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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

Plus besoin de présenter Mircea Cărtărescu, l’écrivain et poète Cadre numero 2roumain le plus publié et apprécié en France (et ailleurs). N’empêche qu’à chaque fois il arrive encore à nous surprendre ! Le voici s’attaquant à l’un des mythes fondamentaux du folklore roumain - les zmei = guivres, alias les dragons du cru - sous l’angle le plus inattendu, sinon le plus saugrenu : à savoir en dressant leur Encyclopédie !
Projet ambitieux, s’il en est, attendu qu’il lui fallut pour cela bâtir de zéro toute une guivrologie - concentrée dans la partie descriptive du livre, «L’Univers» (anatomie, races et variétés, géographie, histoire, économie, armes, occupations et outils, civilisation, mentalité et croyances, langue, sciences, arts et littérature des guivres) -, ainsi qu’une mythologie à l’avenant : la seconde partie, « Les Contes », dix récits des exploits héroïcomiques de quelques-uns des protagonistes de ce « monde souterrain ».
Épopée héroïcomique - puisqu’au-delà d’une Genèse-bis, non seulement c’est une parodie magistrale et une merveille de fantaisie dans l’espace Hilbert des contes, mais (selon la méthode indémodable du choc des mondes, de la confrontation avec l’Autre) elle nous tend un miroir, souvent peu flatteur, de notre propre humanité : « entre la guivre troglodyte et le bipède hypersophistiqué d’aujourd’hui,
il n’y a strictement aucune différence » (Marin Mincu).
Livre écrit par un Cronope cortazarien pour ses congénères : tous les « enfants entre neuf et quatre-vingt-dix ans », mais de fait cette poignée d’adultes qui (tel cet Egor d’une des nouvelles du Rêve cartarescien) auront conservé intacte leur « glande de l’enfance ». Livre d’un « Nihiliscient » - non point de quelque socratisant sachant qu’il ne sait rien, mais d’un Connaisseur du Néant (le nom bouddhique du Roi des Singes dans Le Voyage en Occident de Wu Cheng’en). Et, partant, livre inclassable : « tout ce qui est parfait dans son genre transcende ce genre pour devenir quelque chose d’autre, d’incomparable » (Goethe).
Et comment oublier Tudor Banus (alias « Banousch de Nogent ») ? vrai collaborateur-illustrateur du livre, dont les dessins (en variantes couleurs et noir et blanc) en rehaussent et enrichissent l’écriture de gravures médiévales revisitées : gargouilles en soutien-gorge et panty façon « mort de la passion » ; ou bien prenant, portable à la ceinture, les mesures d’une Ève-Vénus de Cranach et/ou de BD (tels, autrefois, des compagnons maçons celles d’une future cathédrale) !

 

 

Il y a fort, fort longtemps, que les araignées transparentes travaillaient dans la mine, et que les zouououzes blutaient la farine, vivaient, près des confins du pays de Hooshi, deux frères de la lignée des guivres-des-cerfs-volants, Lobo et Fofo de leur prénom. Ils étaient pauvres, mais honnêtes. Leur cher papa venait de rendre son dernier souffle, assez brûlant encore pour roussir les cils de ses fils, leur laissant en dernière volonté sa maigre fortune : une gironde damoiselle, kidnappée alors qu’il était dans la fleur de sa jeunesse, et gardée depuis dans une salle baptisée la Chambre cachée. Les garçons passaient souvent à côté de cette pièce, sans même se douter de ce qu’elle renfermait. Ils avaient appris à lire en ânonnant le texte fixé sur cette porte avec des punaises, et qui, dans le langage laconique de ces temps-là, disait ce qui suit :

Maudit soit, ouille ! mille fois maudit,
dans sa chair comme dans son esprit,
dans sa langue et dans son riquiqui ;
dans chaque écaille de ses reins de traviole
et dans chaque griffe de ses guibolles ;
dans ses abattis, dans chacun,
et dans ses boyaux un à un ;
dans ses gencives, ses narines, ses arpions,
dans ses côtes et dans ses poumons ;
dans sa surrénale,
dans sa glande pinéale ;
dans son système lymphatique,
dans son sympathique
et dans son parasympathique ;

maudit soit, qu’il entre ou qu’il sorte,
qu’il bricole ses cerfs-volants, qu’il tricote ;
qu’il roupille ou qu’il soit hors du lit,
qu’il bouffe de la mandragore, des papillons,
                                                              des radis ;
qu’il vole au ras des pâquerettes,
qu’il ne sache plus où donner de la tête ;

et maudit soit, plus et davantage,
en travers, en long et en large,
de face, de dos ou de droite,
à genoux ou à quatre pattes ;
maudit par les dieux,
écorché, baveux,
maudit tout craché,
les crocs déchaussés

et cochon qui s’en dédit

quiconque dans cette Chambre cachée
                                                            pénètrera,
où d’ailleurs point de damoiselle il n’y a.


