mvoui, sauf qu’ils ont trouvé le moyen de perfectionner. Ils n’offrent que le cirque, le pain, ils le gardent pour eux.
Ils s’arrêtèrent eux aussi. Poussés par l’ennui ?... La curiosité ?... Avaient-ils besoin, eux aussi d’événements ?... Essayer de comprendre ce qui avait cassé le film qui avait roulé avec monotonie jusque là ?
Le portier, dans son uniforme anachronique avec des passepoils et des galons dorés qui conférait à son visage rigide une majesté vétuste plutôt imaginaire (comme d’ailleurs toute majesté ! se dit Erasme), protégé par l’importance de son uniforme et par la présence des serveurs qui arrivaient en vitesse de partout, était en train de mettre une femme à la porte.
Une de ces...
Un peu ivre peut-être...
En tout cas l’air hagard.
Peut-être juste un peu écervelée.
Maintenant très en colère.
Un peu phtisique.
En tout cas très maigre et avec peu de dents dans la bouche.
- Je vais t’apprendre, moi, satané bonhomme ! Ben, je vais bien trouver une pierre..., disait l’édentée, la squelettique, la phtisique, l’écervelée.
Et le portier, comme un vrai général, se gonflant dans ses dorures, sifflait pour appeler la police.
Et le policier..., en vrai milicien, bien entendu, ne voulant pas s’en mêler, ou bien n’acceptant pas les ordres de n’importe qui, plein d’importance, alors qu’il était gelé comme tout le monde, se donnant l’air de n’être pas concerné - tout ceci était en dessous de sa dignité-,  allait, nonchalamment, avec suffisance. Ni vu, ni connu...
Et la femme...
- Allons-y ! ordonna Sânzianu sans bouger. Qu’ils aillent se faire voir !
- Allons-y..., dit aussi Erasme, sans broncher lui non plus, sans déplacer ni pied ni regard...
Ils se frayèrent un chemin à travers la foule rassemblée, cette foule avide de quelque chose...
- Qu’ils aillent se...
- On y va, on y va...  grogna Erasme, les yeux rivés sur l’écervelée, la furieuse, la phtisique en colère. Aveuglée par sa rage de justice. C’est bon... On y a, on y va... bien sûr qu’on y va, les yeux toujours figés sur cette femme squelettique, drapée dans sa robe autrefois élégante, fine, une sorte de mousseline de soie, avec une veste au dos râpé, et qui voulait se faire justice avec un tesson de bouteille tiré d’une poubelle, qu’elle pointait comme une arme.
Implacable comme une divinité vengeresse de tragédie grecque, se dit Erasme
Et le policier-milicien, arrivé tout de même à sa hauteur, lui saisissant la main, sans entrain. La lui tordant...
- Tu vois ? Tu as vu ? piaillait Erasme dans le froid blanc, enfin, le froid sans couleur, cristallin, et pourtant embué par-ci, par-là. Un groupe statuaire exemplaire : la justice désarmée par le gardien de l’ordre public !
- Qu’ils aillent se faire voir !... Allez, viens donc, je gèle.
L’ombre des immeubles masquait le soleil qui, tout en ne chauffant pas entretenait l’illusion de vous réchauffer. Mais là, dans cette rue étroite où le soleil ne parvenait pas, l’ombre aiguisait le froid, appelait la nuit et Erasme eut soudain l’impression que c’était l’autre ombre. Plus pesante et, encore plus glaciale.
- Cette ombre qui vient des pierres, dit Sânzianu, renforçant ainsi son impression et il secoua les revers de son manteau.
- Pas des pierres, précisa Erasme.
- Des pierres, répéta Sânzianu, que le diable te...
- Non. Pas des pierres, en aucun cas des
pierres !
- Mais si. Ça vient des... ça vient de...
- De l’autre côté. Derrière les pierres. De là, où les thermomètres ont été truqués, réglés sur 18°, alors qu’en réalité il en fait 22 et le maître de l’Ombre croit qu’il en est ainsi !... De toute façon, dans son arithmétique, 22 et 18 c’est la même chose quand il s’agit de nos degrés à nous.
Quelques ouvriers vêtus de doudounes des services d’assainissement, avec sur la poitrine et dans le dos des pièces taillées, aurait-on dit dans les uniformes des « petits faucons de la patrie », des pièces de couleur orange qui les faisaient paraître encore plus gris, poussaient la neige aux marges des trottoirs et Erasme avait l’impression qu’ils travaillaient eux aussi pour la Grande Ombre qui sortait, lentement, sûrement, implacablement des murs des palais environnants.
On aurait dit qu’il faisait de plus en plus froid et ils marchaient comme des automates bien remontés, glissant dans l’espace blanc, sur le sentier tracé par les pieds de ceux qui les avaient précédés.
La Place du Palais, en partie dégagée de neige, brillait sous le soleil. Quelque part, un chasse-neige tournait encore dans le froid aigu, comme un jouet téléguidé dont le joueur aurait détourné son regard.
Les gens qui semblaient tout petits dans l’espace immense de place, la traversaient furtivement, pressés et méfiants.
- Quoi, c’est du soleil, ça ! râlait Sânzianu dans le col de sa pelisse fourrée.
- Quoi, c’est le soleil d’autrefois... grommelait-il, les lèvres gelées, les joues gelées et les sons, à peine esquissés gelant aussi, ne suffisaient pas à habiller ses paroles, ils tombaient comme des glaçons près de ses oreilles et renforçaient leur rougeur.
Erasme, frigorifié comme il l’était, ne les recevait pas. Il n’avait rien à en faire. Il aurait fallu les réchauffer d’abord avant de les écouter et de les comprendre. Mais il se doutait de ce qu’ils voulaient dire.
- Encore heureux qu’il fasse froid. Encore heureux qu’on soit tout roides. Sinon, curieux comme je suis, je serais sûrement retourné les chercher, se disait-il, certain que les paroles de
Sânzianu sautillaient à leur suite dans la place gelée et son visage, rasé de frais, tenta

