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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

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Écrit en dix ans (1983 - 1991) Le Tiroir aux applaudissements (Sertarul cu aplauze) est l’œuvre la plus considérable d’Ana Blandiana, plusieurs fois rééditée en Roumanie. Ce roman distant de toute évocation réaliste est pourtant un tableau de l’univers communiste roumain : société où l’obsession de se sentir surveillé le dispute au cauchemar de ne pouvoir fuir un espace concentrationnaire.
Alexandre est l’un des personnages conférant un sens à cet univers sordide et désespéré. Il est écrivain et s’enchante de la tâche quotidienne transformant sa vie en combat. Son environnement est aussi dépourvu d’intérêt que ses contemporains manipulés. Mais comparable à la mince marge de liberté où s’exerce sa victoire journalière sur l’inertie l’empêchant d’écrire, l’éblouissante beauté de l’île du chapitre 6 offre à Alexandre un matériau suffisant à justifier toute existence et la sienne.
 

 

 

(extrait)

Chapitre VI


Comme toujours quand il n’arrive pas à écrire, Alexandre s’invente des occupations ; alors, quand il s’y met enfin, il aménage avec soin un cadre dépouillé de toute possibilité d’évasion, tout comme l’on ôte la moindre bouteille de la vue des alcooliques et que l’on écarte les allumettes du chemin des enfants. La hutte du Plateau ne contient qu’un lit - un matelas comiquement rembourré de paille, posé sur des planches non rabotées suspendues sur quatre pieux fichés dans le sol - et l’étrange table sous le carreau de verre donnant sur le fleuve, haute comme un pupitre auquel on écrit debout. C’est précisément parce qu’il n’a rien à faire, rien qui remplace le mécanisme bloqué de l’écriture, qu’Alexandre tourne, vire dans le minuscule espace de terre. Il oscille entre position « couchée » et position « debout », reprochant à l’une son absence de perspective sur le paysage, à l’autre son ascétisme. Sa fureur est consciente d’elle-même. Elle est habitée d’un tel désir de se manifester que le lieu de l’écrit sera bientôt abandonné. Mais quoique la scène se répète presque chaque jour et même plusieurs fois par jour, quoiqu’il ait déjà vécu mille fois ce désespoir aux ressorts et aux clés connus, Alexandre s’agite dans la pièce minuscule comme une moto sur le mur de la mort dans les foires, d’autant plus vite qu’il approche de la limite supérieure de l’exaspération, limite au-delà de laquelle, en dehors de l’écrit rien ne peut plus se produire. Aussi évite-t-il de sortir, dans ce dehors où tout est séduisant, de la lumière dentelée par les feuilles jusqu’au banc, jusqu’à la table - rudimentaires, comme dessinés par la main d’un enfant -, furieux et fier de cette manœuvre têtue comme un exercice d’ascèse. Mais quand il renonce, il le fait avec un sentiment de démission, d’acceptation de sa défaite. Bien sûr, il pourrait dire : « Finalement, je n’ai tué personne, je ne suis pas un bagnard, j’ai le droit de ne pas écrire de la journée si je ne veux pas, si je ne peux pas » mais la dernière proposition infirme les autres, c’est un aveu gonflé d’humiliation, de révolte le menant à un mépris de soi violent et furieux de son propre mépris.
Dehors, l’air chaud le frappe de plein fouet comme s’il le punissait d’avoir quitté sa prison. Même le paysage du fleuve apparaît plus confusément dans la canicule, comme si la chaleur faisait perdre leur fermeté aux lignes, leur tenue aux couleurs qui baveraient les unes sur les autres.
- Que fais-tu là ?
A droite de l’entrée de la hutte, le fils de Frusina est aussi immobile qu’un monument. Il ne l’a pas vu en sortant, il le découvre à peine à l’instant de rentrer. Il le questionne moins par surprise que par besoin de reproche, par irritation, par complicité. L’enfant le regarde sans changer de position, sans répondre, prenant sa question pour une simple formalité, un salut.
