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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

Lien vers l'auteurCadre numero 2

Lien vers le traducteur

 

Journal d’une jeune fille difficile.
1932-1947

(…)

 

 

 

19 octobre 1937

Je lis les Lettres à un jeune poète 1), qui ont paru dans une belle traduction française chez Grasset. Chaque phrase qu’il écrit est pénétrée de simplicité, et d’une compréhension aboutie, définitive, de ce qu’il y a d’inéluctable dans la condition humaine, de l’impossibilité de sortir de cette condition pendant toute la durée de la vie. Ces lettres ont probablement été écrites à une époque où R[ilke] avait déjà dépassé le tumulte, le chaos, la souffrance violente, les révoltes. Il en était arrivé à cet état de sagesse (selon moi) qui suit la conscience de l’inutilité de toute agitation, de toute révolte. C’est une sorte de réconciliation, quoi qu’on en dise, même si cette réconciliation est amère, et triste (dans la solitude, dans la souffrance), cela reste de la réconciliation. C’est une sorte d’apaisement, d’éclaircissement.
Je sais que - très probablement - j’atteindrai moi aussi un beau jour cet état (bien qu’en ce moment j’en doute fortement), mais cela ne m’empêche pas de vivre aujourd’hui en plein enfer, dans les tourments et l’agitation de la chair vive.

*

J’ai terminé les Lettres à un jeune poète. Lu sans reprendre ma respiration, tout simplement fascinée. C’est un grand et profond poème de la solitude. Chaque première page donne l’impression d’avoir été écrite avec effort, parce que cela venait de loin, et pourtant, une fois qu’il s’est mis à écrire, il continue avec bienveillance, en toute simplicité, à donner sa leçon de détachement à l’égard de la vie, d’une certaine vie.
Il a quelque chose du ton simple et bienveillant de Nae [Ionescu] 2). Quelque chose de paternel, presque. Mais sans l’ironie de ce dernier. Sûrement parce qu’il s’adresse à une personne devant laquelle il sait pouvoir être grave.
Je l’ai lu avec une joie que j’ai rarement en lisant. Cette tristesse grave et calme m’a impressionnée. Cette « résignation », selon mon idée, de l’irrémédiable solitude devant la vie et la mort. C’est une joie terriblement amère que d’apprendre que tu n’es pas la seule, qu’il y en a d’autres, enveloppés dans cette même atmosphère.
Dix heures du soir
Comme dit Rilke, « nous sommes solitude », alors… à quoi bon parler encore…

22 octobre 1937
Dans la nuit du 19 j’ai fait deux crises.
Une de larmes (et je ne pouvais même pas trouver qu’il était stupide de pleurer). L’autre de reins, à six heures du matin. J’ai été prise de douleurs infernales du côté gauche, au même endroit où j’avais déjà eu mal il y a quelques années. Ç’a été quelque chose d’horrible. J’en étais arrivée à un point où je ne pouvais plus résister, tout simplement. Tout mon sang m’était monté à la tête et mes veines palpitaient tellement que j’ai cru que j’allais devenir folle. Finalement, un monsieur docteur est venu qui m’a fait une injection de Pantopon. Maintenant je n’ai absolument plus rien, mais je suis lamentable, plus lamentable que jamais. Ces choses-là sont idéales pour que tu prennes conscience de ta « situation terrestre », si tu n’en étais pas encore consciente. Le fait est que j’en avais pris conscience, moi, et je trouve qu’il était superflu que je supporte encore ces douleurs horribles. Maintenant… je ne sais plus quoi faire de moi-même. Plus rien n’a de sens en moi, et je suis tellement troublée, tellement confuse, que je ne mérite même pas de mourir.

27 octobre 1937, mercredi
Aujourd’hui et vendredi je passe trois examens. Si je les rate je me grille très salement. Les examens les plus incertains possibles. J’ai fait le maximum. Si je les rate, ce n’est pas ma faute. Ce que je me reprocherai par contre, c’est de les passer comme ça, à la limite. Limite de temps (n’aurais-je pas pu passer aussi quelque chose en juin ?). Et limite en nombre (n’aurais-je pas pu en préparer plus pour avoir une marge d’échec ?). Si seulement je pouvais passer à vendredi soir, parce que j’en suis lasse.