l’esquisse d’un sourire. Plutôt une intention de sourire à l’adresse de Sânzianu qui le reçut tout de même du coin de l’œil, en se disant, satisfait :
- Tiens, il a une bonne tête. J’ai réussi. J’ai fait quelque chose de bien.
- Je suis persuadé, disait Erasme par son sourire, que derrière nous, ces solides gaillards avec leurs talkie-walkies, courent dans leurs grandes bottes de feutre importées de Moscou avec leurs kalachnikovs pour ramasser tes paroles brisées par le froid. Ils les ramassent et les réchauffent dans leurs appareils en essayant de les comprendre. Ils ne croient pas au gel et ne comprennent pas le code que tu utilises. Ce que recèle ton message.
- Oh là là ! quelle friture ça va faire dans leurs talkie-walkies... Sânzianu riait aussi en son for intérieur.
De l’autre côté de la Place, devant le restaurant Cina, une femme, un enfant sur le bras et deux autres à ses côtés, emmitouflés comme pour aller en déportation en Sibérie, zigzaguaient d’un pas bizarre, nerveux, sautillant, brisant le rythme du flot général, attiraient l’attention.
Les deux enfants ont à peu près de la même taille et entre eux et leur mère pendouille une banderole de toile déroulée à la vas-y comme je te pousse, sur laquelle on dirait qu’il y a quelque chose d’écrit.
Mais comme ce groupe se trouve dans un angle difficile par rapport à eux ni Erasme ni Sâzianu n’arrivent à déchiffrer plus d’une partie du texte écrit en grosses lettres, comme un slogan :

                            PAS... PASA...,

s’efforcent-ils de déchiffrer en regardant la femme, regardant l’enfant qui a l’air glacé dans ses bras, complètement glacé, regardant les deux autres enfants, leur démarche bizarre, un peu sautillante, mécanique Démarche de la peur et du désespoir ?! s’étonnent-ils, se demandent-ils.

                            PASA...,

Ils regardent toujours, ils se sont arrêtés,

                            PASARAN ?...,

Ils tentent de comprendre, s’efforcent de deviner la suite en se rappelant le cri de guerre des républicains espagnols :

                            NO PASARAN !...

