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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 10:05

Lien vers l'auteur

Lien vers la traductrice

 

Et si nous ne vivions vraiment que lorsque nous sommes séduits, autrement dit numéro4"déplacés", transportés","mis à part", "tirés du lot", extirpés d'une vie qui d'ordinaire s'ingénie à nous broyer dans la masse? La beauté de cette "mise à part", c'est qu'elle ne dépend pas de nous, car aucun d'entre nous ne peut s'extraire de lui-même du broyeur de la vie. C'est à ce moment-là qu'intervient le "séducteur", nous dit en substance Gabriel Liiceanu... Ceci dit, le philosophe nous intrigue encore plus. Qui est ce "séducteur" ? Comment la  séduction opère-t-elle en nous? L'apothéose de  la séduction n'intervient-elle pas  dans ces moments où le séducteur se met au service de la personne séduite? Alors, être la victime d'un séducteur serait la joie suprême de nos vies... De la séduction nous entraîne sur les pas d'un esprit humaniste et libre. Tout commence par une plongée dans l'histoire de la séduction. Prêts pour l'expérience? (L.H.)

 

 

De la séduction

 

En voilà, un sujet séduisant. L’attrait qu’exerce sur nous le sujet de la séduction s’explique peut-être par le fait que la vie elle-même nous donne de nous confronter à la séduction à chaque pas. N’aspirons-nous pas tous à, d’une manière ou d’une autre, nous insinuer dans l’autre et, si cela nous est possible, à l’habiter, à envahir son être ? Ou, inversement, ne nous arrive-t-il pas de nous sentir tomber sous le charme de quelqu’un, en « être la proie » et nous rendre compte que nous pouvons la suivre ? Nous avons tous été, dans notre vie, dans la situation de séduire et d’être séduit. Par conséquent, il semblerait que nous fussions tous aptes à répondre à la question « qu’est-ce que la séduction ? »

Toutefois, quand nous tentons de le faire, nous constatons que ce qui nous est le plus proche, ce qui fait intimement partie de notre vie est aussi ce que l’on parvient le moins à mettre à distance pour l’examiner à loisir. Du verbe « séduire », nous ne savons pas dire plus que ce qu’en dit le premier dictionnaire, à savoir que c’est la capacité d’attirer par une qualité particulière, par un charme hors du commun ; quant au séducteur, nous reste à nos yeux le collectionneur de conquêtes amoureuses, tel ce personnage dont Racine, dans Phèdre, dit qu’il est « charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi ».

 

Brève analyse phénoménologique

 

Comment procéder, alors ? En nous adressant au génie de la langue. Que dit le verbe latin seduco ? Tout d’abord, seduco signifie « emmener à part, à l’écart ». Me seducit foras narratque…, dit Térence : « il me prend en particulier et me raconte… ». D’où la généralisation du sens de « séparer », « détacher » : cum mors anima seduxerit artus, « après que la froide mort aura séparé mon âme de mon corps » (Virgile). Le sens que nous connaissons de nos jours et que partagent toutes les langues romanes est apparu des plus tardivement en latin, et c’est chez les auteurs chrétiens. Ce n’est que chez Tertullien (II-IIème siècle) et dans les textes d’Augustin (IV-Vème siècle) que seduco devient « séduire » dans le sens de « détourner du droit chemin », « corrompre ». En voulant nous adresser à l’intelligence de la langue, nous en arrivons tout naturellement aux sens primaires, ceux où le mot affleure à la surface de la langue dans sa signification aurorale. Et ce faisant, nous constatons une chose troublante et simple : un séducteur est une personne qui vous prend à part, qui vous conduit où bon lui semble. Et si tel est le sens élémentaire avec lequel nous voulons opérer pour comprendre la séduction, alors trois questions se posent spontanément :

De quel côté le séducteur nous conduit-il ?

En vertu de quel aspect de notre constitution pouvons-nous emmener quelqu’un ou être emmené à part ? Qu’est-ce qui, dans le séducteur et la personne séduite rend possible la conduite (ou le fait d’être conduit) à l’écart ?

Quelles sont les arguments du séducteur, comment parvient-il à nous mener dans les voies qu’il choisit lui-même ?

 

 1.   De quel côté le séducteur nous mène-t-il ? Ambiguïté de la séduction

 

 

La séduction est une forme de pouvoir. Si je peux mener une personne là où je souhaite la mener ou simplement la convaincre d’y aller, cela signifie que j’exerce sur elle un pouvoir.  Mais le pouvoir est par essence ambigu. Le détenteur du pouvoir a ce pouvoir dans la mesure  où il est libre et il ne peut soumettre que dans la mesure où il est plus libre que celui qu’il soumet. Et celui qui se soumet au puissant le fait justement en vertu de son moindre degré de liberté..