3 novembre, mercredi
Sous le soleil de Satan.3) Pas même du dégoût de soi. Un grand étonnement, tout simplement.
La médiocrité et le chaos sous leur visage le plus laid, parfois couverts d’étincelles de lumière et de souffrance. Le reste, saleté. Nous sommes parfois si bien recouverts de cette saleté qu’on appelle notre vie sociale, qu’il nous faut des forces plus grandes que n’en possèdent nos charognes et leur puissance lâche pour nous extirper de cette saleté. Cela, si nous nous rendons seulement compte du cloaque dans lequel nous nous tortillons. Il existe des milliers de milliers, des millions et encore des millions de gens qui ne se rendent pas compte. Heureux soient-ils ! D’une certaine manière, heureux soient-ils. Mais les êtres conscients brillent (si l’on peut dire) par leur indolence, par leur impuissance, comme par ignorance. E[mil] C[ioran] me disait par un jour horrible, dans la rue, qu’il a atteint le maximum de lucidité. Qu’il expie les capacités d’illusionnement de centaines de générations de ses ancêtres. Je n’y crois pas. Bien que, ce jour-là, le témoignage d’E. m’ait paru assez proche de la vérité, assez triste, assez évident. Aujourd’hui les choses me paraissent plus tragiques que jamais. Nous ne sommes que des serpillières sales mouillées de souffrance et de lucidité. Nous ne savons toutefois pas mener tout cela à son terme. Par lâcheté, probablement. Par peur.

5 novembre 1937
Parfois - comme maintenant - je m’ennuie si fort, que je ne suis qu’un long bâillement triste. Totalement vide, âme, cerveau, tout est vide en moi. Il ne reste que mon ennui. En quête de narcotiques, je me suis dit que j’irais voir un film. Il était 9 heures du soir et, quand je suis descendue du bus, je me disais - je ne sais pas pourquoi - que j’aimerais bien rencontrer E[mil] C[ioran]. Quand j’ai levé les yeux, il était devant moi, sur le trottoir. J’en ai été tellement surprise (ça ne m’arrive pas trop, à moi, ce que certains appellent les coïncidences), tellement que je suis restée quelques instants bloquée. Heureusement qu’il est toujours volubile, lui. Nous avons discuté, et il fallait rire, comme d’habitude (mais comme j’avais peu envie de rire). Ensuite, P[etre] T[utea] et G[eorge] T[eodorescu] 4) sont passés par là - dans la rue - et se sont arrêtés eux aussi. Ils ont fait la conversation, comme ils en ont l’habitude, avec d’énormes paradoxes, un peu de scepticisme, beaucoup de médisance, à laquelle j’ai moi aussi participé, bien sûr, même si je n’avais pas du tout envie de ça. Tout me semblait si triste, précisément quand nous riions plus fort, si bien que j’ai perdu patience et que je suis partie. Je suis entrée au Aro, où il y avait une comédie américaine. Danse, faste et musique, comme dit la publicité. Jamais je crois je n’ai été aussi inutile et aussi complètement lucide. Toute ma triste misère s’était transformée en brouillard statique et m’enveloppait sans merci. Même l’humour des Américains, saint et absurde comme une pastèque, n’a pas pu me tirer hors de mon brouillard statique. Lorsque je suis sortie, il faisait un temps infernal, avec un vent fort à t’en frapper de toutes parts et une pluie si fine qu’elle s’identifiait presque totalement à l’air, te pénétrait dans la gorge, mouillait tes cheveux et te faisait divaguer les idées.

8 novembre 1937
Parmi les livres de Marieta [Sadova] 5), je suis tombée sur Daphné Adeane 6) et je l’ai relu. Ça m’a paru extraordinairement mal écrit, presque ridicule, avec des répétitions sans fin, fatigantes, disant toujours la même chose. Il s’agit certes d’une traduction en français. Il se peut donc bien que le ridicule soit apporté par le traducteur et par la langue française, qui se prête si peu à rendre la sobriété de la prose anglaise. Lu en anglais, ce pourrait être un roman écrit avec finesse et possédant un certain parfum, une grâce. Rien d’essentiel, cependant. Ça, c’est certain, parce que ça ne se perd pas dans une traduction, même en français. C’est peut-être quelque chose de beau (je dis bien « peut-être »), mais ce ne peut pas être quelque chose d’extraordinaire. Je me souviens de l’impression qu’il m’avait faite il y a je ne sais plus combien d’années. Je gardais de ce livre le souvenir de quelque chose de plein et d’enveloppé dans une certaine atmosphère que je ne sais pas comment décrire. Quelque chose d’un peu analogue à ce qui m’est resté des histoires lues dans mon enfance. Une sorte de charme onirique. Il ne faut jamais relire ces livres-. Non seulement on ne retrouve pas le motif pour lequel ils nous ont plu autrefois, mais on détruit le charme, ce qui est - je ne sais pas pourquoi - désagréable.

