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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 00:00

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La pièce a été créée le 12 janvier 2006, au Théâtre Ariel de Tîrgu-cadre numero 1Mures, dans la mise en scène de Gavril Cadariu, montée ensuite au Théâtre Act de Bucarest, par Mariana Camarasan et présentée dans le cadre du Festival National de Théâtre de Bucarest en novembre 2007. La jeune interprète Cristina Cassian a reçu le prix UNITER de la jeune comédienne, en mai 2008 (équivalent des Molière français).

Monologue pour un personnage féminin, en un acte et 8 séquences (ou « respirations »)
Seule, devant le public, Amalia, une femme naïve, un peu simplette, nous raconte sa vie. Le récit débute après la deuxième guerre mondiale dans un pays dévasté par l’entrée des troupes soviétiques, pour traverser ensuite plusieurs décennies de l’histoire récente de la Roumanie : on comprend qu’elle provient d’une famille d’anciens propriétaires aisés et que ses parents sont morts pendant la guerre (le père sans doute, sur le front). Petite fille, Amalia prie Dieu, en lui racontant tout ce qui lui tient à cœur, avec une fraîcheur qu’elle gardera toute sa vie. Orpheline, pauvre, sincèrement attachée aux nouvelles valeurs qu’on lui inculque, victime d’un viol collectif (soit disant perquisition ou fouille de la milice), on la retrouve jeune femme devenue « militante » enthousiaste, qui découvre l’amour dans une chorale d’amateurs, on s’amuse avec le récit de sa vie sexuelle assez libérée, racontée avec un humour déluré. On se rappelle ensuite le communisme avec ses pénuries et ses brimades, la période dite de
« transition », et on arrive à sa mort paisible dans
une maison de retraite, vue comme une libération, comme le réveil du long cauchemar, invraisemblable et absurde, qu’a été sa vie.

Pourquoi Amalia doit-elle respirer plusieurs fois, profondément, si profondément qu’elle finit par devenir légère, de plus en plus légère et s’envoler
au-dessus de tout ?
Ce n’est pas un banal exercice de yoga mais tout simplement un besoin vital : l’effort de rester en vie, de survivre dans des conditions « irrespirables ». Car la naïveté du personnage, avec des effets qui oscillent entre un grotesque et un tragique poignant, est le meilleur révélateur de cette société mal définie entre les âges et les choix politiques. Et peut-être, aussi, une des stratégies, inconsciente, pour garder un certain espace de liberté, une « distance de fuite », au-delà de laquelle l’individu pouvait survivre.
Le titre « alternatif » que l’auteur propose est : L’Internationale, ce qui laisse deviner, hélas, une ironie d’une cruelle lucidité.
« Mon pays est une petite truie qui a été dévorée
par les miliciens, avec à leur tête le Camarade Commandant », voilà le résumé le plus succinct et le plus exact que je connaisse de l’histoire récente de la Roumanie, et qui me ferait terriblement rire si l’envie de pleurer n’était pas plus forte.

Le style est simple, l’adresse directe au public impose un ton familier sans être jamais vulgaire.
Une fraîcheur de ton, due justement à cette naïveté salutaire du personnage qui, tout en se laissant contaminé par la langue de bois du régime, n’est finalement pas dupe et saura sauvegarder une certaine indépendance d’esprit. Quelques moments d’une poésie intense et noire (« comment j’ai mangé mon cœur », par exemple…) trouent cet espace de la parole du quotidien et du désespoir résigné.

 

 

Séquence 7

(………………………………………………)
Dans notre pays il y a beaucoup de gens qui n’ont pas de cœur. Pratiquement, presque tout le monde de mon âge. …Des hommes, des femmes, peu importe. Beaucoup, beaucoup de gens sans cœur. Comme ça, quatre sur cinq. Et vous savez pourquoi ? C’est un secret, mais comme vous m’êtes sympathique et que vous me rappelez aussi quelqu’un, je vais vous le dire: parce qu’ils l’ont mangé.