- Rien, répond-il avec retard, s’acquittant à son tour de la formalité, sans accorder d’importance au sens des mots, sans baisser les yeux, et il attend.
Il n’a pas plus de dix ans. C’est du moins ce que croit Alexandre qui ne connaît rien aux enfants et n’est pas vraiment sûr de son évaluation. Il est installé dans une position presque fœtale, adossé au mur de terre sèche de la hutte. Une de ses mains tient ses genoux embrassés tandis que l’autre joue à arracher l’herbe brûlée de soleil sur laquelle il est assis. Son regard confiant ( le regard de Frusina, pense Alexandre chaque fois ) est si calme qu’il semble moqueur et - précisément parce qu’il n’exprime rien à part une attente indéfinie, indifférente à son propre objet - trouble l’adulte qui se sent, bien qu’il se rende compte que c’est absurde, dominé par l’enfant. C’est pourquoi ce regard blanc, dont l’étrange maturité ne laisse rien paraître pousse Alexandre à réagir de manière floue, infantile, dans un mélange de dureté et de flagornerie.
- Que fais-tu là ? Répète-t-il plus durement, ajoutant comme une explication ou comme une excuse : Pourquoi ne joues-tu pas avec les autres enfants ?
Le gamin ne répond pas et l’adulte se souvient qu’il n’y a pas d’autre enfant alentour. Gêné par la stupidité de sa propre question, il se sent obligé de poursuivre.
- Tu n’aimes pas lire ?
- Non, répond l’enfant sur un ton sec, provocant même, si bien qu’Alexandre se demande s’il a compris le sens de sa question.
- Mais tu sais lire ? insiste-t-il en le scrutant pour tâcher de dépasser la futilité de ce dialogue.
- Non, répète l’enfant avec le même aplomb. L’homme a la certitude que le garçon ment, sans comprendre pourquoi, et cette nouvelle réponse en porte-à-faux augmente sa contrariété.
- En quelle classe es-tu ? Répète-t-il, retrouvant le niveau de la conversation, sans attendre une réponse qui ne vient pas, parce qu’elle n’est pas attendue.
- En quelle classe es-tu ? Insiste-t-il, irrité de voir ses intentions devinées par l’enfant.
- Quatrième classe. La réponse contrariante claque sèchement.
- Et tu ne sais toujours pas lire ? Explose l’intellectuel stupéfait, révolté, sincère, revendicatif - mais comme le regard de l’enfant soutient le sien sans ciller, il se précipite à l’intérieur, cherche quelque chose et revient avec une demi-tablette de chocolat qu’il lui tend, presque honteux de la simplicité de son geste. L’enfant se lève, s’en saisit et s’éloigne sans hâte, comme s’il avait rempli sa mission, ou plutôt comme si tout - l’attente, le regard, l’échange de répliques, le don, le départ - avait fait partie d’un rituel qui, pour être efficace devait être en tout point respecté.
Alexandre le suit un instant du regard avant de rentrer dans la hutte. Il est fatigué mais le problème de l’écriture ne se pose plus. La scène, répétée pour la n ième fois le fait se sentir faible et ridicule, manipulable même, par cet enfant dont il ne sait s’il est doté d’une étrange et magique maturité ou s’il est tout simplement crétin. En même temps - c’est bizarre - il se sent déloyal à l’égard de l’enfant qu’il revoit en pensée s’éloigner avec une sorte d’impertinence dans ses mouvements, plus malhonnête que si, au lieu de lui offrir du chocolat, il l’avait frappé ou chassé avec des mots durs ; il sait, aujourd’hui comme chaque fois que le chocolat a été le prix de son non-engagement, de sa liberté de négliger la question de cet enfant, la raison pour laquelle il ne sait pas lire etc., un prétexte pour fuir la réalité, s’y soustraire, s’en protéger. Mais ces convictions ne l’empêchent pas d’être humilié par sa sensibilité par le fait qu’un enfant de dix ans puisse lui poser de tels problèmes, le troubler et déclencher en lui de tels mécanismes.
