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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

 

Dans sa préface aux Poésies de François Villon, Tristan Tzara relie, par un pont enjambantcadre numero 1 l’âge classique, Villon et Baudelaire, le Moyen-Âge et le romantisme tardif, chez lesquels Tzara identifie un même « drame de l’adolescence », teinté de vigueur insurrectionnelle et de religiosité primitive. S’il parle de poésie, Tzara parle ici aussi de son pays d’origine, la Roumanie, dont l’histoire fit l’économie des Renaissance, Préciosité et autres Lumières, pour passer en un bond vertigineux directement de son Moyen-âge byzantin à une modernité par ailleurs largement francophile (francopare ? francoïde ?), des chroniques de Grigore Ureche au lyrisme d’Eminescu, puis du jeune Cioran… Quand elle ne puisa pas dans ses généreuses ressources folkloriques, la littérature roumaine déversa sa jeunesse, dès la fin du XIXe siècle, dans une modernité dont la littérature française pouvait encore constituer l’avant-garde ; vint ensuite le terrible frein communiste (1945-1989), que personne, pas même Dada, n’aurait pu prévoir ; mais la belle et fraîche langue roumaine s’en est sortie intacte, tovarasi, camarades !, et la littérature continue, vingt ans après la mort de Ceausescu, plus que jamais. « Le Roumain est né poète » (c’est devenu un cliché), mais contre vents et marées, par-delà influences linguistiques et censures idéologiques, ce poète a su grandir, et le voici dramaturge, romancier, philosophe - le voici toujours, ce poète, et si l’horizon qu’il contemple depuis son delta du Danube se compose bien des mêmes eaux européennes que l’on retrouve, au terme d’une longue boucle enrobant le continent, sur les bords de l’estuaire de Seine, voici aujourd’hui, pour ce parcours entre Seine et Danube, un nouveau navire : une revue.

Seine et Danube - nouvelle série, revue dirigée et réalisée par les traducteurs membres de l’Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (A.T.L.R.), propose ainsi des textes littéraires et philosophiques traduits du roumain, méconnus ou inconnus dans le monde francophone, répartis en quatre sections : Poésie, Théâtre, Prose, Essais. Selon son double objectif de promotion et d’anthologie perpétuelle de la littérature roumaine, Seine et Danube privilégie les auteurs contemporains sans exclure les auteurs classiques. Toutes les traductions publiées sont inédites.

Seine et Danube - nouvelle série : c’est l’occasion pour nous de rendre hommage à ce qui restera la première Seine et Danube, l’élégante revue noire et rouge parue entre 2003 et 2005 chez l’Esprit des Péninsules (avec Éric Naulleau), puis chez Paris-Méditerranée (avec Michel Carassou), sous la houlette de Dumitru Tsepeneag ; une revue dont l’apport à la critique littéraire et philosophique roumanophile fut précieux, le temps de six numéros dont les intitulés diront assez l’importance : Cioran, Benjamin Fondane, le Surréalisme roumain, Nouvelles danubiennes, Allemands de Roumanie (quatre ans avant le Prix Nobel d’Herta Müller), et le Groupe Onirique. Nous remercions chaleureusement Dumitru Tsepeneag, qui accepta très volontiers de nous confier un si beau nom, Seine et Danube (trouvaille de Michel Deguy), lorsque les membres de l’Association des traducteurs de littérature roumaine conçurent, avec Magda Cârneci et l’Institut Culturel Roumain de Paris, le projet d’une nouvelle revue francophone consacrée à la littérature roumaine.

En terme de célébrités littéraires roumaines, ce premier numéro de Seine et Danube - nouvelle série n’est pas en reste. Trois grandes figures du XXe siècle y apparaissent ainsi : le poète Urmuz (1883-1923), fulgurant précurseur des dadaïstes, des surréalistes, voire d’un Eugène Ionesco, Urmuz dont on lira ici deux nouvelles poétiques et drolatiques, « l’Entonnoir et Stamate » et « Ismaïl et Turnavitu », bel aperçu de la vigueur étrange de cette prose poétique assurément unique en son genre ; le philosophe Constantin Noica (1909-1986), issu de la «génération 30 » d’un Eliade ou d’un Cioran, initiateur d’une pensée vaste et originale, composant avec une vive imprégnation hégélienne et avec une remarquable sensibilité à la dimension ontologique propre à la langue roumaine, Noica dont on lira ici un extrait du Journal philosophique (1949), stimulant hapax aphoristique au sein d’une œuvre reconnue comme la plus importante du domaine philosophique roumanophone ; enfin, la poète et romancière Ana Blandiana (née en 1942), par ailleurs figure politique remarquée de la dissidence sous l’ère de Ceausescu, auteur d’une œuvre inspirée, doucement lyrique et humblement humaniste, Ana Blandiana dont on lira ici un extrait du Tiroir aux applaudissements (1992).