15 novembre 1937
Comme elle est laide, Seigneur, cette vie. J’ai l’impression d’être engourdie dans ma tristesse et dans mon dégoût. Je me suis pétrifiée ainsi et je ne peux plus bouger. Tout ce découragement qui me tire vers le fond… Tout a un goût de cendres. Fade et triste. Tout : l’air qui m’environne, les pensées en moi, mon sommeil et les rêves étranges dont je me réveille, pour un instant il n’y a plus rien, je ne sais pas qui je suis, ce que je suis, où je suis. Je n’ai à cet instant la sensation ni de l’espace, ni du temps…
Persiste, inexpliquée, une indéfinissable sensation de questionnement douloureux. Je suis tout entière questionnement : un questionnement de douleur. Instant de suspension. Puis, brutalement, tout me revient. « Ma conscience », je dirais. Et avec elle, une terrible déception. Ce questionnement avait été d’autre nature que la réponse que j’en ai reçue, la réponse de la condition humaine. Je crois que si je me laissais aller dans cet état de déception, je mourrais de tristesse, mais je m’accroche à n’importe quoi, au fait que ce jour-là je dois me rendre à quelque spectacle ou rencontrer quelqu’un, au fait d’avoir à lire telle ou telle chose, et je passe immédiatement à la vie. Je passe à la vie et je continue toute la journée de fonctionner comme un mécanisme bien huilé ; parfois, si bien huilé que j’oublie ; mais la plupart du temps je n’oublie pas. C’est comme ça. Et quand je n’oublie pas c’est terrible. Je me déplace comme un automate, avec cette sensation de cendres et de douleur, et je sens mon visage se pétrifier et je ne peux plus sourire autant qu’il le faut, je sens que s’effacent de mon esprit les choses dont je dois parler et je ne peux plus parler. J’ai dans une moindre mesure cette impression vague, comme lorsque dans un rêve quelqu’un te suit et que tu ne peux pas courir, ou bien lorsque tu dois dire quelque chose, que tu dois impérativement le dire, mais que tu n’arrives même pas à desserrer les mâchoires. D’ailleurs, en général, toute cette vie que je mène ressemble à un rêve. A un rêve terne et dépourvu de sens. Je me dis parfois qu’un beau jour je vais me réveiller et souffler, libérée, dans une véritable réalité… Sauf que j’ai un peu peur que ça ne coïncide avec le moment de ma mort. Je voudrais me « réveiller » à la vie,
en vie… J’ai peur de la mort.

16 novembre 1937
Je viens à peine de me réveiller et je rêvais d’extravagances dans de vertes prairies et de la chaleur amollissante d’un soleil printanier. Tout ça avec quelque chose d’inquiétant dans l’atmosphère. Ce quelque chose d’inquiet qui enveloppe tout ma vie. Rêve ou non-rêve, joie ou souffrance, tout est enveloppé dans cette inquiétude. J’ai parfois une envie folle de m’en échapper, de savoir moi aussi ce qu’est la paix. Mais ce n’est pour moi qu’un simple mot.

17 novembre 1937
Terrible ennui au cours de Motru.
Puis séminaire d’ouverture de Negulescu. Pour l’instant j’ai pris deux devoirs : « Le scepticisme antique » et « Le probabilisme de Carnéade et de Sextus Empiricus ». Le premier avec Negulescu, le second avec Florian 7).