La feuille blanche encore à moitié et les derniers mots notés (« son sang ne sera jamais versé »), relus d’innombrables fois dans l’espoir de les voir dotés d’une suite, lui semblent soudain grotesques, privés de sens. Il ressort, la chaleur le frappe au visage, il regarde d’instinct l’endroit où l’enfant était assis, comme s’il s’attendait à le trouver de nouveau là, comme s’il s’attendait à voir tout reprendre sans changement, puis il se dirige rapidement, vers la cuisine ou vers le fleuve: il décidera en route, il a le temps, laissant ses jambes se mouvoir seules, dans une course accélérée par la pente, ses baskets frappant de manière élastique les touffes d’herbe rêches à force de soleil et de vent.
Arrivé à l’endroit où le chemin oblique vers le rivage, il s’arrête, indécis. On entend des voix venant de la cuisine et comme si cela suffisait pour l’arrêter ou comme s’il atteignait le but de son trajet, Alexandre s’assoit dans l’herbe sous un pommier plus chargé de fruits que de feuilles, ne portant sur le sol sec et en dépit de sa production abondante, qu’une ombre délicate et déchirée, plus suffocante que le soleil.
- Comment, rien que deux cent cinquante grammes ? s’étonne la voix d’Irina avec ses basses inflexions de violoncelle. C’est incroyable !
- Réservé aux engagés, rendez-vous compte, ou à ceux qui vont aux champs, rétorque une autre femme, un ton plus haut et qu’Alexandre ne reconnaît pas immédiatement. Nous sommes des journaliers, vous savez ce que c’est. Mais à quoi bon ?
- Vous êtes d’ici, vous passez vos journées au siège, reprend la voix d’Irina, détachant les syllabes de manière exagérée, gênée ou hypocrite. Pourquoi ne dites-vous rien ?
Un rire bref, trouble, tel un gargouillis d’eau dans une carafe au col étroit, tient lieu de réponse, démasquant l’identité de la voix. Une pause suit. Puis Irina énonce, lentement, gravement, une courte proposition dont Alexandre ne saisit pas la teneur. Un nouveau gargouillis joyeux et la voix un peu traînante de Frusinica lui répondent :
- Moi non plus, je ne suis pas une imbécile. Ensuite, sur le ton épique préludant sans doute à un long discours : à la coopérative, le secrétaire a refusé qu’on me donne ma ration d’huile et de sucre sous prétexte que je ne travaille pas au collectif. Je faisais la queue en face, j’ai entendu mon nom. Je n’ai rien dit, j’ai attendu qu’on me déclare que je ne recevrais rien, j’ai dit ‘bien le bonjour’, je suis partie tranquille et je suis allée droit trouver sa femme : ‘Tanti Mita, ne m’adresse plus la parole ou tu le regretteras. Tu sais ce que j’ai à la maison, tu sais qui tu as été et qui tu es à présent ! Je ne viens pas des faubourgs, je ne hurlerai pas, je te dis les choses entre personnes de bon sens : laisse-moi vivre et je te ficherai la paix moi aussi !’ Je suis revenue à la maison sans huile et sans sucre mais elle est venue me les porter d’elle-même, parce qu’elle sait que j’ai une photo avec toute sa famille en uniforme de légionnaires, parce qu’ils ont tout été de grands légionnaires, avant, pendant la guerre et voilà qu’à présent, c’est les plus grands communistes du village. Moi, vous me voyez travailler au collectif où ils paient 24 lei par jour, conclut-elle sur un autre ton, pour expliquer : 24 pour moi, 24 pour mon mari, ça fait moins de 50 alors que l’internat du petit coûte 800 à lui seul.
« Elle a donc un enfant », pense Alexandre, étonné de la vitesse de sa propre constatation. De même, il s’était étonné de l’étrange résonance du mot : « mari » dont la sonorité l’avait surpris sans qu’il sache comment et sans pouvoir s’expliquer pourquoi cela lui semblait bizarre etc. Entre temps, Frusina a commencé une nouvelle histoire, elle est en verve et Alexandre l’écoute sans réaliser que c’est elle qui s’exprime, tant ses paroles correspondent mal à l’image qu’il a d’elle.