Ce premier numéro de Seine et Danube n’en affiche pas moins l’une de ses intentions primordiales : donner à lire des auteurs majeurs du répertoire contemporain, injustement méconnus ou inconnus en France. Il s’agira ici, pour le théâtre, de Teodor Mazilu (1930-1980), avec Il fait beau en septembre à Venise, jolie saynète amoureuse et absurde ; et d’Alina Nelega (née en 1960), avec des fragments de son intense monologue féminin Amalia respire profondément. Quant à la prose, Ion D. Sîrbu (1919-1989) descend dans les sous-sols grotesques d’un théâtre de hideuse propagande, dans un chapitre de son roman Adieu, l’Europe ! ; le regretté Damian Necula (1937-2009) plonge le lecteur de sa nouvelle «No pasaran !... » dans la misère glaciale et policière d’un hiver à Bucarest à l’époque communiste ; et Radu Aldulescu (né en 1954) déroule dans son Épopée d’une contrée fraîche et verdoyante un scénario décalé, âpre et sombre, des ébats révolutionnaires de 1989 à Timisoara. À quoi s’ajoutent deux voix poétiques : Sorin Marculescu (né en 1936), à travers trois hymnes métaphysiques, intègres et sinueux, orientés par-delà vide et chaos vers l’être ; et le jeune Cosmin Perta (né en 1982), dressant ici le constat sensoriel d’un fils gagné par la mort dérisoire du monde et par la folie concave des maigres survivants.

Paraphrasons encore Tzara : chaque écrivain remet en cause la littérature. Hétérogène et souvent novatrice, partant fragile, la littérature roumaine n’épargne pas à sa noble vitalité les coups parfois durs que la (post-)modernité aime à porter contre elle-même comme contre tout endormissement esthétique bourgeois ; poussant aussi l’audace jusqu’à l’humour, elle se propose une aventure non moins périlleuse que la littérature universelle dans son ensemble, tissue de souffrance et de cruauté. Espérons que Seine et Danube saura l’accompagner quelques temps dans cet état extraordinaire, son perpétuel status nascendi.


                                                                                                   Nicolas Cavaillès

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Published by Seine & Danube - dans DES EDITOS
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  • : Seine & Danube est la revue de L'Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (ATLR). Elle a pour but la diffusion de la littérature roumaine(prose, poésie, théâtre, sciences humaines)en traduction française.
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Parutions récentes :
•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
•Le recueil de poèmes de Doina Ioanid est enfin en librairie. Boucles d’oreilles, ventres et solitude, dans la traduction de Jan H. Mysjkin est paru en novembre aux éditions du Cheyne.
Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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... des traducteurs invités

Faustine Vega

L'ATLR, c'est quoi?

L'Association des traducteurs de littérature roumaine (loi 1901) a été fondée à Paris en décembre 2006.  Son objet est de favoriser la diffusion de la littérature roumaine en langue française par tout moyen.  Son siège social est situé à  l'Institut Culturel Roumain de Paris.sigle atlr

L'ATLR a organisé en avril 2008 à Paris les Premières rencontres internationales de traducteurs de littérature roumaine. Ces deux journées d'ateliers ont réuni 17 traducteurs littéraires de 18 pays.

La revue Seine&Danube, nouvelle série, a vu le jour en janvier 2010. Deux numéros ont paru sous la houlette de Nicolas Cavaillès, son premier rédacteur en chef.

Seine&Danube est le résultat du travail de tous les membres de l'association.

Président : Dumitru Tsepeneag

Secrétaire : Laure Hinckel

Trésorière: Mirella Patureau