- Comment ça ? Où ça ? Pourquoi ?..., se demandent-ils. Quelle sorte de pasaran ?..., se tournant l’un vers l’autre.
- Chez nous, il n’y a pas de « pasaran » !
- Passee..., déchiffre Erasme avec bien du mal sur la toile qui flotte, ondoie. Et : Qu’est-ce qui a bien pu encore se passer en Espagne ? s’étonne-t-il, alors que Sânzianu le tire par la manche.
Les groupes de gens, jusque là pressés, s’arrêtent quelques instants eux aussi à quelques pas, histoire de se faire une idée. Alors la femme fait en sorte que la bande de toile soit vue de face.
Et maintenant que le texte se révèle à eux
tous :
- On y va, mon vieux, tu n’entends pas ?...., lui ordonne à nouveau Sânzianu.
- Attends un peu, mon vieux ! dit Erasme irrité par la hâte et l’incompréhension de l’autre. Tu ne vois pas ce qui se passe ?! se retirant un peu de côté et remarquant que ceux qui ont déjà lu le texte se dépêchent de décamper, encore plus pressés qu’avant.
Il voit aussi un-deux-trois, peut-être quatre flics se précipiter sur la femme, sur les enfants qui se sont retournés et maintenant seulement il peut distinguer le texte :

                            PASSEPORTS !,
 
pendant que brusquement, aussi brusquement que le lui permettent ses pelures accumulées contre le froid, le premier flic tend la main, arrache la toile (la toile n’est pas rouge, comme d’habitude. Seulement les lettres : PASSE..., PASSEPORTS sont rouges) et :

                            PASSE...,

tombe.

                            PASSE...,

est tombé.

                            PORTS,

Aussi.

Il n’y a plus de PASARAN et plus de PASSEPORTS... Sur l’asphalte vitreux, envahi par la Grande Ombre, venue on ne sait comment et on ne sait d’où.

                            PASSE...,

n’est plus qu’un chiffon quelconque.
 
Rouge et blanc.
Blanc et rouge.
Plutôt gris maintenant.
Plutôt couleur de cendre, parce que foulé aux pieds par les trois ou quatre uniformes qui se précipitent et ramassent :

                       PAS-PASSE-PASSEPORTS,

rouges sang sur l’asphalte gris couleur de cendre de la Place.
Ils le nettoient.
Ils sont sur le point de le lécher.
Ils ont des mouvements rapides.
Fébriles.
Ils sont très zélés.
On pourrait s’étonner de tant de zèle...
La femme et les enfants, envahis par l’Ombre, semblent pétrifiés.        
On ne sait pas s’ils respirent, reprennent leur souffle.
De toute façon, on se demande si sur la Place quelqu’un respire encore, reprend son souffle.
Même le vent ne...
Enfin un ou deux instants, le temps de la pétrification. Car tous les gens compris dans la scène sont pétrifiés.
Là-dessus, Erasme n’a aucun doute.
C’est comme si le mouvement s’était arrêté.
C’est fini.
Il n’y a plus d’essence pour bouger encore.
Voilà pourquoi les autorités  suppriment l’essence.
C’est pour ça qu’ils suppriment l’électricité.
C’est une panne. Un court-circuit.
Enfin, une panne, un court-circuit de plus.
Ce n’est pas grave !
On y est habitués et on ne s’arrêtera pas pour si peu ! La marche victorieuse de l’humanité en marche ne peut être arrêtée ! Non-non !
Le film s’est juste un peu cassé maintenant. Mais on le répare. Le film s’est cassé et à présent ils sont tous en stop-cadre. Prêts à sortir du cadre dans lequel seuls les gens en uniforme et La Grande Ombre continuent de bouger sur la Place du Palais.
Un instant, Erasme, abasourdi, cherche des yeux la caméra, persuadé qu’il assiste à un tournage.
Il cherche du regard les uniformes nazis, les insignes des SS sur les cols des policiers.
- Ils doivent être en train de tourner un film, se dit-il.
- C’est Nicolaescu qui filme. Ou Titus. Peut-être tous les deux, pourquoi pas ?! Bon, d’accord, il y en a d’autres encore. On en voit constamment des nouveaux. Nous avons une source intarissable de talents...
Un instant..., l’un des hommes en uniforme met la main sur l’épaule de la femme.
- Nooon ! jaillit son cri. Et son « nooon » balaye la Place, reste bloqué entre les murs imposants et froids des palais, s’entortille, tourne, tourbillonne à l’infini.
- Comme dans une prison de sons, se dit Erasme, les tympans écorchés par le désespoir de la négation.
Un autre instant... l’homme - policier - milicien retire sa main.
Les autres, les figurants, les témoins involontaires, s’empressent de reprendre leur chemin d’un air coupable.
Que dire, tout le monde joue à la perfection !
La femme et les trois enfants se laissent conduire par les hommes de l’ordre vers la porte de derrière de la Bibliothèque Universitaire Centrale.
Sur la porte inscrit en lettres de trois pouces, grandes, rouges, pour être bien vues de tous :

                            ACCES  INTERDIT !

