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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 14:28

cadre numero 3-copie-1Qualifiés de "poésie bacovienne" par la critique, les poèmes de Blues pour chevaux verts constituent autant d’interrogations sur les identités parallèles des êtres, la signifiance des gestes, la place des Autres dans l’imaginaire du Moi et le sens de l’écriture.

Le sujet de Blues pour chevaux verts est la perte ou l'absence des êtres aimés, mais c'est aussi un drame personnel, le miroir d'une conscience qui se protège du désespoir par une ironie désabusée mais non désenchantée. Nous en publions quelques poèmes.

Lien vers la traductrice

Lien vers la biographie de l'auteur

              quelle métaphore

 

trouver pour mes larmes d’enfant

pour les larmes de la mort de mon père

pour mes larmes d’alors

que l’on discerne 

seulement après un certain effort

 

je devrais peut-être parler

de rivières, de fleuves, de mers, de champagne

 

mais alors l’enfant

rirait-il

papa rirait-il

mon poème serait-il réel

comme cette douleur qui me déchire

à chaque instant?

 

               la chambre

 

où tu t’es éteint, papa,

porte encore dans le pli de ses murs

un battement de coeur rouillé

tu regardais peut-être

mon portrait au crayon noir

tes yeux se sont peut-être posés

sur l’île moisie qui s’étale

au plafond depuis quelques annés

je ne sais quels ont été tes derniers mots

pas sûr que tu aies dit „mat”

en balayant les pions de ta main

peut-être m’as-tu appelée

„où es-tu, soldate?”

le soldat est loin, papa

et les lettres n’arrivent plus

et il n’y a pas d’eau et il y a la maladie

et partout la mort

dans mon sac à dos j’ai ta montre pobeda

ta carte de bibliothèque non expirée

une radio dont

la liberté nous donnait des frissons

qu’as-tu pu dire, papa,

où pouvais-je être

dans des trains de nuit

dans des lits étrangers les matins couleur de deuil

la chambre où tu t’es allongé

est désormais ma chambre

je ne vois rien par la fenêtre

encore embuée de ta respiration

où l’insomnie s'ébroue avec tendresse

je t’ai trouvé étendu sur le tapis

le fard pour les cernes que j’ai appliqué

n’a pas chassé l’inertie de ton visage

retourne-toi ecoute-moi regarde-moi

j’ai grandi

les gens parlent de moi écrivent

„tu as des problèmes” me dis-tu

je frappe mon poing sur la table

pour que ton nom sorte

lignes et poèmes se sont accumulés pour toi

le visage couvert le deuil est toujours là

avec la première poignée de terre sur le cerceuil

j’ai aussi jeté mon rire

tu es là sur une colline

à un croisement

où je ne sais choisir aucun chemin

 

ne reste que le bruit éteint du sang

après toutes les pertes

 

               le même paysage

 

voyant le même paysage

tu finis par ne plus le voir

 

voyant les mêmes gens

tu finis par ne plus les connaître

 

vivant la même vie

tu finis par ne plus vivre

 

je proclame cela devant le même paysage

parmi les gens que je connais

depuis toujours

trébuchant

dans la seule vie que je connais

 

               toujours 

 

me consumant cherchant

quelque chose

qui n'est même pas ici

je me suis abandonnée

sur le quai de la nuit solitaire

dans l'attente d'une lettre

qui est peut-être arrivée

des mots que l'on m'a dit

tant de fois sans que je ne les entende

 

aucune voix aucun mot

ne vient percer le coeur de la nuit

me lever

parmi les objets

les photographies jaunies

les revues les livres d'amis

devenus désormais simples livres

me lever

les yeux braqués

sur l'étoile polaire

seule avec mon errance

les genoux écorchés

de nouveau me lever

partir

quoi qui saura apaiser

la soif immuable de mon âme

 

 

               les matins d'été

 

différentes tristesses doucement soupesées

 

le fou du quartier te demandant l'heure

le visage de la femme qui chantait sur le quai

et toi sans argent

pour racheter sa douleur

(le jeune écrasé contre le pavé

avait les yeux ouverts

ils l'ont laissé en jeans et maillot

même aujourd'hui les garçons n'ont pas trouver

d'autre joueur de batterie)

 

et que te dit-il,

lui, l'enfant, le frère d'armes,

comment chasse t-il

la mort qui parle dans tes yeux

alors que tu prononces des mots tendres?