Les garçons étaient chaque fois navrés qu’il n’y eût point de damoiselle là-dedans, et n’avaient jamais pris la peine d’aller ouvrir cette porte, quoique par moments ils aient eu comme l’impression d’entendre derrière une voix argentine pestant contre ses cheveux emmêlés, rétifs au peigne.

- Ce n’est que le vent, frérot, rien d’autre que le vent, disait alors Lobo, rêveur ; et Fofo, se fourrant les doigts dans son organe bravirécepteur, répétait, d’un air mélancolique :
- Si, frérot, ce n’est que le vent, hélas… !
Mais voilà que leur cher papa, avant de mourir, leur avait dévoilé un grand mystère : dans cette chambre il y avait quand même, depuis des temps reculés, une damoiselle ! Il leur avait révélé jusqu’à son prénom : Grunhilde.

- Grunhilde ! soupirèrent de concert les deux fils, infligeant à leur vieux père des brûlures au IVe degré sur tout le visage. Nul prénom ne leur avait jamais semblé si gracieux.
- Je n’ai plus qu’un dernier souhait, mes enfants, murmura le père, d’une voix éteinte. Passez-moi la fleur de mine qui se trouve dans le coffret sous mon lit !

Les garçons s’exécutèrent ; le vieillard prit la gemme dans le creux de ses mains et la contempla : c’était une merveille de chrysolite et de béryl, avec des pyramides du plus limpide des cristaux de roche, déployées comme autant de suaves pétales.

- Lobo, toi, mon aîné, prunelle de mes yeux !
est-ce à toi que je devrais léguer ce joyau inestimable, que j’ai payé dans ma jeunesse soixante-dix scalps et trois scalpels ? Il te plaît, n’est-ce pas, Lobo mon enfant ?

- Oui, père !
- Mais, te souviens-tu seulement d’avoir chipé,
il y a quelques années, ma pelote de ficelle pourpre dans la poche de ma cuirasse ? Dégage, canaille ! À ton tour, Fofo, mon cadet ! toi qui es toute ma joie, approche ! En veux-tu,
de ce minéral qui pourrait faire de toi un roi ?

- Oui, père !
- Facile à dire, mon petit ! Mais, d’avoir découpé un morceau dans le plus beau de mes
cerfs-volants, pour t’en faire des salières en papier, ça, tu ne t’en souviens plus, hein ? Que
je me sois écrasé par ta faute, du plus haut des hauteurs du ciel, tu t’en fous ! Espèces de crapules ! Vous n’aurez pas ma fleur !

Et le birbe, en s’ébrouant, lâcha sur elle un vilain rot qui la flétrit. Puis il ferma les yeux, soulagé. Une grande sérénité se lisait sur ses traits.
L’instant d’après, les deux jeunes guivres s’engouffraient déjà dans les longs couloirs de
la demeure paternelle, se démenant à qui
mieux-mieux pour gagner la première la Chambre cachée. Chacune prit un chemin différent. Fofo se trompa de direction à un tournant, se trouva devant une pièce inconnue à sept portes, en ouvrit une au petit bonheur la chance, déboucha sur un corridor, ouvrit une autre porte, sortit dans une cour intérieure, qu’il traversa, et qui donnait sur une autre cour avec un puits artésien, puis sur une autre avec des yuccas ; il débarqua, finalement, dans un pays étranger, chemina jusqu’à la cité la plus proche et se fit embaucher comme domestique aux cuisines du roi ; un an plus tard, il était promu son goûteur attitré, puis son échanson, son intendant, son officier de bouche et de lanciers, son sommelier, son gouverneur, son chancelier, son connétable ; pour finir, après avoir fomenté un coup de palais, il devint roi et leva une armée innombrable, avec laquelle il frappa toutes les cités à la ronde, les soumit ou les brûla les unes après les autres, se proclama empereur et, sur ses très vieux jours, se dirigea à la tête de son ost vers la demeure paternelle depuis si longtemps abandonnée, impatient de serrer enfin dans ses bras sa Grunhilde, pour qui il n’avait cessé de languir durant toutes ces années.