- Allez, viens maintenant !  lui ordonne de nouveau Sânzianu.
Ils se regardent en silence.
Finalement ils s’en vont vraiment.
La Place se vide vite fait. Il ne reste que La Grande Ombre, maîtresse incontestée des lieux.
Sauf que personne ne la connaît.
Personne ne la voit.
Enfin, peut-être seulement Erasme et peut-être seulement Sânzianu.
D’autres encore, peut-être.
Et le « Nooon » !, la négation, le refus de la femme, sa volonté de ne pas accepter, fichés un instant, quelques instants, comme un obélisque, dans le silence assourdissant du milieu de la place, s’estompent progressivement, immédiatement balayés dans le caniveau par les fourmis gris et orange des services d’assainissement.
- Assainissement ?..., mon œil ! se dit Erasme et il ne peut pas faire un clin d’œil à son ami Sânzianu. Sa paupière est gelée.
Elle est gelée ?...
Ou c’est juste une impression ?...
On ne sait pas.
On ne le saura jamais.

Les tourbillons de vent les happèrent dès qu’ils eurent mis le pied dehors. Une secousse qu’ils n’avaient pas volée. Accès de colère de la rue contre ceux qui s’étaient dérobés à elle jusque là. Un choc en pleine poitrine, qui les fit pivoter, valser tous les deux.
Seulement, ils s’en fichaient. Après les délices du sauna et des salons de l’Hôtel Intercontinental, la fureur des éléments n’avaient plus la même emprise sur eux Ils riaient, juraient, en même temps tous les deux, sinon avec un soupçon d’arrogance, au moins de toute autre humeur qu’une heure ou deux auparavant. Une sorte d’indifférence, le sentiment que rien ne pouvait briser les forces qu’ils semblaient avoir retrouvées était le plus fort, grâce au simple artifice des conditions quasi normales de cette oasis au milieu du territoire meurtri de l’Ombre.
Ils se sentaient presque humains de nouveau.
Ils avaient presque retrouvé leur jeunesse, voire leur enfance.
Le juron de Sânzianu explosa avec une telle violence qu’Erasme eut l’impression de voir le vent le coller contre la façade imposante de l’hôtel, lui faire tirer la langue à toutes les misères, tout comme à l’avidité insatiable des profiteurs jetée à la face des gens avec une préméditation dépourvue de tout scrupule.
Puis, sortis de l’angle où le courant d’air n’en faisait qu’à sa tête, ils retrouvèrent le calme comme si le vent avait prêté l’oreille à leurs menaces et leurs jurons amusés.
La neige crissait toujours sous leurs pas. Elle était toujours propre, scintillant sous les rayons d’un soleil blanc, majestueux et impartial, purifiée, comme si elle venait de sortir du sauna de l’hôtel elle aussi.
- C’est comme une promesse de renouveau, cette neige, dit Erasme.
- Merde, répondit cyniquement Sânzianu. Renouveau de la merde !
- Quoi ? Erasme sortit d’un bond de sa nostalgique torpeur.
- Tu as bien entendu : merde ! Quel renouveau voudrais-tu ? Ici il faudrait tout changer, tout raser. Les écuries d’Augias... Et tu vois un Hercule quelque part ?... Les héros se sont réfugiés dans les contes. Ils ont froid et faim, eux aussi. Et ils n’ont nulle part un Sânzianu qui les tire de leur nid de merde pour les réchauffer sous son aile, ha !ha !...disait-il en clignant de l’œil.
Les vitrines continuaient pourtant de briller froides et émouvantes dans leur triste et désespérante nudité et les rares passants qu’ils croisaient ne levaient même pas la tête. Ils étaient pressés, soucieux, et personne n’avait besoin qu’on lui rappelle en quelle époque il lui était donné de vivre sa vie.
De l’autre côté des vitrines, des vendeurs transis de froid, leurs blouses passées par-dessus leurs manteaux, après avoir réussi, tant bien que mal, plutôt comme des robots incapables de se dégourdir, à  terminer la corvée de déneigement et l’entassement de la neige au bord des trottoirs, en sautillant d’un pied sur l’autre et en se tapant énergiquement la poitrine de leurs bras croisés, tuaient le temps en attendant on ne sait quoi.
En tout cas, l’heure de la fermeture.
Sur la Calea Victoriei, devant l’hôtel Continental, des gens s’étaient arrêtés et ils se dirent que leur hâte précédente n’était qu’une façon de tromper le froid En tout cas leur appétit pour les événements ne faiblissait pas, même en ces temps. Il était clair qu’en fait, personne n’avait rien à faire. Ils se pressaient tous comme des possédés tentant de trouver quelque part quelque chose à manger, tout en sachant qu’à moins d’un miracle, ils ne trouveraient rien.
Ou, peut-être, essayaient-ils juste de se réchauffer.
- L’ennui, dit Erasme.
- Le dénuement intérieur ! l’arrêta Sânzianu. Toujours cette recherche de quelque chose qu’ils ignorent eux-mêmes...
- Les besoins...
- Balivernes. Toujours ces besoins inconnus, vieux comme le monde : panem et circenses !, circenses et panem ! les anciens connaissaient bien l’antienne.
- Et ceux-ci, les nouveaux, ils la connaissent bien eux aussi...
- Mvoui, sauf qu’ils ont trouvé le moyen de perfectionner. Ils n’offrent que le cirque, le pain, ils le gardent pour eux.
Ils s’arrêtèrent eux aussi. Poussés par l’ennui ?... La curiosité ?... Avaient-ils besoin, eux aussi d’événements ?... Essayer de comprendre ce qui avait cassé le film qui avait roulé avec monotonie jusque là ?