- Mon mari est allé faire provision de poissons pour l’hiver, a-t-elle commencé.
- Vous le conservez comment ? - l’interrompt Irina. Elle non plus, Alexandre ne parvient pas à l’imaginer posant cette question.
- Au sel ! Où voulez-vous que je prenne de l’huile pour de la marinade ? Alexandre a la sensation d’assister à une pièce dont il connaît les acteurs et non les rôles, mais c’est sans importance parce que les acteurs sont fatigués de leur rôle débité superficiellement, par sens du devoir et qu’ils interprètent, l’esprit ailleurs. Il ne sait même pas si son attention laisse échapper des fragments, des mots, ou si les interprètes sautent des répliques pour en finir plus vite.
- Il installait ses filets et voilà qu’il aperçoit un homme en barque de l’autre côté de l’étang. Il regarde : c’était le chef de poste ! Qu’est-ce que tu fous là, Pandea, dit le chef, qu’est-ce que tu cherches ici ? - Et toi, qu’est-ce que tu cherches ici, Tudose ? dit mon mari. Il n’avait plus le choix et il a dit : ‘Je suis venu chercher du poisson pour l’hiver - Ben moi aussi dit mon mari - Et si je t’avais arrêté ? dit le chef. - Ben tu vois bien que tu ne m’as pas arrêté dit mon mari.’ Alors ils ont mis leurs filets bout à bout et ils ont péché ensemble.
L’espace d’un instant, Alexandre a l’impression d’écouter la fin d’un évangile. La prise des poissons, les répliques reproduites avec une exactitude maladroite résonnent à ses oreilles comme un air connu mais le gargouillis d’eau dans la carafe à col étroit gomme son impression, dissipant son souvenir. « Mon mari » fonctionne comme un radical, comme un signe de distinction, se dit l’écrivain en comprenant d’où venait l’étrange halo entourant ce mot. Frusina disait « mon mari » non seulement comme un mot choisi parmi d’autres mais comme si elle souhaitait transmettre le message qu’en prononçant ce mot, elle relevait d’une sphère supérieure. Je ne serais pas étonné que l’homme ne l’ait même pas épousée.
« Maman », dit la voix de l’enfant, totalement différente de celle qu’il garde en mémoire : il s’étonne même de l’identifier. « Il m’a encore donné du chocolat parce que je ne sais pas lire… »
Le rire déchaîné d’Irina, incroyablement articulé, s’élève, juché comme entre les lignes d’une portée. Alexandre s’éloigne, soudain fatigué par cette pièce qui ne lui est pas destinée. Il ressent l’absence de finalité comme une bosse dont il ne peut se défaire parce que ce n’est pas une charge sur son dos, une verrue, une tumeur mais le dos lui-même, déformé, courbé, brisé, insupportable. D’habitude, cette sensation est annulée par l’écriture ou plus précisément l’écriture rend possible non sa cessation mais sa mise à distance, tout comme une douleur peut estomper une autre douleur, moins par élimination des causes que par mutation des réflecteurs de la conscience sur un tout autre plan, par une fixation de l’esprit sur d’autres tensions. Tu peux oublier l’absence de sens dans un monde en inventant un autre monde dont tu es le seul sens mais il faut pour cela être convaincu jusqu’au bout des ongles de la nécessité de cette invention, tu dois croire - au moins toi - au sens de cette substitution. Alexandre sait qu’il n’a aucune raison de revenir à l’écriture, puisque même des mots les plus simples semblent perdre leur signification. Recevoir du vinaigre quand on crie : « j’ai soif » peut être, bien sûr, le signe de l’exercice d’une mauvaise volonté mais, plus tragiquement, cela peut être la preuve que les mots ne parviennent plus à transmettre le sens ou, encore pire, que les significations d’altèrent, se gâchent, fermentent, se transforment entre le moment de la prononciation et celui de l’audition. Les éponges gonflées de vinaigre comme argument rhétorique de la méchanceté humaine ont quelque chose d’apaisant et d’idyllique en regard du soupçon qu’il ne s’agit que d’une incompréhension, d’une confusion des termes, d’une erreur d’interprétation, d’une inadvertance sémantique...