19 novembre 1937
Je songeais tout à l’heure au lien naturel qu’il y a entre les faits, durant notre sommeil, à leur interdépendance, qui nous semble normale. Les choses se passent de la même manière dans la réalité : avec des liens de causalité, avec des motivations… Tout se passe normalement, naturellement. Dès que tu t’es réveillé de ce sommeil, cette normalité se brise. Les choses dont tu as rêvé n’ont plus aucun sens ni aucun lien. Si tu réussis à te souvenir des relations que tu avais alors établies naturellement et comme allant de soi, elles te semblent désormais absurdes. En général, on a l’habitude de rire du ridicule de ces liens que l’on fait dans les rêves. Je ne sais comment il m’est venu soudain à l’esprit, comme un éclair, l’idée que c’est peut-être ça, la mort. Un réveil dans un nouvel ordre. Car, concrètement, les choses se passent comme ça. Dans le sommeil, les éléments sont les mêmes que dans la vie. Sauf qu’ils sont enveloppés dans une sorte de brouillard. La différence, c’est qu’il s’agit d’un ordre tout autre. Un ordre dans lequel nous vivons (qui nous semble alors naturel) et en dehors de quoi nous ne concevons rien d’autre… Dès que nous nous réveillons, il est perdu. Nous nous réveillons ici, dans cet ordre de vie, et - si nous nous souvenons de l’autre, de celui du rêve - nous le trouvons absurde et dépourvu de sens. Il nous semble tellement dépourvu de lien que nous le trouvons ridicule, et que nous oublions que, lorsque nous étions dans cet ordre-là, tout était naturel, lié, et nous y vivions.
Si c’est ça, la mort, un réveil dans un autre ordre, ça expliquerait beaucoup de choses. Le fait que j’aie par instants la sensation si aiguë que je rêve. Que tout est trop absurde pour pouvoir être réel. Cette sensation d’étonnement, de ne pas pouvoir en croire ses yeux, de ne pas pouvoir croire que l’on vit réellement. Ce n’est bien sûr qu’un éclair. Ça ne dure jamais.

20 novembre 1937
Je lisais aujourd’hui avec beaucoup d’attention l’un des cours de logique général de mon professeur 8). La logique (et toutes les choses de ce genre) est une chose parfaite, sauf que c’est impossible à lire quand on est triste, sans risquer de se fatiguer de la vie, et de penser alors à la mort. Quoi qu’on fasse, on en revient toujours à la mort.

27 novembre 1937
Je me demande pourquoi Dieu attend de nous autres hommes de l’amour, de la foi. Quel besoin Dieu a-t-il de nous laisser nous débattre dans nos doutes, et mener tout cette lutte contre l’incroyance, et courir ainsi, les dents serrées, avec obstination ? Car c’est bien ce que nous faisons : nous courons avec obstination vers la foi, nous trébuchons sur tous les doutes et tous les péchés qui nous renvoient en arrière, mais nous ne nous résignons pas. C’est une fuite perpétuelle qui n’avance pas. Qui n’avance pas du tout. Quel besoin Dieu a-t-il que nous nous débattions comme ça ? S’il n’en a pas besoin, pourquoi nous laisse-t-il vivre ainsi ? Pourquoi nous y laisse-t-il ? On ne peut pas s’empêcher d’y trouver un peu de cruauté. Comment peut-il ne pas être accablé par la pitié, à un moment donné, devant toute l’impuissance, toute la tristesse et tous les efforts de quelques pauvres malheureux. Nous sommes comme des aveugles intranquilles dans une prison, qui se cognent aux murs, tombent, se relèvent et se cognent à nouveau, et ainsi de suite, sans cesse. Comment ne se noie-t-il pas enfin sous toutes ces larmes, jusqu’à en crier « Assez ! » et que le calme se fasse. Que le calme se fasse. Comme Dieu doit être étranger à nos souffrances, pour nous y laisser continuer. S’il en avait la moindre idée, il est impossible que la pitié ne l’envahisse pas. J’ai parfois l’impression que Dieu nous a imposé la vie tout comme nous imposons, nous, des expériences à des cobayes, sans même nous demander s’il serait possible que nous déterminions ainsi une suite entière de souffrances. Mais quel besoin Dieu a-t-il de faire des expériences ?

3 décembre 1937
Léon Bloy dans Le Pèlerin de l’absolu, parlant de Beethoven : « Car il fut malheureux vraiment comme les pierres, étant lui-même semblable à un de ces galets pitoyables roulés ça et là par les vagues de l’Océan.» 9)

*

Nous nous demandions il y a quelques jours, A[rsavir] 10)  et moi, si les arbres étaient « dans le mal »11), comme disent les Franchouilles. Je me disais tout à l’heure : toutes ces personnes ne sont-elles pas « dans le mal » ? et ne sont-elles pas précisément comme les arbres ? Si ! Les arbres sont des « choses » vivantes. Donc ces « choses » vivantes sont « dans le mal » (et c’est presque sûr, je dis « presque » dans la mesure où l’on peut être sûr de quoi que ce soit en ce qui concerne ces choses !).

