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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

Les mots
Cadre numero 2

J’ai aimé moi aussi une femme
- la seule femme que j’ai jamais aimée -
et puisque je me sentais coupable du fait que les arbres avaient des
      nœuds
comme si leur existence n’était due
qu’à mes sanglots répétés : elle a tiré le verrou
et s’est changée, elle aussi, en arbre. J’écris son nom
sur la crinière de zinc de chaque nuit. C’est une chose bien connue :
les mots attirent le réel. Au-dedans de chaque nom
est aussi présent celui qui le porte. Je ne pourrais
être un arbre que jusqu’à l’automne, de même que je ne souffrirais pas
de savoir que plus jamais je ne serai un enfant (je pleurerais, bien sûr,
aux éclats !). J’écris son nom
sur la crinière de zinc de chaque nuit et cela me suffit
pour l’instant et me suffira pleinement
tant que la seule raison qu’ont les enfants,
dans leur belle innocence, d’attendre l’âge adulte,
est de connaître le nom de toutes les choses.
« Qu’est-ce que c’est ? » demande un enfant. On lui répond :
« un arrosoir ». Et lui, il répète, heureux : un arrosoir.



Des icônes


Les ombres des fleurs : plus belles que les fleurs.
Le trot des chevaux : plus authentique que les chevaux.
Femme, viens de tes chambres défendues,
toi qui es faite d’amers frémissements de saule,
de neige et fumée. Ne le devines-tu pas, ne le vois-tu pas,
ne le sens-tu pas encore ? J’ai besoin de toi
tout comme certains oiseaux d’eau ont besoin de leur patte cachée.
Viens de tes chambres défendues et des montagnes que tu portes en toi.
Des icônes et de toutes les fontaines
dont pourraient aussi s’élever nos sourires.
C’est à cause de toi que la patience dégouline autour de mes gouttières.
C’est à cause de toi que je suis vague et nocturne : tu ne sens pas,
tu ne me vois pas encore nager vers ton lit comme un serpent !
Toi : beaucoup plus belle que ton ombre
et que n’importe quel mot
parmi les mots qui n’ont pas de pluriel - m’entends-tu ? -
et de ce fait tellement beaux - m’entends-tu ?
chanvre, miel, obscurité - m’entends-tu ?
chanvre, miel, obscurité - m’entends-tu ?



Les interstices d’entre les arbres


Et pourtant, dans une forêt, tu te sens autre :
un flâneur dont la solitude n’est qu’un sac bleu
rempli d’anges. Tu remets un peu tes nerfs au point
et le moral, dont tous les vis
et les écrous sont desserrés. La forêt-église : où l’on doit
marquer le chemin pour le retour. La forêt-femme :
chaque femme est moitié réelle, moitié imaginaire.
Quelles racines ! Quelle biographie ! À l’instant où remue la branche
d’où s’est envolé un oiseau aux ailes bariolées, tu sens
aussi remuer ton nom, en haut, en bas,
plusieurs fois et de plus en plus doucement, tout comme le bruit
d’un cor de chasse. À chaque homme, sa forêt, tant que
chacun d’entre nous est aussi un cerf qui ne peut plus
franchir les portes à cause de ses ramures.
Quelles racines ! Quelle biographie ! Et les interstices d’entre les arbres
dans un jeu de reflets provocateurs : ni plénitude,
ni vide. Une splendeur obscure.
Une frénésie dont il semble que nous n’ayons pas la clé.



