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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 20:05

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Defekt, premier roman de Florin Irimia, s'ouvre sur Eduard Tautu un homme ordinaire qui a, comme tous les hommes, un certain nombre de défauts. Il profite notamment de la position de son père, un avocat très influent, pour s'offrir le luxe d'une vie médiocre de professeur de lycée, à l'abri du besoin.

Jusqu'ici, rien de sensationnel. Sauf que Florin Irimia ne souhaite pas rester le simple reporter de la réalité immédiate, il imagine alors un scénario digne d’un thriller, une histoire fantaisiste et sanglante, à base d'énigmes et de disparitions mystérieuses.N6

Il en résulte un livre noir et palpitant, qui se lit d'une traite, mais qui sollicite aussi l'intelligence et la réflexion de ses lecteurs. Ainsi, sous des dehors légers, Defekt pose des questions essentielles. Quand peu à peu tout s'écroule, quand les cœurs s'essoufflent, quand la famille, l'amour, l'honnêteté, la fidélité deviennent des valeurs anachroniques, voire ridicules, quand plus rien ne va, quand plus rien n'est propre ni au moins normal, que reste-t-il ?

Roman primé à la 26ème édition du festival du Premier roman de Chambery.

 

CHAPITRE 1

 

PROJETS DE VIE

 

 

1

 

Eduard Tautu n'existe pas. Regardez dans l'annuaire, cherchez sur Google, vérifiez les registres de naissance de la mairie de votre ville. Vous ne trouverez son nom nulle part. Et pourtant, c'est bien lui qui écrit ces lignes, si vous vous concentrez un peu, vous pouvez même le voir, il vous apparaît tout d'abord flou, imprécis, une ombre penchée sur une feuille de papier, puis de plus de plus en plus clair, plus net, un individu que chacun peut imaginer à sa façon. On dit que derrière chaque nom, se cache une histoire entière. L'histoire de son existence. L'histoire de l'existence d'Eduard est dans les mots. Des mots encore non écrits. Eduard Tautu : auteur et personnage à la fois, né par sa propre volonté. Plus ou moins.

 

Si j'avais du talent, je pourrais développer l'idée ci-dessus, je veux dire, si j'avais vraiment du talent, mais je préfère ne pas continuer, voilà ce qui me caractérise, ce manque de volonté, cette incapacité à persévérer, à m’obstiner jusqu'au bout. Je reconnais que je m'ennuie rapidement, j'ai l'impression que si je ne réussis pas les choses du premier coup, je ne les réussirai jamais et, comme je n'ai jamais réussi quelque chose du premier coup, j'ai tendance à renoncer facilement, à me déclarer vaincu, à perdre toute motivation et à me mettre à autre chose. C'est peut-être pour ça que j'ai eu tant de passions dans ma courte-longue existence de trente-cinq années (les hommes ayant cet avantage ou ce désavantage de pouvoir dire leur âge avec beaucoup de désinvolture), c'est peut-être pour ça que j'ai cru que je réussirai si facilement dans la vie (à ce moment-là, je confondais la curiosité et la disponibilité par lesquelles je me mettais à faire une chose avec la facilité qui me permettrait de la réussir), c'est peut-être pour ça que je suis tout le temps habité d'un optimisme stupide, totalement injustifié, pensant que tout finira bien (une caractéristique plutôt propre au peuple auquel j'appartiens, qui s'imagine depuis des siècles que tout finira bien, malgré les multiples signes et avertissements démontrant que les choses ne fonctionnent pas comme elles devraient et qu'à ce rythme, quel qu'il soit, le dénouement ne peut en aucun cas être heureux) et que je me trouverai moi aussi un jour un rôle sur cette terre.

En fait, si vous voulez vous sentir bien, si vous voulez éprouver le plus longtemps possible ce merveilleux sentiment d'accomplissement, vous devez avoir un projet, vous devez avoir la conscience anticipée de ce que vous voulez faire dans la vie, de ce que vous voulez devenir, que vous avez cette inclination pour telle ou telle chose et que vous êtes prêt à dédier (j'ai failli écrire « sacrifier », mais ici il n'y a rien à sacrifier) une grande partie de votre existence limitée à la réalisation de l'objectif en question. Ce n'est pas moi qui ai pensé à ça, une telle chose ne me serait même pas passée par la tête, mais ma femme, c'est elle la responsable de cette théorie, assez banale, d'ailleurs, et maintenant qu'elle a daigné me la faire connaître, je ne peux que lui donner raison et écrire à ce sujet dans l'espoir que quelqu'un lira ces lignes et qu'il ou elle commencera à réfléchir à son propre projet de vie, pour pouvoir un jour profiter de ce merveilleux sentiment d'accomplissement que je ne connaîtrai jamais mais qui, je suppose, est plus intense que  le plus puissant des orgasmes, que vous vous le soyez offert tout seul ou qu'il vous ait été offert par la personne avec laquelle vous vous trouvez. 