Alexandre prend le sentier qui serpente comme un labyrinthe complexe jusqu’au Danube et s’arrête dans l’herbe léchée à intervalles égaux par la respiration de l’eau. Au milieu du fleuve, l’île semble glisser légèrement, insensiblement, ou peut-être se balance-t-elle comme un vaisseau à l’ancre, les cimes des peupliers inclinés sous la brise levée par leur propre mouvement. Ovale et verte sur le vert plus terne de l’eau, bruissant plus intensément que le bruissement de l’eau affluant au rivage, elle semble osciller en raison de sa seule perfection, entre les règnes, car il y a - au-delà de l’abondance de sa végétation et de la terre dont on ne voit que d’étroites plages comme des gencives au contact de l’eau, quelque chose d’animal dans cette forme allongée, sensuellement couchée au milieu du fleuve, dans le tressaillement de sa fourrure de feuilles luisantes palpitant au rythme d’une respiration secrète. Alexandre regarde avec un amour qui le surprend cette île abritant les ruines d’une citadelle byzantine et il s’imagine son ami entouré d’étudiants, descendu dans les chantiers archéologiques comme dans le ventre d’une baleine. Il veut sauter dans la barque accrochée à un pieu, juste à ses pieds, près de sa basket mouillée par la vague. Mais une seconde plus tard, la seule perspective des mots à prononcer là-bas l’effraie, le pousse à renoncer. « Vivre en face d’une grande étendue d’eau » se dit-il, immobile, considérant l’ensemble, et l’idée lui semble connue, même s’il n’identifie pas sa provenance, « la voir, la revoir sans cesse, voilà qui change votre perspective des choses, voilà qui procure une vision plus détachée des contingences, plus indifférente au moment présent. L’écoulement continu de l’eau, s’ajoutant à celui du temps rend trop évidente l’instabilité, l’inconstance des choses pour ne pas vous convaincre de leur insignifiance, pour ne pas se laisser saisir par la paix indifférente et douce, aussi distante du bonheur que du mépris. Vivre en face d’une grande étendue d’eau », se redit-il et il sent la sphère mélodieuse de la pensée ravir aussi, étrangement dérisoire, son intention d’écrire.
Il suit la rive lentement, les yeux au sol, fixant les grains de sable qui sont de plus en plus nombreux entre les racines des plantes jusqu’au lieu où, vaincue, la végétation fait place à une large plage, presque digne d’un rivage marin, en forme de croissant de lune entre le fleuve et le coteau argileux, vertical et nu. Entre les grains de sable étrangement gros, on voit des coquillages délicats et gracieux, décorés de rayures noires, et d’autres étincelants, au vernis multicolore, grands comme des paumes d’enfants gentiment ouvertes, semblables à des vases précieux à la fonction inconnue ou inexistante. Alexandre pose le pied avec soin, comme dans un jeu, mais aussi dans un exercice de volonté, car il est illusoire, son désir de marcher sans écraser ces beaux récipients et le crissement minéral lui est insupportable. Quelque temps, il longe l’île. Du coin de l’œil - toujours attentif au mouvement catastrophique de ses baskets sur l’architecture des coquillages -, il voit les saules hauts comme des peupliers transformés par le lierre en meules vivantes, frémissantes. Par intermittences, le vent de l’île lui apporte des bribes de sons joyeux, les éclats de voix des étudiants qui ont donc convaincu le professeur de les garder. Alexandre se souvient de la tristesse de Tudor, lui confiant sa défaite : « Ils ne sont pas seulement considérés comme des fugitifs, mais surtout comme des délinquants. Ils se soustraient aux vendanges qui leurs échoient dans la Faculté où ils sont inscrits et en plus ils ramènent quand même du raisin. Il est vrai cependant qu’ils viennent ici par belle et vraie passion pour l’histoire et que pendant ce temps leurs camarades courent bronzer sur la plage et se chamailler dans le Danube. Le plus déprimant pour moi, ce n’est pas d’être obligé d’accepter ça mais de savoir à quel point il serait ridicule, don quichottesque de ne