*

Étendue sur le divan, j’ai contemplé la lumière dorée de ma lampe, disséminée dans toute la pièce, et la lumière bleue de la fenêtre. Impression de confort, de paix. Et aussitôt la tentation absurde m’a envahie de retenir quelque chose. Peut-être le temps. Le retenir non pas parce qu’à ce moment-là il aurait été particulièrement digne d’être retenu, mais par une impulsion subite de furie, de violence contre l’impuissance dans laquelle je me trouve face à l’écoulement continu de ma vie. Mon impuissance face à moi-même, face à tout ce que je fais et face à tout ce qui m’entoure, face à chaque minute de ma vie, qui s’impose à moi, de l’extérieur, indépendamment de moi, sans se soucier de moi. Nous avons l’habitude de penser que c’est nous qui faisons notre vie. J’ai toutefois le sentiment d’être une poupée qui supporte tout ce qui lui est donné à supporter. Nous ne pouvons pas changer ne serait-ce qu’un iota de notre existence. En vain nous démènerons-nous pour nous donner de l’importance et nous croire le nombril du monde, notre sort ne changera en rien. Nous sommes des broutilles, produites d’une pâte passive, et nous assistons impuissants à ce qui nous arrive.
Plus on est lucide, plus on est éveillé, plus on se rend compte que la vie ressemble à un rêve.

Dimanche, 12 décembre 1937
Encore une de mes journées de larve. Je suis restée au lit jusqu’à midi, et ça bien que je me sois réveillée relativement tôt. Je me souviens maintenant, en écrivant, que j’ai ouvert l’œil à l’aube du jour.
On entendait toutes les cloches de l’église (on les entendait ou bien je les ai entendues, je ne sais pas) et je me suis rappelé qu’on est dimanche et qu’à certains moments je me suis promise d’aller régulièrement à l’église et de clarifier une fois pour toutes tous mes doutes. Les clarifier tout simplement, peut-être, en ne me posant plus certaines questions. Ne plus m’interroger sur rien, jusqu’à ne plus avoir de quoi douter. Je ne me suis pourtant rappelé tout ça que le temps de me retourner dans le lit ; ensuite je me suis rendormie. Après le repas du soir j’ai lu. Je n’étais même pas habillée. Je suis allée à table en pyjama de nuit, avec une pèlerine. A[rsavir], en me voyant, a fait la présentation : « Napoléon à Waterloo ».
J’avais promis à Rodica [Ionescu]12) d’aller la voir vers six heures, au moins pour les six heures, sinon plus tôt. Mais je n’ai même pas envisagé sérieusement de pouvoir y aller. Par inertie, probablement.

*

Aujourd’hui, pendant toute la journée, j’ai lu Sparkenbroke 13) et - après l’avoir terminé - je me suis assise devant mon cahier. C’est devenu une habitude, prendre ce cahier pour écrire. Depuis que je sais qu’il est enfermé dans un tiroir de la bibliothèque spécialement fait pour lui, et que personne ne peut lire ce que j’ai écrit, j’ai l’impression qu’il fait partie de moi. En fait, je ne sais pas pourquoi j’écris. Comme je le disais, probablement par habitude. Quand je l’ai commencé j’étais encore une enfant et j’avais toutes sortes d’ambitions littéraires. Plus tard - après la disparition de ces ambitions de toutes sortes et surtout littéraires - j’écrivais tout de même pour quelqu’un. Je ne sais pas pour qui, mais j’écrivais avec en mon subconscient l’idée que ce que j’écrivais serait lu par quelqu’un. Je m’en rends compte aujourd’hui. Je prenais tout le temps le soin de garder une touche de discrétion. Avec le temps, pourtant, j’ai perdu ça de vue et mon carnet m’est devenu si intime (une partie de moi), que je ne peux même pas concevoir la simple idée qu’il pourrait être lu par quelqu’un. Ce serait une mise à nu, dont l’idée m’est intolérable.
Ces jours passés je pensais que - bien que l’idée me semble maintenant tellement absurde, tellement impossible, que je la trouve ridicule - tout de même, il est certain qu’un jour je vais mourir, et à ce moment-là, qu’arrivera-t-il à ces cahiers ? Songeant qu’ils pourraient être lus par un plus grand nombre de gens, je me suis dépêchée d’aller les brûler. Je me suis rendu compte qu’il m’est tout aussi impossible de les brûler que de les montrer à quelqu’un. Mais comme j’espère vivre encore, il me reste du temps pour décider de leur sort.