 

2

Il y a plusieurs manières de s’accomplir dans la vie, que l'idée d'un projet anticipé ne vous convienne pas, qu'il ne colle pas moralement à votre manière d'être ou que vous n'ayez tout simplement pas envie de vous compliquer. Au fond, l'idée de la vocation, sans parler de son identification proprement dite est quelque chose de très malléable, si ce n'est carrément illusoire. Nous avons chacun un rythme et une définition propre de notre rôle. Dans ce pays, pour la plus grande partie de la population, l’objectif est d’avoir quelque chose sur la table. J'aime bien cette formule et je continuerais en affirmant que nous sommes une nation rudimentaire, un animal bourbeux, petit, peureux et agressif, les yeux toujours baissés, seulement préoccupé par la boue qui l'entoure et par conséquent, incapable de voir qu'au-delà de la fange, il y a l'herbe, mais j'imagine que ce serait une exagération malvenue de soutenir une telle chose. Allez, disons plutôt que la plupart d'entre nous s’illusionnent, en s'inoculant le sentiment que notre destinée se trouve dans ce que nous sommes justement en train de faire ou, comme dans mon cas, que nous sommes voués à la chercher éternellement et probablement sans succès. En voilà malgré tout quelques variantes que finissent par s'inventer ceux qui ne pensent pas tout le temps à la nourriture, afin de ne pas se dire qu'ils auront vécu pour rien : faire de l’argent, faire n'importe quoi pour faire de l’argent (ce qui chez certains équivaut à « voler comme en plein bois », une expression sans doute intraduisible dans la plupart des autres langues), se faire avoir (en étroite relation avec la proposition précédente), baiser, faire des enfants, faire du bien ou du mal, faire plaisir etc. Probablement devrais-je les reprendre un par un, mais là, sincèrement, l'idée d'exprimer des jugements de valeur sur toutes ces soi-disant destinées ne me motive pas du tout et, en plus, franchement, à quoi cela servirait-il ? Ceux qui font du fric vont continuer à en faire malgré tout ce que je pourrais dire de négatif (ou de positif) à ce sujet, idem pour ceux qui veulent baiser (avec un maximum de personnes, devrais-je  ajouter, ou dans le plus de positions possibles, ou encore mieux : dans les lieux les plus improbables, avec un maximum de personnes et dans un maximum de positions), des enfants ou des prosternations religieuses (une nouveauté sur la liste!) selon les possibilités et les goûts de chacun etc. etc. Une chose est sûre, nous ne pouvons pas vivre sans réfléchir, au moins une fois dans notre vie à l'idée de notre rôle sur terre (en d'autres termes, pourquoi nous faisons de l'ombre à la terre,), que ce soit dans sa version macro (le destin de l'Homme sur terre), ou dans sa version micro (mon destin à moi et à celui qui se lève chaque matin plus ou moins prêt à porter sur ses épaules son lourd sac à problèmes). Sommes-nous programmés génétiquement pour trouver notre destin ou bien est-ce que ce dernier est une carence, une faiblesse de l'espèce ? Il est dit clairement dans la Bible que notre destin est de nous reproduire et il semble que nous soyons plutôt doués dans ce domaine étant donné que d'autres ont pour mission de tempérer cet élan ‒ de plus en plus préoccupant dans la mesure où la planète s'obstine à ne pas s'agrandir alors que nousy  sommes chaque jour qui passe de plus en plus nombreux.

 

Peut-être nous a-t-on donné la liberté de nous inventer toutes sortes de missions ‒ chacun selon ses capacités natives ‒ et de nous imaginer que celle du moment est meilleure que celle à laquelle nous venons justement de renoncer. Ou peut être que notre capacité à nous inventer chacun une destinée (pour chasser le sentiment que nous vivons pour rien, que nous vivons parce que ceux qui nous ont précédés ont eu envie de baiser, que la vie aurait été pareille avec ou sans nous (1) et qu'en fait, il n'existe aucun projet qui nous soit réservé, autre que celui que nous sommes capables de créer par nous-mêmes), est une preuve d'émancipation évolutionniste, et je dis cela malgré toute la frustration qu'implique cette idée, à savoir que la seule manière par laquelle l'espèce humaine est capable d'évoluer se réduit à sa croissante capacité à s’illusionner.

