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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 00:00

« Il y a un obstacle à la lecture », écrivait Cesare Pavese en 1945*, « et c’est toujours le même, dans tous les domaines de la vie : l’excès d’assurance, le manque d’humilité, le refusCadre numero 2 d’accueillir l’autre, le différent. Nous sommes toujours blessés par l’incroyable découverte que quelqu’un a vu, je ne dis pas plus loin que nous, mais autrement. Nous sommes façonnés par l’habitude sinistre. Nous aimons nous étonner, comme les enfants, mais pas trop. » En un monde toujours plus petit, dont on dit et répète à satiété qu’il est globalisé, et tristement uniformisé, quelle altérité, quelle différence trouver encore pour tâcher de fissurer cette regrettable crânerie qui condamne bien des esprits à un destin de tautologie égocentriste ? Le second numéro de Seine & Danube pourrait fournir quelques pistes.

L’altérité féminine, d’une part, et il nous plaît de souligner que parmi les neuf auteurs présentés ici, quatre sont des femmes : Jeni Acterian (1916-1958), figure aussi discrète et solitaire qu’extraordinairement intelligente de la « génération 1930 » (celle des Cioran, Ionesco, Eliade, Noica, etc.), qui nous a laissé un magnifique Journal d’une jeune fille difficile ; Marta Petreu (née en 1955), philosophe et poétesse de Cluj, célèbre pour ses essais sur Cioran, et dont on lira ici quelques intenses révélations de la mort et de la toute-puissante cruauté ;  Carmen Firan (née en 1958), dont on découvrira le récit inédit d’un « Chauffagiste » racontant les déboires de sa propre naissance ; et enfin Alina Nelega (née en 1960), dramaturge dont nous poursuivrons la lecture avec une autre incarnation, pour le moins perverse, de son écriture
« monologique », Kamikaze.
L’imaginaire le plus débridé, le plus inspiré, d’autre part, avec de nouveaux textes d’Urmuz (1883-1923), le génial précurseur du dadaïsme ; dix poèmes de Mircea Barsila (né en 1952) dans la fraîcheur ésotérique et sensuelle d’une forêt nouvelle, « forêt-église », « forêt-femme » (« Et pourtant, dans une forêt, tu te sens autre : / un flâneur dont la solitude n’est qu’un sac bleu / rempli d’anges ») ; et un extrait de la truculente Encyclopédie des Guivres du fameux Mircea Cartarescu (né en 1956), dont les romans-fleuves post-modernes hallucinés, traduits dans le monde entier, ne sont plus à présenter.
Enfin, en guise de regard neuf posé sur de grandes préoccupations sociales (les jeux, la politique, l’amour !), nous proposons de surprenantes pages de jeunesse du poète et philosophe existentialiste Benjamin Fondane (1898-1944) sur l’éducation et sur les accointances du sport moderne avec les mythes fondamentaux (au sujet d’un combat de boxe de 1921) ; ainsi qu’un savoureux extrait du dernier roman de  Dan Lungu (né en 1969), Comment oublier une femme, récit de l’amoureux délaissé, livré moins à la pitié de soi qu’à un humour volontiers métaphysique.

Lorsque Virginia Woolf donnait comme condition nécessaire à la création artistique « une certaine collaboration » du féminin et du masculin dans l’esprit, et « un certain mariage des contraires** », ne rêvait-elle pas également d’une nouvelle manière de lire, voire de vivre ? Relativement jeune, et radicalement européenne, la littérature roumaine n’est sans doute pas une lointaine terra incognita qui serait du même coup incogniscibilis, mais il n’est pas moins certain qu’elle recèle, dans le creuset unique de sa langue, de réelles ressources pour nous permettre d’être un jour, qui sait ?, autres nous-mêmes, « les yeux perdus vers l’autre dans l’immaculée mélancolie des jardins» (Cioran***).


                                                                                                   Nicolas Cavaillès

 

 


* Cesare Pavese, Littérature et société, traduit de l’italien par Gilles de Van, Gallimard, « Arcades », 1999, p. 38.
** Virginia Woolf, Une chambre à soi, traduit de l’anglais par Claire Malraux, Gonthier, 1951, p. 141.
*** Cioran, Le Crépuscule des Pensées, traduit du roumain par Mirella Patureau-Nedelco, in Œuvres, Gallimard, « Quarto », 1995, p. 352.

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Published by Seine & Danube - dans DES EDITOS
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  • : Seine & Danube est la revue de L'Association des Traducteurs de Littérature Roumaine (ATLR). Elle a pour but la diffusion de la littérature roumaine(prose, poésie, théâtre, sciences humaines)en traduction française.
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Parutions récentes :
•Mircea Cărtărescu a réécrit son mythique poème Le Levant en l’adaptant partiellement en prose. Nicolas Cavaillès s’est attelé à la tâche, les éditions POL l’ont publié : il est paru en décembre dernier.
•Le recueil de poèmes de Doina Ioanid est enfin en librairie. Boucles d’oreilles, ventres et solitude, dans la traduction de Jan H. Mysjkin est paru en novembre aux éditions du Cheyne.
Esclaves sur Uranus de Ioan Popa est paru début décembre aux éditions Non Lieu dans la traduction de Florica Courriol. Le lancement, en présence de l'auteur, le 11 décembre à la librairie l'Âge d'Homme a rencontré un beau succès. A lire, un article dans Le Monde des Livres, dernier numéro de décembre 2014.
L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
• Max Blecher eut une vie très courte mais il a laissé une œuvre capitale. Aventures dans l’irréalité immédiate vient d’être retraduit par Elena Guritanu. Ce texte culte est publié avec, excusez du peu, une préface de Christophe Claro et une postface de Hugo Pradelle. Les éditions de l’Ogre ont fait là un beau travail car elles publient sous la même couverture Cœurs cicatrisés, le deuxième des trois seuls romans de cet auteur fauché par la maladie en 1938.
• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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Faustine Vega

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L'Association des traducteurs de littérature roumaine (loi 1901) a été fondée à Paris en décembre 2006.  Son objet est de favoriser la diffusion de la littérature roumaine en langue française par tout moyen.  Son siège social est situé à  l'Institut Culturel Roumain de Paris.sigle atlr

L'ATLR a organisé en avril 2008 à Paris les Premières rencontres internationales de traducteurs de littérature roumaine. Ces deux journées d'ateliers ont réuni 17 traducteurs littéraires de 18 pays.

La revue Seine&Danube, nouvelle série, a vu le jour en janvier 2010. Deux numéros ont paru sous la houlette de Nicolas Cavaillès, son premier rédacteur en chef.

Seine&Danube est le résultat du travail de tous les membres de l'association.

Président : Dumitru Tsepeneag

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