14 décembre 1937
Lorsque je rencontre E[mil] C[ioran] ou que je pense à lui, j’éprouve toujours une sorte d’étonnement-regret. Étonnement parce que, dans l’ensemble, il ressent les choses d’une manière identique à la mienne. Il a la même « structure », je dirais. Et j’ai du regret parce que j’ai l’impression - je ne sais pas pourquoi - que cela me déprécie. L’idée que quelqu’un me « ressemble » me déplaît terriblement. C’est de l’orgueil, probablement.

16 décembre 1937
Je me demande si je l’aime. Ça ne peut pas être de l’amour. Ou bien je m’imagine qu’une personne qui aime est tout le temps pleine de son amour. Ça devrait la préoccuper constamment. Et tout ce qu’elle fait doit être imprégné de cet amour. Moi, tout au long de la journée, je fais toutes sortes de choses sans penser à lui. Et pourtant, à un moment donné, soudainement, je me remets à penser à lui. Je vois alors son visage, ses yeux, ses mains… et je sens durant quelques minutes une sorte d’élan inutile vers lui. Je ne peux pas appeler cela de l’amour. Il me semble si loin… c’est comme aimer la lune.

24 décembre 1937
Aujourd’hui, pendant toute la journée, M[arieta Sadova] a travaillé de la voix pour me convaincre qu’il « faut » que je « prenne soin » de moi. À croire que je suis une troglodyte, une Abyssinienne. Elle a passé deux heures à me composer une coiffure, puis elle m’a maquillée et s’est mise à s’extasier devant ma « beauté ». Entre temps Duscha Czara est venue, qui m’a dit de ne pas lui en vouloir, mais que la première fois qu’elle m’a vue elle a dit à Ghenig que j’avais l’air de sortir de la jungle. Elles ne m’ont pas laissée tranquille avant que je ne promette de prendre désormais soin de moi.

[…]



1 Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, traduit de l’allemand par Bernard Grasset et Rainer Biemel, 1937. (Toutes les notes sont du Traducteur.)

2 Nae Ionescu (1890-1940) : philosophe, publiciste et professeur de logique à l’Université de Bucarest ; figure centrale de l’intelligentzia roumaine de droite dans l’entre-deux guerre, il influence un grand nombre de ses étudiants, parmi lesquels Mircea Eliade, Emil Cioran, Constantin Noica ou encore Mihail Sebastian.

3 Sous le soleil de Satan : roman de Georges Bernanos, paru en 1926.

4 Petre Tutea (1902-1991) : autre élève de Nae Ionescu, il deviendra lui aussi un important philosophe à l’œuvre rare mais d’une présence forte, qui lui vaudront notamment la grande admiration d’Emil Cioran, et deux longs séjours en prison, durant la période communiste. - George Teodorescu : probablement le metteur en scène de théâtre et d’opéra, mort en 2000.

5 Marieta Sadova (1897-1981) : actrice, épouse de Haig Acterian, le frère aîné de Jeni, qui en devient vite l’amie, puis en sera l’assistante à la mise en scène (à la fin des années 1940).

6 Daphné Adeane (1926) : roman de l’écrivain anglais Maurice Baring, paru en français en 1931.

7 Constantin Radulescu-Motru (1868-1957), Petre P. Negulescu (1871-1951), et Mircea Florian (1888-1960), professeurs de philosophie à l’Université de Bucarest.

8 Nae Ionescu.

9 En français dans le texte. Cf. Léon Bloy, Le Pèlerin de l’absolu, Le Mercure de France, 1914.

10 Arsavir Acterian (1907-1997), second frère de Jeni, lui aussi proche de Cioran, d’Eliade, et des autres membres de cette génération d’intellectuels bucarestois ; c’est lui qui, sous l’impulsion de Doina Uricariu, permettra la publication en 1991 du journal de sa sœur, 33 ans après la mort de celle-ci.

11 En français dans le texte.

12 Née Burileanu, Rodica épouse Eugène Ionesco en 1936.

13 Sparkenbroke (1936) : roman de l’écrivain anglais Charles Morgan.

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Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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