 

3

De telles pensées sombres vous passent par la tête seulement lorsque vous atteignez un âge rond, comme trente-cinq ans, et que vous réalisez, peut-être pour la première fois de votre vie, que vous avez vieilli et que théoriquement, vous auriez dû vous trouver une place sur terre mais que vous n'en avez pas été capable.

Hier, j'ai eu la révélation de ma totale inutilité, du point de vue ontologique, si je peux m'exprimer ainsi, ce qui ne m'a pas surpris pour autant et ne me fait pas non plus espérer qu'armé désormais de cette révélation, j’aurai le pouvoir ou au moins le désir d'entreprendre quelque chose qui me remettra d'une certaine manière sur orbite, ceci dans le cas où il en existerait une disponible. De même, je me suis aussi rendu compte que se faire une place dans la vie peut renfermer tous les autres « faire » (de l’argent, des enfants, le bien etc.) ou « se faire » que j'ai énumérés lorsque je parlais du « destin de l'Homme sur terre », expression qui maintenant me semble tellement pompeuse que je sens un rictus s’afficher sur mon visage.

Je me promenais donc dans un parc avec ma femme, Liza, une habitude que nous avons prise afin de nous détendre (plus elle que moi) au terme d'une journée de travail, essayant de  nous réjouir de l'air frais, propre (de plus en plus rare dans cette partie de l'Union Européenne), de l'ombre des arbres et de ce que nous, les hommes, nous aimons nommer le « chant » des oiseaux, même si évidemment, ils ne chantent pas, ou en tout cas, pas pour nous, lorsque tout à coup, j'ai éprouvé sans le moindre avertissement préalable, un sentiment pesant de faillite (ou un sentiment de faillite pesante), en d'autres termes, j'ai eu la révélation de mon lamentable échec en tant qu'individu social dont le destin pourrait consister, du moins en apparence, à avoir un travail confortable d'un point de vue financier mais aussi, comment dire, d'un point de vue émotionnel, psychologique justifiant son désir de famille (femme + au moins un enfant) avec laquelle il partagerait une vie décente dans un appartement si ce n'est dans une maison. Envahi par l'intensité de l'émotion, je n'ai pas réussi à la dissimuler et il a fallu que je la partage avec ma compagne sous la forme d'une discussion, théorique, aurais-je voulu, mais qui a dégénéré de manière inattendue, en une dispute assez sérieuse, suivie d'une réconciliation à la maison quand nous avons fait l'amour et que Liza m'a présenté la théorie du projet anticipé de vie, indispensable pour éprouver cette sensation d'accomplissement dont je parlais, plus puissante que le plus puissant des orgasmes (comme je venais juste d'en avoir un, la comparaison s'est naturellement imposée), que ni moi, ni elle n'avions eue jusqu'à présent, n'y ayant même jamais pensé, et voilà donc où et comment nous étions, c'est-à-dire ici et inaccomplis.

Sa théorie que je cautionne, comme je vous le disais, me donne cependant un désagréable sentiment d'implacabilité, ou comme dirait Liza qui est diplômée d'un master, de fatum malus, que mon optimisme naturel ressent le besoin d'annihiler, or la première méthode qui me vient ( malheureusement pas la plus efficace sur le long terme) consiste tout simplement à ne pas y penser. J'ai très souvent fait appel à ce stratagème, dès que j'ai été confronté à quelque chose de désagréable et je vous assure qu'il a marché à chaque fois, il semble que j'ai cette capacité surprenante à tourner le dos aux problèmes, une chose qui très probablement, ça me traverse l'esprit à l'instant, m'a conduit où (et à ce que) je suis, un pauvre professeur de lycée, sans projet de vie, sans aucun avenir.

________________     

(1) Ceux qui font de la  conscience de leur inutilité sur terre une véritable obsession, veulent à tout prix changer la configuration de la planète, déclenchant des guerres, poussant des communautés entières au suicide, commettant des holocaustes, des génocides et autres atrocités de ce genre mais j'imagine que je ne vous apprends rien.

 

 

 

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Published by Seine & Danube - dans DE LA FICTION
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L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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