Le portier, dans son uniforme anachronique avec des passepoils et des galons dorés qui conférait à son visage rigide une majesté vétuste plutôt imaginaire (comme d’ailleurs toute majesté ! se dit Erasme), protégé par l’importance de son uniforme et par la présence des serveurs qui arrivaient en vitesse de partout, était en train de mettre une femme à la porte.
Une de ces...
Un peu ivre peut-être...
En tout cas l’air hagard.
Peut-être juste un peu écervelée.
Maintenant très en colère.
Un peu phtisique.
En tout cas très maigre et avec peu de dents dans la bouche.
- Je vais t’apprendre, moi, satané bonhomme ! Ben, je vais bien trouver une pierre..., disait l’édentée, la squelettique, la phtisique, l’écervelée.
Et le portier, comme un vrai général, se gonflant dans ses dorures, sifflait pour appeler la police.
Et le policier..., en vrai milicien, bien entendu, ne voulant pas s’en mêler, ou bien n’acceptant pas les ordres de n’importe qui, plein d’importance, alors qu’il était gelé comme tout le monde, se donnant l’air de n’être pas concerné - tout ceci était en dessous de sa dignité-,  allait, nonchalamment, avec suffisance. Ni vu, ni connu...
Et la femme...
- Allons-y ! ordonna Sânzianu sans bouger. Qu’ils aillent se faire voir !
- Allons-y..., dit aussi Erasme, sans broncher lui non plus, sans déplacer ni pied ni regard...
Ils se frayèrent un chemin à travers la foule rassemblée, cette foule avide de quelque chose...
- Qu’ils aillent se...
- On y va, on y va...  grogna Erasme, les yeux rivés sur l’écervelée, la furieuse, la phtisique en colère. Aveuglée par sa rage de justice. C’est bon... On y a, on y va... bien sûr qu’on y va, les yeux toujours figés sur cette femme squelettique, drapée dans sa robe autrefois élégante, fine, une sorte de mousseline de soie, avec une veste au dos râpé, et qui voulait se faire justice avec un tesson de bouteille tiré d’une poubelle, qu’elle pointait comme une arme.
Implacable comme une divinité vengeresse de tragédie grecque, se dit Erasme
Et le policier-milicien, arrivé tout de même à sa hauteur, lui saisissant la main, sans entrain. La lui tordant...
- Tu vois ? Tu as vu ? piaillait Erasme dans le froid blanc, enfin, le froid sans couleur, cristallin, et pourtant embué par-ci, par-là. Un groupe statuaire exemplaire : la justice désarmée par le gardien de l’ordre public !
- Qu’ils aillent se faire voir !... Allez, viens donc, je gèle.
L’ombre des immeubles masquait le soleil qui, tout en ne chauffant pas entretenait l’illusion de vous réchauffer. Mais là, dans cette rue étroite où le soleil ne parvenait pas, l’ombre aiguisait le froid, appelait la nuit et Erasme eut soudain l’impression que c’était l’autre ombre. Plus pesante et, encore plus glaciale.
- Cette ombre qui vient des pierres, dit Sânzianu, renforçant ainsi son impression et il secoua les revers de son manteau.
- Pas des pierres, précisa Erasme.
- Des pierres, répéta Sânzianu, que le diable te...
- Non. Pas des pierres, en aucun cas des
pierres !
- Mais si. Ça vient des... ça vient de...
- De l’autre côté. Derrière les pierres. De là, où les thermomètres ont été truqués, réglés sur 18°, alors qu’en réalité il en fait 22 et le maître de l’Ombre croit qu’il en est ainsi !... De toute façon, dans son arithmétique, 22 et 18 c’est la même chose quand il s’agit de nos degrés à nous.
Quelques ouvriers vêtus de doudounes des services d’assainissement, avec sur la poitrine et dans le dos des pièces taillées, aurait-on dit dans les uniformes des « petits faucons de la patrie », des pièces de couleur orange qui les faisaient paraître encore plus gris, poussaient la neige aux marges des trottoirs et Erasme avait l’impression qu’ils travaillaient eux aussi pour la Grande Ombre qui sortait, lentement, sûrement, implacablement des murs des palais environnants.
On aurait dit qu’il faisait de plus en plus froid et ils marchaient comme des automates bien remontés, glissant dans l’espace blanc, sur le sentier tracé par les pieds de ceux qui les avaient précédés.
La Place du Palais, en partie dégagée de neige, brillait sous le soleil. Quelque part, un chasse-neige tournait encore dans le froid aigu, comme un jouet téléguidé dont le joueur aurait détourné son regard.
Les gens qui semblaient tout petits dans l’espace immense de place, la traversaient furtivement, pressés et méfiants.
- Quoi, c’est du soleil, ça ! râlait Sânzianu dans le col de sa pelisse fourrée.
- Quoi, c’est le soleil d’autrefois... grommelait-il, les lèvres gelées, les joues gelées et les sons, à peine esquissés gelant aussi, ne suffisaient pas à habiller ses paroles, ils tombaient comme des glaçons près de ses oreilles et renforçaient leur rougeur.
Erasme, frigorifié comme il l’était, ne les recevait pas. Il n’avait rien à en faire. Il aurait fallu les réchauffer d’abord avant de les écouter et de les comprendre. Mais il se doutait de ce qu’ils voulaient dire.
- Encore heureux qu’il fasse froid. Encore heureux qu’on soit tout roides. Sinon, curieux comme je suis, je serais sûrement retourné les chercher, se disait-il, certain que les paroles de
Sânzianu sautillaient à leur suite dans la place gelée et son visage, rasé de frais, tenta 