Il était une fois,
un hiver,
quand il faisait très froid
et il fallait qu’on choisisse : soit on le mangeait, soit on mourait.

Je n’ai pas aimé manger mon cœur,
il a fallu me forcer,
mais j’ai découvert,
après la première bouchée,
qu’il avait un bon goût,
ainsi, jusqu’à la fin,
ça n’a pas été si difficile :
il était frais
et très chaud.

Chacun a mangé son cœur,
Uniquement le sien.

Moi, j’ai trouvé
dans le mien beaucoup de choses avec lesquelles on peut jouer :
quelques collines et une petite maison
des poupées,
une boîte très, très grande
d’où sont sortis
maman
et papa
et Vitea
et Loulou
et Babouchka
et Archimède
et le Camarade commandant
et Fanny
et le petit Victor
et le Japon
et tout Paris était dans mon cœur.

Et j’y ai trouvé aussi quelques os.
De ceux qui te restent
entre les dents.
Et des grenouilles qui sautaient et qui étaient difficiles à attraper.

Un  morceau était si dur qu’il paraissait en pierre.
Les pierres aident à la digestion.

Je sens aujourd’hui encore, surtout la nuit,
les petits morceaux de mon cœur
en train de se faire digérer
et qui grincent doucement.

Le cœur n’est pas un plat léger.

On le digère très lentement,
et la peur rend la digestion encore plus difficile.

La peur de l’instant où tous les morceaux seront digérés,
quand mon ventre les poussera de plus en plus bas,
et que les intestins vont éliminer
les derniers restes de mon cœur.

Et je vais mourir.

Car,
comment  vivre sans cœur ?

Qui a entendu une chose pareille ?


Séquence 8.
Amalia en maison de retraite. 70 ans. Elle parle au patient à côté d’elle.

Vous volez pour la première fois en avion ? Moi j’ai voyagé dans le monde entier. Je vais vous dire quelque chose : Paris est un village, Mona Lisa une dame un peu grosse avec des grandes mains et des dents pourries. Le Louvre - la barbe ! A part ça, rien de nouveau. J’ai été aussi à Londres, pauvre Vitea - c’est mon frère, vous avez dû entendre sûrement parler de lui,
il est célèbre - le pauvre, il croyait que j’allais m’évanouir d’émotion. À la fin, il m’a amené à l’Albert Hall. Ce n’est pas mal, mais en fin de compte c’est comme notre Maison du Peuple, seulement c’est sur la Tamise. Dommage pour tout ce travail ! J’ai été aussi en tournée avec lui : Santiago du Chili, New York, Tokyo. En été nous habitions à Nice, chez un ami. Fatiguant. J’ai mal aux pieds - j’ai du mal à marcher. Et toute cette nourriture, du beurre, du steak tartare, du gin tonic, du champagne. Pendant presque trois mois je me suis empiffrée avec toutes les cochonneries. J’ai failli mourir d’indigestion.

Et le pire c’est qu’il allait partout avec son ami, Alphonse. Trente ans, les cheveux teints, des parfums raffinés et des chambres doubles. Ce mec, Alphonse, il n’est même pas le fils de Vitea, c’est son chauffeur, sa femme de chambre, son cuisinier et il dort aussi avec lui dans le même lit. Le matin il lui apporte au lit des croissants, comme  ceux que mangeait Fanny, du café au lait et de la marmelade de fraises. Mon petit, comment ça va ? Ça va bien ? Oh-la-la ! Madame Amélie ! Comment allez-vous ? Et elle, oh là, là ! Et après sa mort il va tout lui laisser-
il a déjà fait son testament, ainsi je m’attends chaque matin à ce qu’il l’empoisonne avec ce café dégueulasse ou qu’il fasse un infarctus dans cette voiture rouge dans laquelle je ne monte plus. Ca depuis qu’il est venu l’année dernière à Monaco, avec des jetons de roulette non utilisés, parce que Alphonse-chéri avait envie d’une petite promenade dans cette saleté de Quartier latin !
Pour ne pas dire aussi que ce garçon est un peu basané - je ne sais pas ce que Vitea lui trouve. Il n’est pas Français de souche, ça c’est clair. Sans compter que Paris ressemble à Beyrouth -  s’il n’y avait pas la tour Eiffel, on dirait une capitale du Tiers-Monde.