Stase


Les vêtements en carton des montagnes - des enfants
de Marie eux aussi ? et la vallée sonore d’une larme
enivrée par sa propre géométrie.
Ne m’envoie plus, ma bien-aimée, tellement d’amour lorsqu’il pleut
et qu’il y a des nuages alchimiques, aux noms exotiques, violets,
ensanglantés, dans le ciel. Je continuerai à marcher, ta beauté passagère
enroulée autour de moi : tout comme un serpent
autour d’un jeune arbre. L’un de ces serpents que l’on a amenés
pour que la mère d’Alexandre le Grand joue avec eux.
L’un des serpents qui étreignaient souvent
les plus belles vierges des temps anciens. Tu me dis
que la musique des serpents n’exprime pas d’états intérieurs.
Tu me dis de me laisser mordre pour apprendre le nom
secret de Dieu. Ma bien-aimée, par-delà les sept montagnes et
leurs vêtements de carton, par-delà les sept miroirs, les sept versants
de la réalité : j’écume, je tourne l’œil, je vole
et claque sans cesse des doigts, tout comme un grand maître des eaux,
enveloppé jusqu’aux épaules dans ta beauté passagère,
jusqu’aux feuilles, jusqu’aux pensées entortillées comme des voies
ferrées. Je crie. Je délire dans une transe continuelle. Je halète.
C’est comme si je courais dans la continuation d’une larme.
C’est comme si nous étions les deux triangles de l’hexagramme
de Salomon.


Mars


Le même tourbillon
qui fait verdir les arbres
m’enveloppe moi aussi :
je sens le bois qui fleurira,
de son bec le pic cogne contre mon cœur,
je tâte mon visage austral et j’y trouve des bourgeons,
une écorce de saule, humble et complexée,
comme un cierge dont la flamme palpite,
je tâte mon autre visage et y trouve
deux ruisseaux de larmes
qui coulent vers le septentrion,
d’un côté vole vers moi le pic,
des violettes bigarrées de pourpre poussent dans mes paumes,
et de l’autre côté vient l’ange pâle
aux longues ailes noires,
accompagné par des agneaux poudrés de farine de blé
et par le dégoulinement extatique des gouttières,
par le bruit des griffes des pigeons sur les toits,
je suis un Janus et plus encore : une femme
au moment de l’accouchement lorsqu’elle a deux têtes,
deux cœurs, deux vies.


Toutes ces choses


Vous direz que les femmes
sont une forêt qui pend au cou
d’un seul oiseau, que la floraison des arbres
- ces nuages d’Hamlet -
aura eu une signification tout à fait différente
de celle qu’elle a - on dirait le déferlement de l’inexistence
de ceux qui se trouvent de l’autre côté, un exercice qu’ils font,
chaque année, en vue de la résurrection. Vous direz
que la femme qui reste agrippée
au même poignet que moi,
au même bord,
à la même possible solitude
ressemble aux grues cendrées qui font beaucoup de bruit
et s’en vont. Le coucou qu’il y a sur le kilim
accrochée au mur - que je tiens de ma mère -,
elle le dressera pour qu’il se jette, tel un hobereau, sur moi,
puis elle partira. Et peut-être que toutes ces choses
seront dites à travers les coups
tellement bien connus des cloches
que l’on attend seulement le dimanche.


À ma place


Des créatures inconnues
portant presque toutes des masques, comme dans un spectacle
      bizarre,
presque toutes muettes comme les ménades
et dont je peux à peine me défendre
grâce au symbole de la lumière -
essayent de me séduire moi aussi
avec les pervers éclats des flûtes
et des hiboux égarés dans leur propre âme,
avec une pomme rouge
tendue à travers la fenêtre, à minuit,
ou bien en me montrant des oiseaux picorant des raisins.
Elles me montrent un ancien miroir fumant
dans lequel j’aperçois, à ma place, un arbre
- celui qui grandira peut-être de moi
et dont je me heurterais, on dirait, tout en le voyant,
dans l’obscurité. L’arbre vert
qui sera, un temps, ma chemise,
l’arbre vert sous l’écorce pensive duquel
je me sentirai comme une vipère
après qu’elle eût changé de peau parmi les pierres
et, surtout, comme la roue d’un potier
lorsqu’elle tournera encore un peu d’elle-même
après que le pot eût été façonné.