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Présentation

  • : Revue Seine & Danube
  • Revue Seine & Danube
  • : Seine & Danube est la revue de L'Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (ATLR). Elle a pour but la diffusion de la littérature roumaine(prose, poésie, théâtre, sciences humaines)en traduction française.
  • Contact

Parutions récentes :
•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
•Le recueil de poèmes de Doina Ioanid est enfin en librairie. Boucles d’oreilles, ventres et solitude, dans la traduction de Jan H. Mysjkin est paru en novembre aux éditions du Cheyne.
Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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... des traducteurs invités

Faustine Vega

L'ATLR, c'est quoi?

L'Association des traducteurs de littérature roumaine (loi 1901) a été fondée à Paris en décembre 2006.  Son objet est de favoriser la diffusion de la littérature roumaine en langue française par tout moyen.  Son siège social est situé à  l'Institut Culturel Roumain de Paris.sigle atlr

L'ATLR a organisé en avril 2008 à Paris les Premières rencontres internationales de traducteurs de littérature roumaine. Ces deux journées d'ateliers ont réuni 17 traducteurs littéraires de 18 pays.

La revue Seine&Danube, nouvelle série, a vu le jour en janvier 2010. Deux numéros ont paru sous la houlette de Nicolas Cavaillès, son premier rédacteur en chef.

Seine&Danube est le résultat du travail de tous les membres de l'association.

Président : Dumitru Tsepeneag

Secrétaire : Laure Hinckel

Trésorière: Mirella Patureau