 

Ca y est, on décolle. Vous avez attaché votre ceinture ? Parce que si on vous prend sans, on vous engueule. Ces filles sont très sévères. Mignonnes, mais vaches. Elles ne font pas d’exceptions. C’est la vieille qui ne leur permet pas. Elle vient quand on s’y attend le moins, parfois la nuit. Qu’est-ce qu’elle peut leur crier dessus et les remettre à leur place… ! Tout le monde a peur… sauf moi. Nous sommes dans un avion. Qu’est-ce qui pourrait être pire ?

 

Moi j’aime manger en avion, c’est gratuit. Et puis c’est amusant - avec tous ces trucs en plastique… Parfois on nous donne des glaces. Peut être vous ne me croyez pas, mon cher, mais je m’ennuie à mourir ici. Malheureusement je n’ai plus personne au pays. Et le reste du monde - des fadaises. Mon seul plaisir c’est de prendre l’avion. Paris-Bucarest, Bucarest-Paris. J’ai une sorte d’abonnement. Un supplément à ma retraite. J’ai travaillé dans l’aviation, vous savez, sur l’aéroport de Bucarest. Je fais ce trajet une fois par semaine. Je me promène un peu sur l’Avenue de la Victoire, après je reviens pour dîner à Paris. C’est moins cher.

On apporte à manger ! Qu’est-ce qu’ils nous servent aujourd’hui ? Ah, du poulet aux champignons. Hier c’était avec des pâtes. On n’a pas de soupe aujourd’hui ? Moi j’aime le dessert. Mais pas la compote. Je déteste la compote. La semaine dernière on a eu de la compote tous les jours… Compote de pommes, beurk ! Jusqu’au moment où j’ai renversé le plateau. TOUTES les tasses sont tombées par terre et il y a eu une flaque sucrée sur laquelle flottaient de gros morceaux de pommes et nous nous sommes tous déchaussés - tous, même ce gâteux de Tootsie. Et il a laissé tomber de sous sa couverture,  tous ces petits papiers qu’il collait partout, aux wc, sur les arbres, dans le parc… avec « Retraités roumains, faisons la grève » et tout a été trempé et il avait l’air désespéré…

…oui - et nous avons pataugé dans la compote de pommes, après, nous nous sommes battus avec les petites cuillères, c’était le jour où Viki, malgré sa maladie de Parkinson, a tellement ri qu’elle a perdu son dentier. Et moi j’ai cassé mes lunettes, mais je m’en fiche. Je vois mieux sans.

Ce que j’aime le plus, c’est comme maintenant, quand nous sommes au-dessus des nuages. Regardez, comme c’est beau … ! Vous n’avez pas de quoi avoir peur. Il y a des choses beaucoup plus dangereuses.

Moi, je demande toujours une place près de cette porte-là - vous voyez, c’est écrit « sortie en cas de danger ». C'est-à-dire, en cas de danger - disons, par exemple, si le Camarade Commandant surgissait tout d’un coup - j’ouvre la porte, je respire plusieurs fois et… l’air ici en hauteur est plus propre, on peut respirer profondément, profondément … il ne faut pas avoir peur - l’important c’est de respirer correctement. Jusqu’à ce qu’on sente qu’on devient léger, très léger, et que l’air devienne comme de l’eau de mer. Il te maintient à la surface : on n’a rien à faire que d’agiter gentiment des ailes.