De plus en plus souvent


Un canon
qui fait feu dans ma direction, pour l’instant
seulement en murmurant - la mort. Son soleil
brûlant tout comme une jeune femme,
vers le matin, dans le lit blanc,
où l’enfance ne s’est pas encore éteinte pour de bon.
La mort - encore séduisante
comme les rêves où tout
semble possible : même la lévitation,
même l’amour dont le sens
est identique en soi à la raison d’être des poids
accrochés au treuil d’une fontaine.
De mon côté, la réalité
penchera tellement
qu’il y aura des heures et peut-être des jours d’affilée
où je sentirai que les insectes me prennent
pour un insecte,
les cormorans - pour un cormoran
et ainsi de suite : pour un renard de leur lignée,
ces femmes à tête de renard.
Effrayés par des paroles mensongères,
les coqs sauvages de mon sang
ont déjà pris leur envol,
l’un après l’autre. Il fait déjà soir
de plus en plus souvent comme si les aubes
étaient plus rares que les crépuscules
et c’est seulement aujourd’hui que je comprends
que la crèche des bras de ma mère
est depuis longtemps un abîme.


*


Donnez-moi quelques jours de vacances, sombres compagnes
du subconscient. C’est pour la première fois que je ressens le besoin
de me réjouir encore une fois, au plus profond d’une forêt, des hymnes
vertes des sèves. De la manière dont la seconde se casse
en minutes, en heures, et de la dévotion des escargots sortis se promener
parmi les mauvaises herbes encore tendres. Parmi les fougères et les
      gentianes.
Le premier et le si beau désir d’arriver à me coucher, tel un soleil, au loin,
quelque part très loin de moi et de contempler en été
les saints cercles composés d’un arc-en-ciel - ce dragon multicolore -
et d’un navire soudé à son assise aquatique. Quelques jours de vacances,
si possible, sombres compagnes du subconscient,
où quelqu’un tire, d’un puits à treuil, de l’eau profonde -
de plus en plus profonde. Où se montre, toujours, parmi vous -
présences despotiques, rusées et énigmatiques - un ancien ami,
un véritable ami, qui me prie de descendre avec lui parmi les serpents
et les insectes, les lombrics et les vers des pommes,
pendant une semaine ou une heure seulement : tout comme Protée,
dans ses moments de délire. Quelques jours de vacances,
sombres compagnes du subconscient. C’est tout ce que je vous
      demande.
Il y a longtemps que je n’ai plus bu une robe de jeune fille. Il y a
longtemps que je n’ai plus embrassé - sur la bouche et sur les cuisses -
une fleur de tilleul tombée par terre !



*
Tais-toi, mon âme, tais-toi. Il y a tellement longtemps
que le voile d’un ange brûle, nuit après nuit, aux fenêtres,
avec des flammes austères. Il y a tellement longtemps que tu te sens
comme ces femmes enveloppées dans une écorce d’arbre
lorsqu’elles retrouvent leurs amants dans les vergers. Le temps
des doutes et des révoltes : les papillons, les nuages. Peut-être que dans
      l’au-delà
il n’y a plus rien et qu’ils le savent : c’est pour cela
qu’ils sont tristes. Des flammes et des voiles et des maisons
parmi lesquels éclate soudain en pleurs une scie.
Tais-toi. C’est la seule chanson que je te demande. C’est le temps
des corneilles : ces parentes de plus en plus proches
du corbeau de Poe. Le temps des bolets noirs
et des mauvaises herbes qui s’injurient les unes les autres.
Le temps des doutes : que faire ? Le temps des révoltes :
que faire ? Les papillons, les anges et les bœufs - des fichus
noirs au joug - que l’on tire d’un côté
et de l’autre, les nuages. Tais-toi !
Tout en haut d’un acacia fleuri trop tôt
un coucou récite les Saintes Écritures.



Poèmes extraits des recueils
Argent jaune (Editura Albatros, Roumanie, 1988),
Le bouclier de Persée (Editura Vlasie, Roumanie, 1993) et
Une ligne presque noire (AMB, Roumanie, 2000).

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Published by Seine & Danube - dans DE LA POESIE
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  • : Seine & Danube est la revue de L'Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (ATLR). Elle a pour but la diffusion de la littérature roumaine(prose, poésie, théâtre, sciences humaines)en traduction française.
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Parutions récentes :
•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
•Le recueil de poèmes de Doina Ioanid est enfin en librairie. Boucles d’oreilles, ventres et solitude, dans la traduction de Jan H. Mysjkin est paru en novembre aux éditions du Cheyne.
Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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