pas l’accepter ! » Alexandre songe que c’est exactement le type de dilemme qui convient à son ami, qui semble inventé pour lui sinon par lui. Il se souvient de sa réaction quand tous mangeaient de l’extraordinaire raisin de table apportés par les étudiants - des raisins couronnant royalement, somptueusement, mais de manière déplacée les pauvres repas standards de Frusinica, « comme un manteau de soie lyonnaise par-dessus une salopette » avait plaisanté Radu. Tudor n’y touchait pas, dans sa volonté de défier et humilier sa propre gourmandise, mais aussi toute une situation qu’il refusait d’accepter en théorie et qu’il refusait donc en pratique, même si les moyens à sa disposition étaient comiques et avaient quelque chose de puéril. La vérité, c’est que sans l’effraction des étudiants, l’automne aurait passé sans que quiconque goûte au raisin, pour la simple raison que toute la production de ces vignes plantées sur des dizaines de kilomètres - les célèbres vignobles de Magura - est exportée, si bien que quiconque souhaite respecter la loi ne peut acheter le moindre grappillon. Bien entendu, on trouve tout de même du raisin partout et durant des semaines, tout le monde ne se nourrit que de raisin, du moins au début de la vendange car à la fin, pour tout dire, personne ne les supporte plus et les citadins - eux qui font des heures de queue en ville pour un kilo de fruits aigres, verts, à demi pourris et écrasés - seraient stupéfaits de voir les superbes grappes jetées ici aux poules avec dégoût. Cette image - de magnifiques grappes picorées par les poules - le décide bizarrement à pénétrer dans le village. Bien sûr, ni les raisins ni les poules ne motivent réellement cette décision mais Alexandre connaît les étranges mécanismes de son âme - il sait qu’il ne peut ni les influencer ni les empêcher de fonctionner à leur guise - de sorte qu’il ne tente rien contre son inspiration. Tout au plus, sur un plan rationnel, esquisse-t-il une faible excuse (« je devais justement acheter de l’encre »). Mais la seconde d’après, il se rend compte qu’à cette heure-ci, la coopérative ne peut être que fermée, même si, dans l’absurde, il acceptait l’idée qu’il soit possible d’y trouver de l’encre. Tous ces arguments ne l’empêchent pas de continuer sa route, d’autant plus dépourvu de raisons qu’il est plus chargé de l’espoir qu’il se soumet aux mystérieux besoins de l’écriture probable. Des besoins dont Alexandre espère qu’ils relèvent de l’écriture. Bien qu’une voix profonde, non dépourvue de sadisme et même vengeresse lui murmure en articulant bien - comme si elle craignait qu’il ne comprenne pas : « il ne s’agit pas de l’écriture, ce n’est pas en sa faveur mais contre elle que tout se décide, ta soudaine, ton imprévisible décision ne correspond pas au besoin de faire quelque chose d’utile pour ton écriture mais au contraire au besoin impérieux, physique, de faire quelque chose qui t’en écarte ». Même si c’est vrai, admet Alexandre non sans une certaine superficialité dont il a conscience à la fois qu’il s’agit de superficialité et qu’elle relève d’une vérité encore plus profonde, qu’elle n’est que l’étroit éclat de surface de quelque chose de caché et d’indiscutable -, même si c’est vrai, tout et y compris cette route placée devant moi est expérience, donc matière première, donc... »

 

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  • : Seine & Danube est la revue de L'Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (ATLR). Elle a pour but la diffusion de la littérature roumaine(prose, poésie, théâtre, sciences humaines)en traduction française.
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Parutions récentes :
•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
•Le recueil de poèmes de Doina Ioanid est enfin en librairie. Boucles d’oreilles, ventres et solitude, dans la traduction de Jan H. Mysjkin est paru en novembre aux éditions du Cheyne.
Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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