Le cauchemar est éveillé

et au bout les ruines d'une ville

les ruines d'une autre ville

depuis longtemps

tu as invité l'ennemi à ta table

 

 

               poème sans titre

 

des jours où même la respiration devient une corvée

de laquelle je m'acquitte avec peine

je suis à mi-chemin

ni à l'arrière ni à l'avant maintenant

dans l'église trois quart des cierges

sont pour les morts 

un téléphone auquel personne ne répond plus

même l'ami n'a pas existé

la nuit la sirène de l'ambulance la sirène de la police

j’appelle le froid pour qu'il vienne me parcourir

avancer dans les allées obscures de mon sang

alors que je m'entraîne au sourire à la parole tendre au baiser

comme si quelque chose pouvait encore suivre

rien ni personne jamais

partout de plus en plus souvent de plus en plus profondément

on meurt on meurt on ne fait que mourir

le pas de celui qui me traque

s'approche de plus en plus

posant doucement ses pas sur la toile de brouillard

„mais arrête maintenant plante ton couteau” lui dis-je

il s'éloigne je suis une proie insignifiante

un trophée boîteux

de plus en plus étrangère à moi même

je ne comprends plus tout simplement

entre espoir et désespoir aucune voix

mais que quelqu'un m'explique s'il vous plaît je ne comprends plus

ma vie ou un hurlement de chien

adressé à la lune la nuit du nouvel an

dans une bouteille bon marché

tu entasses à la va-vite

les souvenirs les visages les mots

que pourrait-il encore y avoir à dire à écrire à vivre

la bouteille flotte à contre-coeur

sur l'autre rive

où la mort avide vient étancher sa soif

 

 

               je me repose

 

dans l'odeur d'herbe fauchée

tout est à sa place ce matin

les morts ont trouvé le repos

les vivants ne leur crient plus dessus aux croisements des chemins

aujourd'hui le monde ne laisse plus ses traces violacées sur ma peau

l'odeur de l'herbe fauchée m'enveloppe

comme une cloche de verre

rien ne peut arriver ici

la flèche ne rencontre pas la chair

la pierre n'atteint pas sa cible

même la larme ne veut plus couler

comme si je venais de sculpter la pierre angulaire 

et je commence à installer les premières briques

avec l'odeur de l'herbe le visage de grand-père 

le visage de papa désormais paisible reviennent

dehors l'essence l'ordure

les sueurs et les odeurs fétides recyclées font le monde

tandis que les fleurs et les parfums artificiels

décorent l'une des deux charognes

mais ce matin

quelqu'un a fauché l'herbe pour moi

et rangé les choses à leur place

dans les tiroirs compliqués de la mémoire

 

quelqu'un a fauché l'herbe du parc

un effort immense

sur le temps du travail

pour 2 euros

 

 

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Published by www.seine-et-danube.com - dans DE LA POESIE
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commentaires

Florence Hinckel 12/04/2011 18:15


Ah, de la poésie !


Seine & Danube 12/04/2011 19:58



Bienvenue sur le site de notre revue! Il y aura toujours de la poésie sur Seine&Danube. La Roumanie compte de très bons poètes.


A bientôt ici!



Présentation

  • : Revue Seine & Danube
  • Revue Seine & Danube
  • : Seine & Danube est la revue de L'Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (ATLR). Elle a pour but la diffusion de la littérature roumaine(prose, poésie, théâtre, sciences humaines)en traduction française.
  • Contact

Parutions récentes :
•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
•Le recueil de poèmes de Doina Ioanid est enfin en librairie. Boucles d’oreilles, ventres et solitude, dans la traduction de Jan H. Mysjkin est paru en novembre aux éditions du Cheyne.
Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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... des traducteurs invités

Faustine Vega

L'ATLR, c'est quoi?

L'Association des traducteurs de littérature roumaine (loi 1901) a été fondée à Paris en décembre 2006.  Son objet est de favoriser la diffusion de la littérature roumaine en langue française par tout moyen.  Son siège social est situé à  l'Institut Culturel Roumain de Paris.sigle atlr

L'ATLR a organisé en avril 2008 à Paris les Premières rencontres internationales de traducteurs de littérature roumaine. Ces deux journées d'ateliers ont réuni 17 traducteurs littéraires de 18 pays.

La revue Seine&Danube, nouvelle série, a vu le jour en janvier 2010. Deux numéros ont paru sous la houlette de Nicolas Cavaillès, son premier rédacteur en chef.

Seine&Danube est le résultat du travail de tous les membres de l'association.

Président : Dumitru Tsepeneag

Secrétaire : Laure Hinckel

Trésorière: Mirella Patureau