Que dit-il ? Il a dit quelque chose ? Ces voix, dans toutes les langues, m’énervent beaucoup -
je ne comprends rien. Et Vitea m’a promis de m’acheter une prothèse auditive. Il me semble que la porte s’est ouverte. Vous ne croyez pas ? Mais si, mais si, on sent un léger courant d’air.
Quoi ? Parlez plus fort, je vous prie, je vous ai dit que je n’entendais pas … bien, vous pouvez prendre mon dessert. Quoique, c’est mieux d’être le plus léger possible dans ces cas-là. Comme vous voulez… si vous voulez, vous pouvez prendre le poulet aussi. En fait, je n’ai pas faim. Je n’ai pas soif non plus.


Mais si, mais si, c’est ouvert. Lentement, c’est une porte lourde. Comment ? N’ayez pas peur, respirez. Faites comme moi, respirez profondément, profondément… comme ça… Vous voyez, ce n’est pas difficile du tout. Comme ça… respirez… n’oubliez pas de respirer… Vous voyez ? Maintenant elle est complètement ouverte.

Allons-y, nous pouvons sortir - n’ayez pas peur, l’air est comme de l’eau de mer, il nous maintient en surface… Vous pouvez sortir maintenant, courage ! Allons-y, n’ayez pas peur !
Je vous en prie, je vous en prie… vous ne voulez pas ? Pourquoi ? Coooomme ça ? Bien, alors je vais sortir toute seule, alors, vous allez le regretter si on ferme après… restez ici. Mais il ne faut pas que vous le regrettiez après… C’est une porte qui ne s’ouvre qu’une seule fois dans la vie. On n’a pas cette occasion une deuxième fois. Toujours non ? Très bien, moi, je sors … je sors… je sors, je ne reste plus… je suis sortie !

Oooo… quelle lumière forte… et comme il fait chaud …comme en été, après la pluie… et cette herbe… humide et… oh, un arc en ciel, un arc en ciel géant...

…Fanny, comme t’as grandi ! Et comme je suis contente que tu sois devenue amie avec Archimède… Babouchka, t’as plus tes tâches vertes… et Papy… Ah, Loulou ! Laisse-moi en paix, sauvage ! Papa, il me tire à nouveaux les cheveux ! Sacha, où t’as été jusqu’à maintenant? Mon petit Victor, toi aussi t’es ici … Mais Vitka, où est-il ? Il est en retard, comme d’habitude… Il s’exerce. Battement grand jeté

Maman… ! Tu n’es pas partie, maman… Ne pars plus jamais…  si tu savais quel rêve long et invraisemblable j’ai fait, maman, quel rêve absurde…  quel rêve terrible… heureusement que ça n’a été qu’un rêve… comme c’est bien que je me sois réveillée… comme c’est bien que je me sois ré… veil… lée.

 

 

FIN

 

 


*Le fils qu’elle a eu suite au viol et qui est mort très jeune.

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Published by Seine & Danube - dans DU THEATRE
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L’anonyme flamand, roman de Constantin Mateescu est paru en décembre aux éditions du Soupirail, dans la traduction de Mariana Cojan Negulescu. Suivez les déambulations du professeur taciturne dont c’est l’anniversaire : le roman retrace cette journée de sa vie entre réflexions et souvenirs de sa femme aimée.
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• L’hiver 2014-2015 est décidément très riche en livres exceptionnels : Les vies parallèles, nouveau livre de Florina Ilis, sort le 15 janvier aux éditions des Syrtes dans la traduction de Marily le Nir. Le talent de la romancière fait revivre les dernières années du poète Mihai Eminescu devenu fou. Le roman déploie devant nos yeux toute la société roumaine à travers ce qu’elle pense et dit du poète national utilisé à toutes les fins politiques et idéologiques. Plongez dans la vie de ce poète romantique.
•La célèbre poétesse Nora Iuga a écrit un court roman intense et beau, La sexagénaire et le jeune homme que nous avions annoncé ici. Il est paru aux éditions Square éditeur. A découvrir d’urgence.

 

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