Lobo, quant à lui, se retrouva assez vite devant
la porte agrémentée de la terrifiante malédiction. « Vieux charlatan, va ! », fit-il avec mépris, et arracha l’affiche de ses punaises. Puis tambourina timidement à la porte.

- Qui est-ce ? lui répondit une petite voix argentine.
- C’est moi… bredouilla Lobo, d’une voix chevrotante.
- Qui ça, moi ?
- Lobo, le fils de mon père, de la lignée des guivres-des-cerfs-volants.
- Reste où tu es, je suis en petite tenue !
Fais-moi seulement voir ton maillet !

Lobo entrouvrit la porte et glissa dans l’entrebâillement sa petite masse en bois parfumé, qu’il avait ornée de pyrogravures ingénieuses.

- C’est bon ! fit Grunhilde, tu as dit la vérité. Maintenant, si tu veux que je sois tienne, va,
mon preux Lobo, jusqu’à l’empire de Bang-kook, au pays des guivres-à-crocs-pointus, et
rapporte-moi la gemme que l’empereur garde en lieu sûr sous la langue de sa belle favorite ! J’ai envie de me faire faire une boucle d’oreille avec cette pierre hors de prix.

- Tes désirs sont des ordres pour moi, belle princesse ! lui répondit la jeune guivre tout feu tout flamme, mais Votre Grâce ne sait oncques guère que ces salopes de guivres-à-crocs-pointus raffolent de notre viande ?
- Je n’en sais rien, et n’en veux rien savoir. Referme cette porte, à la fin ! ça fait des courants d’air.

Chagrin, Lobo commença ses préparatifs du voyage. Enfermé dans son atelier, il trima pendant soixante jours et cinquante-sept nuits (pendant les trois nuits restantes, il tendit tant qu’il put son organe princessorécepteur en direction de la Chambre cachée, sans arriver à percevoir davantage que de vagues effluves de parfum Paloma Picasso et, lointains comme une illusion, quelques mots dans le genre : « Gros nigauds, vous ne m’aurez pas ! »), pour se fabriquer les trois douzaines de cerfs-volants qui le porteraient à travers les airs - Lobo était le patapouf de la famille. Par-dessus cet essaim émaillé de dessins coloriés et de rubans devait flotter le plus grandiose des cerfs-volants, en forme de papillon tropical aux yeux d’azur et à queue d’hirondelle.

Durant des semaines et des semaines il plana sous les arêtes de sel du plafond, se mirant dans les lacs de mercure qui brûlaient d’un feu froid, se dérobant à l’haleine bouillante des mers de lave. Il chassa au vol les petites chauves-souris diaphanes et les méduses aéricoles qui, remplies d’un gaz plus léger que l’air, palpitaient rythmiquement de leurs membranes vésicantes.

Il tournoya autour des énormes monolithes de jaspe. Il aperçut au-dessous de lui la fourmilière des grands empires guivrins, l’avance des armées revêtues de cuirasses d’acier plaqué
or, l’ondoiement des oriflammes en soie. Une masse lancée jusqu’à la voûte de la grotte gigantesque réduisit en charpie six de ses
cerfs-volants, le précipitant pour un peu à terre.

Maniant avec adresse les ficelles, il se laissa déposer tout en douceur, dans un pré tout de bleu fleurdelisé, pas loin de la masure d’un ermite. Celui-ci y vivait tout seul, avec ses quatre femmes, ses deux princesses légitimes et une ribambelle de marmots. Content d’avoir de la visite, il convia Lobo à honorer son humble logis, mais l’autre, prudent, préféra rester dehors, à un lancer de masse de distance. En vérité, la chair exquise de la guivre-des-cerfs-volants est une manne tombée du ciel pour toutes les autres guivres. Or l’anachorète appartenait, justement,
à la lignée des guivres-à-crocs-pointus, un certain Domisôlfamilarìpa (Domi pour les intimes, et pour ses ennemis Domisôlfamilarìpaniminikinitiniliyamagualpæ), une guivre débonnaire, toujours prête à aider
son prochain.