Cependant, celui qui se soumet peut le faire de deux manières : soit parce qu’il accepte l’autorité de celui qui détient le pouvoir, conscient que ce dernier, en vertu de sa plus grande liberté est le seul capable de lui enseigner la liberté et donc le seul capable de le placer sur le chemin de sa propre liberté. Il se soumettra alors librement au pouvoir de l’autre tandis que ce dernier le soumettra, avec son consentement, exclusivement dans le but de l’éduquer à l’espace de la liberté et en vue de sa libération finale. Ou bien au contraire, il ne se soumettra que contraint et forcé et dans ce cas le pouvoir manifesté à son encontre ne sera que vide contrainte de la liberté de l’un aux dépends de l’éternelle sujétion de l’autre. La soumission n’est plus, dans ce dernier cas, une prémisse de sa libération mais une simple participation servile au scénario de la perpétuation du pouvoir. Le pouvoir est par essence ambigu dans la mesure où il peut s’exercer en vue de l’éducation de la libération de la personne ou, au contraire, de sa servitude.

 

Cette ambiguïté du pouvoir est transposable à la séduction dans la mesure où la séduction est une forme de pouvoir. Bien sûr, dans le cas de la séduction, il n’est pas question d’un pouvoir exercé par la force, parce qu’on est ici dans le domaine de la conviction et donc de l’obtention du consentement de l’autre. Mais l’ambiguïté de la séduction est comme l’ambiguïté du pouvoir, elle tient compte dès le départ de résultats possiblement incertains, voire contraires, sur celui qui fait l’objet de ce pouvoir – dans notre cas, de la personne séduite.  Autrement dit, dans le cas de la séduction, la question est où conduit-elle. Si, séducteur étant, je peux guider quelqu’un dans la direction où je le souhaite, cela ne nous dit pas de quel côté précisément je l’emmènerai : du mauvais côté, dans l’erreur et la corruption ou du bon côté, le faisant grandir et lui offrant ma compagnie sur le chemin de ses propres accomplissement et liberté ? Autrement dit, la séduction peut s’exercer sur l’horizon de l’amour et pour le bien d’autrui (je te fais m’aimer, je te soumets et ton être grandit) ou bien avoir le cynisme pour horizon et n’avantager que le séducteur (je te fais m’aimer et je t’utilise).

La première est la séduction divine, c’est celle du maître et de l’amoureux, l’autre est la séduction démoniaque, la séduction dépourvue d’amour et conduisant la personne séduite à sa perte. En tant que forme de pouvoir, la séduction contient en elle–même l’ambiguïté qui peut en faire un instrument d’ouverture vers le bien ou vers le mal.

 

 2.    Ce qui, chez le séducteur et chez la personne séduite rend possible l’emmener-à-part. Attente du désir et principe du plaisir.

 

Toute personne est apte à la séduction. Mais pourquoi ? Sur quoi la séduction se base-t-elle en nous ? Qu’est-ce qui, en nous, la précède et la rend possible ? En vertu de quoi pouvons-nous emmener-à-part ou nous laisser mener-à-part ?

Il existe en tout homme une disposition spirituelle basée sur le manque et sur le besoin de combler ce manque. Nous tendons tous vers quelque chose, nous attendons, nous désirons, sans savoir toujours quelle est la nature de ce « quelque chose » qui mettrait fin à notre attente et répondrait à notre désir. La splendeur de la vie humaine tient peut-être justement au flou enveloppant nos manques et, ainsi, nos désirs. Toute séduction opère sur un terrain préparé par l’attente et le désir. Il existe un a priori du désir qui flotte sur le monde des hommes, une attente dans laquelle nous trempons tous et en vertu de laquelle nous séduisons et pouvons être séduits. Personne ne peut se soustraire à cette attente.  Nous attendons tous quelque chose. Nous sommes tous orientés, par un désir confus, vers les vastes perspectives de la vie. Tout adolescent le sent bien. Il entre dans la vie porté par les ailes d’une aspiration sans objet précis. Grâce à cette aspiration et à ce désir confus, il est apte à être séduit.  Tout séducteur entrant dans notre vie est porteur de la promesse de comblement d’une attente imprécise. Roméo se trouve en état d’être amoureux avant de rencontrer Juliette, Marguerite attend (elle est par là même déjà prête) d’être séduite par Faust. Tout disciple rêve son maître avant de le connaître.

 

(…)

 

  

J’ai largement développé le thème du rapport entre la liberté, le pouvoir et la soumission dans le chapitre « Le devenir dans l’espace de la liberté. De la paideia » in Despre limite, Humanitas, Bucarest, 1994, pp. 103-111 et De la limite, éditions Michalon, Paris, 1999. 

 

 

Despre seductie, éditions Humanitas, Bucarest, 2008, pp. 5-16

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Published by Seine & Danube - dans DES ESSAIS
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