- Ce que tu cherches là, mon fils, dit-il, après avoir distraitement écouté Lobo (car, en même temps, il embrassait sa guivrette favorite entre ses petites cornes, envoyait celle qui était en disgrâce laver les écuelles, jouait au jeu des quatre questions avec un des mouflets et flanquait une taloche à un autre qui avait dévissé sa cuirasse), ce que tu cherches là est chose ardue, et tu risques fort d’y laisser ta tête.

L’empire de Bang-kook est gardé, à chacun de ses trois points cardinaux, par un griffon aux ailes empennées de diamants, portant dans son bec une épée. Quand bien même tu parviendrais à les semer, à moins de cent pas plus loin, tu tomberais sur une muraille de plomb transparent, sur les remparts de laquelle patrouillent des génies de feu. Et quand bien même tu parviendrais à les semer, eux aussi, tu te ferais piéger dans des ravins effrayants, où des araignées plus hautes que des maisons vont te grignoter. Et quand bien même tu parviendrais à les semer aussi, ces araignées, tu arriverais devant la Ceinture des Puanteurs, invisible, mais exhalant des miasmes tels qu’ils vont te pourrir
la chair sur pied. Et quand bien même tu parviendrais à semer aussi…

- Sauf votre respect, Domisôlfamilarìpaniminikinitiniliyamagualpæ, je n’ai pas vraiment de temps à perdre ! Quelle est donc la solution ?

- Je n’en ai pas la moindre idée, lui répondit l’ascète, la tête ailleurs, tandis que d’une main il rafistolait le toit, de l’autre se rongeait les griffes, et à la fois… (mais nous n’avons pas de temps
à perdre, nous non plus).

Édifié, Lobo renfloua ses cerfs-volants et parcourut encore un bout de chemin. Il tomba sur le griffon qui gardait l’empire du côté du septentrion. Coup de chance, celui-ci roupillait à son poste, après une nuit de rêve avec une griffonne fougueuse. Il le sema sans la moindre difficulté. Puis il chemina encore et encore, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la muraille de plomb transparent. Les génies de feu se trouvèrent corruptibles : Lobo les régala généreusement de perles de rosée recueillies sur les feuilles des lys bleus. Il eut plus de mal avec les araignées des ravins, car ces dernières ne comprenaient pas trop le parler provincial de Lobo. On appela à la rescousse Kéké, leur truchement. Kéké était une vieille araignée, à qui il manquait deux pattes. On respectait d’un commun avis les poils blancs sur son céphalothorax. Mais, comme tous les petits vieux, il avait ses manies, dont la plus agaçante était celle de se croire maître dans l’art d’entretenir en leur propre patois les gens de la campagne (c’est-à-dire tous ceux qui n’étaient pas originaires de Bang-kook).

- Hé, ardé ! vide ton sac, allez, zou !
questionna-t-il avec bonhomie le tremblant Lobo, proprement assujetti entre les mâchoires d’une jeune tarentule.
- Eh ben, voilà… ! il faut que je rapporte la gemme que l’empereur de Bang-kook serre…

- … sous la langue de sa belle favorite ! hurlèrent en chœur toutes les araignées, se tenant l’abdomen avec leurs crochets à force de rire.
- Peuchère ! mon pitchoun, des comme toi, à v’nir chercher c’ beau caillou, y’en a eu des tas, et tous y ont laissé leur carcasse boucaner dans nos ravins ! Mais toi, bougre de veinard ! t’as dû pisser dans ton bain étant petiot ; car, v’là ! l’empereur, s’étant levé du pied gauche sans doute, vient d’ nous jouer un tour d’ cochon, et un gros…

- Ça fait plus de quatre mois qu’il ne nous verse plus notre solde ! précisèrent les autres araignées, accablées, leurs petits yeux brillant comme des perles fines dans l’obscurité de la tanière.
- … c’est pourquoi, fiston, t’as une veine de cocu : on y va avec toi, toutes autant que nous sommes, à la victoire ou au casse-pipe !
- Té ! on y va, on y va ! lui firent écho les autres araignées.

Alors, toute la bande s’ébranla vers l’intérieur de l’empire. La Ceinture des Puanteurs, ils passèrent à travers, toutes les araignées cramponnées en pelote, avec Lobo juste au milieu, et roulant à vive allure, de sorte que les seules araignées à voir pourrir leur chair furent celles de rang inférieur (les bien nommés goggos), qui s’étaient tenues à l’extérieur de la sphère.

Ils semèrent derechef, par des ruses en tous genres, les diables rouges, les oranges mécaniques, les escouades azurées, les bérets verts, les bures noires et les cols bleus, suivis d’une cohorte sans fin de harpies, de vouivres, de lémures, de gorgones, d’oiseaux roc et de chimères de taille variée. Leur voyage dura plus de quatre-vingts ans. Lorsqu’ils atteignirent, finalement, le cœur de l’empire, ce fut pour apprendre que l’empereur avait trépassé depuis belle lurette, que la peste avait frappé les habitants et que la Belle favorite elle-même était devenue de vieux pots. Ils fracassèrent sans façon tous ces vieux pots, jusqu’à ce qu’ils aient retrouvé, fichée dans un tesson de terre cuite, la gemme en question. Les araignées couronnèrent Lobo comme leur empereur et le suivirent, en bons et féaux sujets, sur son chemin du retour, après qu’on leur eut versé leur solde pour six mois d’avance. Dix-sept ans leur prit le chemin du retour, à travers des contrées vierges et des sylves obscures.

C’est ainsi que nos deux empereurs, Fofo et Lobo, se rejoignirent le même jour sur le champ de bataille, devant la demeure paternelle désormais menaçant ruine pour cause de vétusté et d’intempéries. Six semaines dura la guerre, la balance de la victoire penchant tantôt du côté des guivres de Fofo, tantôt du côté des araignées de Lobo.

Pour finir, de toutes ces multitudes sans nombre ne restaient en vie que les deux frères, qui ne se reconnurent qu’à cet instant-là et tombèrent d’un seul élan dans les bras l’un de l’autre, en versant des torrents de larmes. Ils n’étaient désormais plus que deux croulants, vieux comme le monde, tenant à peine sur leurs guibolles décharnées, flageolantes. Ils soufflèrent l’un vers l’autre des flammes par les narines, pour réchauffer un peu leurs doubles cœurs depuis longtemps changés en pierre. Alors, miracle ! Tous deux se ranimèrent d’un coup, et le même prénom jaillit de leurs lèvres, du tréfonds de leurs entrailles :

- Grunhilde ! 
Ils pénétrèrent dans la maison dévastée. Ils arpentèrent ses couloirs délabrés. Ils se montrèrent l’un à l’autre, pleins d’émotion, certains endroits où ils avaient joué étant petits. Ils se palpèrent mutuellement les bosses qu’ils s’étaient faites à ces mêmes occasions. Enfin, ils parvinrent jusqu’à la porte fatale. Après moult hésitations, ils aboutirent par prendre leur courage à deux mains, et tambouriner timidement à la porte.

- Qui est-ce ? retentit cette voix inoubliable, jeune et argentine comme jadis elle l’avait été (car, dans la Chambre cachée, le temps mie ne s’écoule).
- C’est nous…
- Qui ça, nous ?
- Nous, les guivres de la lignée des guivres-des-cerfs-volants, les fils de notre père.
- Faites voir vos maillets !

Hélas ! Lobo avait perdu le sien dans le feu de tant de batailles. En revanche, il avait la gemme. Les frères se regardèrent, les yeux humides : à quel point ||||dd¢¢0+> avait bien su régler les choses ! Ils entrouvrirent la porte, et firent voir le maillet et la gemme.

- Ça marche ! dit Grunhilde, et se montra enfin sur le seuil, toute nue et radieuse. Éperdus, les deux vieillards passèrent à l’acte illico : ils sortirent chacun un mètre de menuisier de leur poche, le déroulèrent dare-dare et mesurèrent la princesse de la tête aux pieds. Quelle ne fut alors leur déception : Grunhilde ne faisait que 1m74 !

Ils se virent contraints de la laisser rentrer chez ses parents ; puis les deux frères se retranchèrent pour toujours dans la Chambre cachée, et ils devraient encore y être, si des fois ils n’avaient pas encore passé l’arme à gauche.



Enciclopedia zmeilor,
illustrée par Tudor BANUS,
Bucarest, Éditions Humanitas Junior, 2002
L’HISTOIRE DE LOBO ET DE FOFO,
FILS DE LA GUIVRE-DES-CERFS-VOLANTS
 

Présentation et
traduction par Dominique Ilea

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Published by Seine & Danube - dans DE LA FICTION
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• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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Faustine Vega

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Seine&Danube est le résultat du travail de tous les membres de l'association.

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Trésorière: Mirella Patureau